ZOLA JESUS : JE N’AVAIS PLUS CONFIANCE EN MA VOIX

Avec Taiga, Zola Jesus – de son vrai nom Nika Roza Danilova – dévoile une âme de conquérante. Le son est massif, grandiose, épique, audacieux. Ce cinquième album représente une grande transition tant musicale que personnelle. Après trois ans de tournées et d’enregistrements, la jeune Américaine de 25 ans perd confiance en sa voix et remet en cause son statut d’artiste. Elle entame alors un long processus pour reprendre le dessus et choisit de relever tous les défis : prendre le temps de grandir, épurer sa musique, éclaircir sa voix. Mais ce n’est pas tout ! Sous couvert d’un environnement sonore plus accessible et plus pop, elle entend délivrer un message : réconcilier l’homme avec la nature, afin d’éviter une issue fataliste. Ambitieux ! Rencontre avec une artiste entière qui n’a de cesse que d’évoluer.

 
Paulette : Vous êtes plus ambitieuse que jamais sur cet album. D’ailleurs, c’était une vraie volonté de vous affirmer de la sorte. Quelles étaient vos exigences ?
Nika : Je voulais vraiment que cet album soit différent de ce que j’ai pu faire dans le passé. J’avais besoin de prendre le temps de grandir et d’évoluer de manière notable. Je ne voulais pas travailler sur cet album avant d’avoir atteint cet objectif. Avant de me lancer dans l’écriture, je suis passée par un long processus… d’autodestruction si on peut dire. Je devais me débarrasser des mes apriori pour repartir sur une base nouvelle. Pour mes autres albums, j’ai fait les choses sans réfléchir, je n’avais pas le temps pour ça. Stridulum (son deuxième album, 2010, ndlr) a été enregistré en deux semaines, Conatus (le troisième, 2011, ndlr), en un mois ou deux. Pour celui-ci, j’ai eu le temps de me concentrer sur ce que je voulais faire, ce que je voulais apprendre et ce que je voulais offrir au monde.
 
Qui vous a encouragé à vous libérer de cette façon ?
A vrai dire, j’ai toujours été très créative, mais je n’ai pas pris le temps de grandir et de m’épanouir. Je devais dépasser le manque d’assurance et les doutes qui m’habitaient jusque là. Je n’avais plus confiance en ma voix, ma voix en tant qu’instrument, et ma voie en tant qu’artiste. J’ai pris le temps de travailler là-dessus. Le temps a fait son œuvre. J’ai passé beaucoup de temps avec mon ancienne prof de chant. Elle m’a aidé à me débarrasser des vieilles habitudes que j’avais prises dans ma manière de chante et qui m’empêchaient d’exploiter pleinement ma voix.
 
“Toutes ces années passées à désapprendre le chant lyrique pour déformer ma voix, quand j’étais plus jeune, l’auront brisée pour de bon.”
 
Pourquoi avez-vous perdu confiance en votre voix ?
Parce que ça ne marchait plus ! Ma voix flanchait. Quand j’étais en tournée, je perdais sans cesse ma voix et je n’arrivai plus à en faire ce que je voulais. J’ai pris conscience que je faisais quelque chose de mal. Toutes ces années passées à désapprendre le chant lyrique pour déformer ma voix, quand j’étais plus jeune, l’auront brisée pour de bon. C’est pourquoi j’ai revu ma prof de chant pour essayer de reconstruire tout ça.
 
Vous vous débarrassez de la réverb qui faisait votre signature et qui avait tendance noyé votre voix. Quel a été le déclic ?
La peur ! J’avais peur de ça, donc je ne voulais pas y faire face. Avant, j’aimais bien utiliser beaucoup de réverb, parce que ça permettait de masquer les imperfections de ma voix et ça me rassurait. Mais quand je m’aperçois que j’ai peur de quelque chose, j’aime bien me mettre au défi et je suppose que c’est pour cela que je me suis lancée dans ces nouvelles expérimentations.
 
 
Votre performance orchestrale au Guggenheim a-t-elle quelque chose à voir avec ça ?
Oui vraiment ! Quand j’ai chanté avec cet orchestre à cordes, il y avait tellement d’espace dans la musique, plus que je n’en ai jamais eu. D’habitude, j’ai toujours beaucoup de couches de synthés, de beats, de réverb autour de moi. Chanter sans toutes ces choses vous fait vous sentir nu et vulnérable, et c’était très excitant d’explorer ces sentiments.
 
C’est la première fois que vous travaillez avec un producteur. Pourquoi maintenant ?
J’avais déjà travaillé avec plusieurs producteurs dans le passé mais ils avaient les mains liés. Mais pour cet album, j’avais de grands projets ! Je voulais un ensemble de cuivres, des cordes, toutes sortes de choses très différentes, et je ne pouvais pas y arriver toute seule. J’avais besoin de quelqu’un pour m’aider à obtenir un son aussi riche que je ce que j’imaginais.


 
Qu’est-ce qui vous empêchait de vous lâcher dans le passé ?
Le temps, le manque d’assurance, les moyens. C’est ce que j’ai toujours voulu mais je ne savais pas comment m’y prendre, parce que je suis une artiste solo et parce que je suis une adepte du DIY… Fais le toi-même ! Sur celui-ci, je me suis dit que j’allais demander de l’aide si cela pouvait me permettre d’accomplir enfin ce que je voulais vraiment.Vous avez quelque chose en tête mais le réaliser est un tout autre problème. Le manque d’assurance vient de ma capacité à faire bouger les choses jusqu’à un  certain point. J’ai toujours eu toutes ces grandes idées mais je ne savais comment les réaliser.
 
Vous opérez un virage pop, notamment avec Dangerous Days, qu’on pourrait qualifier d’hymne pop. L’objectif, c’est d’être n°1 ?
Non (rires). J’aime bien plaisanter avec ça, mais tout le monde a pris cette blague très au sérieux. J’ai toujours fait de la pop et j’ai toujours été considérée comme une chanteuse pop dans le milieu de la Noise Music (musique bruitiste en français, ndlr). La seule différence dans cet album, c’est que j’ai nettoyé et épuré mon son.  On peut entendre et apprécier les paroles et les mélodies. Mais la façon dont j’écris mes chansons n’a pas changé.


 
Est-ce que vous souffrez de ne pas avoir été comprise par le passé ?
Quoi qu’il arrive, les artistes ont toujours cette impression. Nous avons une idée précise de ce que nous voulons exprimer, de ce que nous sommes et de l’image que l’on renvoie, mais il est logique de ne pas être compris par tout le monde. Vous ne pouvez qu’assumer ce que vous êtes et espérer que les gens vous comprennent. Tous mes albums se valent, je ne les ai pas faits pour une raison précise et je les aime tout autant que ce nouvel album. Mais ce que je fais aujourd’hui est un peu différent. C’est un album en réaction à ce que j’ai fait dans le passé. Quand je fais de la musique, j’y mets toute mon énergie et toute mon âme. Après ça, j’ai besoin d’exorciser les choses, et ensuite, j’ai envie de faire l’exact opposé. Sur cet album, j’avais envie de faire quelque chose de radicalement différent. Et l’album suivant le sera aussi.
 
Citez-moi trois icônes pop qui vous ont influencé pour cet album ?
Whitney Houston, parce qu’elle chante avec beaucoup de justesse. Beyoncé parce qu’elle est si obsédée à l’idée d’être parfaite. Et Mariah Carey, parce qu’elle pousse sa voix jusqu’à l’extrême.
 
“Je n’aime pas la civilisation”
 
Pour écrire cet album, vous vous êtes isolée pendant 9 mois en pleine nature sur l’île de Vashon. Qu’est-ce qui vous a nourri dans l’isolement ?
A l’époque où je suis partie sur l’île de Vashon, je vivais encore à Los Angeles. Cet environnement très différent m’a rappelé mon enfance et l’endroit où j’ai grandi (dans le nord du Wisconsin, au milieu de la forêt, ndlr). Quand j’étais jeune – j’avais 5 ans – je chantais à tue-tête autour de la maison et j’inventais des chansons, je me sentais libre, heureuse et paisible. Chanter, pour moi, avait une vertu thérapeutique, ce n’était pas juste un passe-temps. Quand je suis arrivée sur l’île de Vashon, j’ai ressenti cette liberté à nouveau. Je me sentais capable d’écrire des chansons sans les juger, je laissais parler mon instinct et je me sentais vraiment libre. Je ne ressentais pas la même chose à Los Angeles. Après avoir quitté l’île de Vashon, qui se trouve à Washington, je me suis installée à Seattle, la plus grande ville de l’Etat, parce que je ne pouvais plus vivre à Los Angeles. C’était trop chaotique, trop bruyant, émotionnellement aussi ! Je n’aime pas la civilisation (rires) !
 
Dans cet album, il est question de l’avenir de l’homme et de sa place dans la nature. Est-ce que vous estimez que l’humanité est devenue trop superficielle ?
C’est déroutant, parce que tout ce nous avons créé a été créé par l’homme. Donc dans un sens c’est organique, mais en même temps, nous avons construit un monde qui repose sur des technologies que nous faisons évoluer ou que nous créons. En un sens, l’issue est très fataliste… Si toute notre infrastructure venait à s’effondrer, nous n’aurions aucun moyen de survivre dans le monde réel.
 

Vous pensez qu’il n’y a aucun moyen de guérir l’humanité ?
Non pas encore !
 
Quel message souhaitez-vous faire passer ?
Celui-ci essentiellement et c’est déjà énorme ! Une grande partie de l’album a été pensée comme une vision de l’humanité et de la place de l’homme dans la nature. Et je ne pense pas que nous puissions faire quoi que ce soit à ce sujet, à moins que nous reconnaissions que nous sommes allez trop loin, et que tout est fait au détriment de notre santé et de notre préservation. Il y a beaucoup d’autres messages qui sont plus personnels mais c’est le principal !
 

Qu’est-ce que vous pensez du tourisme dans l’espace ?
Ça me passionne ! Si seulement Virgin Gallactic (compagnie du milliardaire Richard Bronson, qui propose de vendre des vols dans l’espace au public, ndlr) pouvait fonctionner, ce serait très enrichissant. L’homme est tellement obsédé, nous sommes tellement obsédés, par le besoin de comprendre notre environnement, le monde qui nous entoure, pourquoi nous sommes là, qu’il est inévitable de vouloir explorer le reste du monde. Quoi qu’il arrive, nous allons continuer d’être insatiables, de continuer à s’interroger sur notre raison d’être et aujourd’hui, cela va au-delà de la Terre. Je ne sais pas si c’est une bonne chose ou une mauvaise chose, mais c’est naturel d’être curieux !
 
Une dédicace aux Paulette ?
Battez-vous !
 

ZOLA JESUS :: TAIGA
Mute / Naïve
 
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