VERS DES LENDEMAINS HEUREUX : QUAND LA FICTION NOUS AIDE À CHANGER LE MONDE

Les œuvres de science-fiction et de fantasy s’infiltrent toujours plus dans nos réalités... jusqu’à prendre part aux combats militants du monde entier.

Pandémie, confinements, masques et variants : voilà plus d’un an que les humain.e.s font face à l’étrange impression d’être immergé.e.s dans un récit de science-fiction. Depuis plusieurs années déjà, les codes du genre sont réutilisés par les militant.e.s de tous les continents pour revendiquer leur droit à rêver d’un monde meilleur. Le public attend toujours plus de réponses des récits de l’imaginaire. Et si l’énergie nécessaire à sauver l’avenir se trouvait dans ces livres, ces séries et ces films ?

Rangoon, Birmanie, février 2021. Des dizaines de milliers de manifestant.e.s défilent dans les rues de la capitale pour demander le retour de la démocratie après le coup d’État militaire. Certain.e.s d’entre elleux affichent fièrement un signe étrange : le bras droit levé, trois doigts dressés vers le ciel. Mais que vient donc faire ici le geste popularisé par le personnage joué par Jennifer Lawrence dans les films Hunger Games ? D’abord repris par les opposant.e.s au putsch thaïlandais en mai 2014, il est désormais accaparé massivement par les militant.e.s pro-démocratie dans toute l’Asie du Sud-Est. Et fait office de signe de ralliement pour tous.tes celleux qui se reconnaissent dans le combat du personnage de Katniss Everdeen, adolescente effrontée en croisade contre une dictature sanguinaire.

En 2019, des manifestant.e.s aux visages grimés façon Joker sont photographié.e.s à Beyrouth, au Chili et à Hong Kong. Tous.tes veulent rejouer l’insurrection des plus faibles contre les puissant.e.s qui clôt le film de Todd Phillips, sorti la même année. En 2017 et 2018, des silhouettes inquiétantes aux costumes de gouvernantes rouge et blanc se rassemblent à Washington, Paris et Varsovie pour défendre le droit à l’avortement. Comme pour prévenir que le monde de demain pourrait bien ressembler à celui de La Servante écarlate, roman dystopique de Margaret Atwood adapté en série télévisée dès 2017. En 2019, les références à Games of Thrones (« Warming is coming ») ou à Harry Potter (« Dumbledore n’aurait jamais laissé faire ça ») envahissent les pancartes des jeunes manifestant.e.s des marches pour le climat dans toute la France. Toutes les fictions ici réappropriées ont un point commun : elles appartiennent aux genres dits de l’imaginaire, de la science-fiction au merveilleux en passant par la fantasy, à des mondes peuplés de sorcier.e.s, de dragons et de super-héros.ïnes.

La fiction comme matrice de l’engagement

Le constat vaut dans le monde entier : dans un moment où les syndicats et les partis classiques ont de plus en plus de mal à rassembler, les références fictionnelles font désormais office de point de ralliement pour les jeunes militant.e.s. « Les plus grands succès médiatiques des 25 dernières années relèvent tous de l’imaginaire. Quand on les évoque, c’est tout un monde qui est suggéré, et ça les rend plus puissants que n’importe quel slogan politique », note Anne Besson, professeure de littérature générale et comparée à l’université d’Artois, et autrice de l’essai Les Pouvoirs de l’enchantement (éditions Vendémiaire), dédié aux usages politiques de la fantasy et de la science-fiction. Pour l’enseignante-chercheuse, ces récits portent en eux d’incomparables pouvoirs d’émerveillement. « On assiste aujourd’hui à un retour du politique au sein des sociétés comme au sein des fictions, au moment même où des populistes arrivent au pouvoir dans des démocraties occidentales. Certains droits que nous pensions acquis sont remis en question. Dans ce contexte, les fictions viennent proposer de nouveaux outils pour se lancer dans l’action politique, à un moment où les partis traditionnels peinent à générer de l’enthousiasme. »

Car avec leurs histoires magiques, les œuvres de fantasy et de science-fiction embarquent avec elles l’idée qu’un autre monde est possible. Elles nous autorisent à nous en inspirer : cette éthique de l’imaginaire est souvent défendue par les auteur.rice.s iels-mêmes. Une même œuvre peut toutefois être appropriée par des courants politiques très divers – dans les années 1970, Le Seigneur des anneaux servait d’inspiration aux hippies américain.e.s et aux nationalistes italien.ne.s. Car ce qui génère de l’engagement, c’est moins le message de fond défendu par l’auteur.rice que l’exaltation ressentie au contact des personnages. Colère, espoir, indignation : autant d’émotions qui peuvent être utilisées par les militant.e.s pour se rassembler dans leurs luttes.

 

Une responsabilité nouvelle pèse sur les auteur.rice.s

Dès son émergence au XIXe siècle, la science-fiction a servi de laboratoire des possibles, de lieu d’exploration des directions que pourraient prendre nos sociétés. Et ses auteur.rice.s sont bien conscient.e.s de l’impact qu’iels ont sur leur lectorat. Avec les risques que cela comporte : « J’ai l’impression qu’on est dans un monde où la prophétie s’est auto-réalisée. À force d’imaginer le futur, on finit par l’incarner. Le monde dans lequel on vit ne ressemble-t-il pas de plus en plus à celui imaginé par Orwell dans 1984 ? », s’inquiète Sabrina Calvo, écrivaine, créatrice de mode et conceptrice de jeux vidéo à Paris. « Les auteur.rice.s ont une responsabilité énorme, puisqu’on influence nos lecteur.rice.s au niveau émotionnel dans leur lecture de la réalité. En créant des fictions, on crée des dimensions, des réalités, des possibles qui peuvent s’incarner dans l’avenir. En tant que personne trans, je sais qu’il faut accepter que notre regard sur le monde peut transformer le réel. Mes personnages de femmes sont d’ailleurs devenus de plus en plus puissants à mesure que j’ai investi ma féminité », glisse dans un sourire l’autrice de Toxoplasma (éditions La Volt), lauréate du Grand Prix de l’Imaginaire en 2018.

Dans un monde où la catastrophe climatique est présentée comme imminente, et où les scénarios les plus sombres prédits par les fictions dystopiques semblent sur le point de se réaliser, certain.e.s auteur.rice.s se donnent justement pour mission de changer notre vision de l’avenir et d’ouvrir le champ des possibles. Ces dernières années, des mouvements littéraires comme le hopepunk et le solarpunk s’imposent comme de véritables cures contre la fin du monde, en réaction au cyberpunk, contre-culture cynique née dans les années 1980. Avec d’autres figures du genre comme Catherine Dufour, luvan et Alain Damasio, Sabrina Calvo a justement créé dès 2014 le groupe Zanzibar, dont l’ambition sonne comme un slogan politique : « désincarcérer le futur ». Grâce à des ateliers d’écriture ouverts à tous.tes, le groupe d’écrivain.e.s rédige des nouvelles de science-fiction optimistes, « qui donnent envie de vivre ». Dans la même veine, des dizaines d’écrivain.e.s confirmé.e.s ou amateur.rice.s ont participé en 2018 aux ateliers « Bright Mirror » pour imaginer ensemble des futurs utopiques, créant ainsi des alternatives aux prédictions cauchemardesques de la série Black Mirror.

Quand les mondes magiques s’emparent des combats du réel

Si les œuvres de l’imaginaire séduisent tant de militant.e.s du monde entier, c’est aussi parce que leurs récits s’approprient les grands sujets qui questionnent les jeunesses. « Ces fictions s’emparent depuis longtemps des sujets environnementaux, mais aussi des questions décoloniales ou liées au genre », s’enthousiasme Mireille Rivalland, directrice littéraire des éditions L’Atalante, spécialisées dans la science-fiction et la fantasy. On pense par exemple aux Abysses de Solomon Rivers, sorti aux forges de Vulcain en septembre 2020. Dans ce roman d’émancipation, les protagonistes sont des sirènes au genre fluide, descendantes des femmes esclaves jetées par-dessus bord à l’époque du commerce triangulaire. « Tous les récits qui questionnent le niveau de conscience d’altérités robotiques, comme dans la série Westworld, entrent également en résonance avec les combats contemporains pour la défense des animaux », remarque l’éditrice nantaise.

 

« Ces fictions s’emparent depuis longtemps des sujets environnementaux, mais aussi des questions décoloniales ou liées au genre. »

 

Puisque l’imaginaire se re-politise, le jeune public attend des œuvres une forme d’inclusivité dans le traitement des personnages. On se souvient par exemple des critiques sur l’absence d’idylle homosexuelle dans la série Harry Potter, dont l’autrice a depuis été désavouée par des communautés de fans pour ses propos transphobes. « Le public formule aujourd’hui des attentes très fortes envers les auteur.rice.s et les scénaristes sur la manière dont iels traitent les protagonistes féminin.e.s, racisé.e.s, handicapé.e.s. Même si les œuvres en elles-mêmes sont irréalistes, on attend des personnages qu’ils soient ‹ vrais › à nos yeux », remarque Anne Besson. C’est d’ailleurs le combat mené par Célia Deiana, créatrice du festival strasbourgeois FantastiQueer, un « Salon du livre de l’imaginaire LGBTQIA+ » dont la première édition se tiendra en juin 2021. L’autrice et blogueuse est bien consciente de l’impact des récits fictionnels sur la place qu’occupent les minorités dans nos sociétés : « Des œuvres comme celles de Cindy Van Wilder ou Sabrina Calvo m’aident à percevoir le monde. L’imaginaire est une porte de sortie essentielle dans cet environnement très déprimant, où les femmes et les personnes LGBTQIA+ font face à des violences insupportables. Quand je rentre chez moi, j’ai besoin d’un bon bouquin avec une super-héroïne lesbienne badass qui va tout défoncer. Ça me donne énormément de force pour affronter le monde réel, continuer à militer », martèle la quadragénaire engagée au centre LGBTI d’Alsace.

Des lieux où se reposer de la violence du présent, des lieux où découvrir de nouveaux modèles, des lieux où mieux comprendre les dérives de nos systèmes actuels et les alternatives possibles. Les œuvres de science-fiction et de fantasy ont envahi les imaginaires collectifs et la culture populaire, elles figurent aujourd’hui parmi les matrices les plus puissantes de l’engagement. Pour l’éditrice Mireille Rivalland, dans cette période pandémique aux allures pré-apocalyptiques, l’existence même de ces mythes modernes porte en elle une espérance impérissable. « J’ai toujours trouvé la science-fiction rassurante, parce qu’elle nous rappelle que, quelles que soient les catastrophes à venir, nous aurons apporté sur Terre des histoires. Génétiquement, nous ne sommes pas très éloigné.e.s d’un cochon ou même d’un bout de bois. Mais ce qui fait notre unicité, c’est notre besoin fondamental de créer des contes et de les écouter. » Tant qu’il y a de l’histoire, il y a de l’humain. Profitons-en.

Article du numéro 50 « Rêver » par Célia Laborie

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