UN RÊVE À SOI

Avoir un rêve, ça peut être stimulant. Ça peut donner la force de sortir de son lit, même quand il pleut, ça peut allumer un feu de joie dans le ventre, et donner envie de conquérir le monde. Mais comment savoir s’il s’agit bien de notre rêve, et pas de celui que d’autres ont pour nous ?

« Vis ton rêve, ne rêve pas ta vie », « La vie est un rêve, mais rêver n’est pas vivre », « Rêve comme si tu vivais éternellement, vis comme si tu allais mourir aujourd’hui » sont des citations (respectivement de Bernard Asleyr, Constantÿn Huygens et James Dean, ndlr) que vous avez peut-être vous aussi écrites en bleu des mers du Sud dans votre agenda Diddl quand vous étiez plus jeune. Les rêves, c’est fort et beau, qu’on mette tout en œuvre pour devenir réalisateur·rice, pour faire une flopée d’enfants ou pour partir vivre en Islande. Mais, parfois, à l’aube d’un événement, d’un échec ou d’une remise en question, on peut se rendre compte que le rêve qu’on poursuivait depuis tant d’années… n’était pas le nôtre. Comment faire la part des choses? Comment trouver son rêve à soi ?

 

De manière classique, certain·e·s ont parfois tendance, ou ont pu avoir tendance, à se conformer inconsciemment à ce que leurs parents attendaient d’elleux. Et, souvent, ces dernier·e·s se sentent apaisé·e·s quand leurs enfants suivent le modèle pré-établi. Quand iels ne sortent pas du cadre. Quand iels se conforment aux injonctions de la société. Ça peut partir d’une bonne intention : les parents veulent généralement le bonheur de leurs enfants. Mais iels peuvent avoir des difficultés à imaginer que ce bonheur soit possible si leur progéniture s’affranchit du schéma traditionnel, le plus représenté dans les médias, le plus visible au quotidien : un CDI, une situation financière stable, un couple qui ressemble à une publicité pour du dentifrice et des enfants en bonne santé.

 

Le rêve conditionné

Marine (tous les prénoms de cet article ont été modifiés, ndlr) est en couple avec le même homme depuis près de quinze ans. Une relation monogame au début, qu’elle et son conjoint ont décidé d’ouvrir il y a quelques années. « Ça a sacrément secoué ma famille. » Mais depuis quelque temps, Marine sent que certaines choses ne vont plus : bien qu’iels vivent sous le même toit depuis neuf ans, chacun·e envisage de prendre son appartement. L’occasion de faire le point sur le conditionnement à un modèle traditionnel de couple, hétérosexuel et exclusif, que la société nous vend comme la norme (alors que s’il y a un aspect de nos vies qui devrait s’affranchir de toute notion de norme, qui ne devrait souffrir d’aucun jugement et ne répondre à aucune autre règle que le consentement et le respect, qu’on se le dise, c’est bien l’amour). Plus encore que la société, c’est sa mère que Marine a eu peur d’inquiéter : « Je me suis rendu compte que mon modèle familial joue beaucoup sur les représentations de couple que j’ai. Personne ne se sépare de mon côté. Mes parents ont une relation de colocataires qui semble leur convenir. Ma mère se dit ‹ rassurée › que je sois en couple avec cet homme. Plein de petites choses qui, mises bout à bout, influent sur la façon dont je me vois et dont j’envisage ma relation. »

Les injonctions de la société et de nos proches ne s’attaquent pas qu’aux couples et au modèle familial : elles concernent aussi nos corps. Lea faisait une formation pour devenir coach sportive. Elle pensait que c’était ça, son rêve, jusqu’à ce qu’une grosse remise en question la frappe pendant sa licence métiers de la forme, et lui rappelle des traumatismes enfouis du passé : « Je n’avais pas envie d’être coach, je voulais avoir toutes les clés en main pour me changer physiquement… » Ce n’était pas le sien, de rêve, c’était celui de son compagnon et de sa mère. Cette dernière, Lea l’a toujours connue au régime. Très jeune, elle emmenait sa fille avec elle au sport et mettait en avant un idéal de beauté inatteignable pour leur morphologie à toutes les deux. Grâce à une thérapie et sa remise en question, Lea sait désormais faire la part des choses entre les attentes qu’ont ses proches pour elle, et les siennes : « J’ai appris qui était la vraie ‹ moi ›, quels étaient mes besoins. » À tel point qu’aujourd’hui, c’est vers une carrière de naturopathe, une passion plus ancienne pour elle que le sport, qu’elle a décidé de se tourner.

Trouver son rêve à soi

Mais alors, comment trouver son rêve à soi ? Comment faire la différence entre ce qui nous anime au plus profond de nous, et ce qu’on nous a inculqué, consciemment ou inconsciemment, comme la chose qu’il nous fallait ?

Marine n’a pas qu’intériorisé le rêve de vie amoureuse que sa mère avait pour elle. Pour faire plaisir à son père, elle a suivi des études d’ingénieure pendant cinq ans. Une dépression et une thérapie lui auront permis de réaliser que ce n’était pas sa voie à elle qu’elle avait empruntée. Prendre conscience qu’on ne suit pas son propre rêve est une chose, trouver ce qu’on a vraiment envie de faire en est une autre. C’est sortir de sa zone de confort, avec tout ce que ça implique de vertigineux. « Au départ, ça m’a fait peur, parce que je me suis dit que j’avais quand même perdu six ans à suivre le chemin de quelqu’un d’autre, et que je ne m’étais jamais posé la question de mes propres valeurs et aspirations réelles. Après ça a été libérateur de me dire : ‹ Ok, maintenant je laisse les rêves de mes parents, et j’avance sur mon chemin. › » 

Quand le monde (re)devient un champ des possibles, comment savoir ce que c’est, notre possible à nous, ce qui nous rendra vraiment heureux·se et nous donnera envie de nous lever le matin ? Pour certain·e·s, c’est la méditation, apprendre à enfin s’écouter ou encore une année de césure qui les a aidé·e·s. Pour Marine, c’est un bilan de compétences qui lui a permis de rencontrer les valeurs qui lui tenaient à cœur. Le bilan de compétences, dont salarié·e·s des secteurs public et privé et demandeur·se·s d’emploi peuvent bénéficier, permet d’analyser ses compétences et ses envies professionnelles. Une bonne façon d’y voir plus clair dans ses velléités de carrière, qui peut être financée avec son compte personnel de formation (CPF) et permet aux personnes actives, et ce dès leur entrée dans le monde du travail, d’acquérir et de cumuler des droits à la formation tout au long de leur carrière. À l’issue du sien, Marine a repris un master spécialisé en environnement, complètement changé de secteur d’activité, de ville et décroché un poste dans une petite association. Elle touche moins d’argent, mais suit enfin une voie qui correspond à ce qu’elle est, et à ce qu’elle veut.

Mais au-delà de la peur de décevoir nos proches, il peut arriver qu’on se conforme aux attentes de quelqu’un de plus ancré encore en nous : l’enfant, puis l’adolescent·e qu’on était, et qui avait des attentes bien définies pour nous. C’est le cas de Sarah, qui rêvait depuis ses 14 ans de vivre de voyages et d’écriture : « Le premier coup de massue a été la réalité de l’écrivain·e aujourd’hui. Le second, peut-être plus violent, a été de me rendre compte que ce rêve n’était plus le mien. » Une prise de conscience douloureuse pour elle qui avait si peur de décevoir l’adolescente qu’elle était. Ce n’est pas pour autant qu’elle s’est trahie : Sarah a ajusté ses désirs d’aujourd’hui avec ceux du passé. « Aujourd’hui, je veux toujours voyager et écrire, mais ce ne sont plus mes premiers objectifs. Je veux aider à mon échelle, notamment par mes engagements (le féminisme, par exemple). »

Le fait est que, les années passant, on évolue. On apprend l’existence d’autres métiers, d’autres façons de vivre, d’être et d’aimer. On lit, on vit, on expérimente, et chaque jour est une découverte qui vient bouleverser les certitudes qu’on avait la veille. On ne trahit pas l’enfant ou l’adolescent·e qu’on était en renonçant aux rêves qu’iels avaient pour nous : on ne laisse juste pas quelqu’un, aka le ou la nous du passé, qui a moins de connaissances des réalités de nos existences d’aujourd’hui choisir pour nous. On garde ce qu’il y a à garder, on se débarrasse du reste (RIP mes ballerines à pois en plastique, par exemple). Au fond, c’est plutôt sain.

 

Dissocier le rêve de l’ambition

La YouTubeuse et photographe SheToutCourt a elle aussi eu envie de faire plaisir à ses parents. Pour elle, après le bac, ce sera prépa et études de droit. «  Mes parents font partie de la classe moyenne basse. Quand il a fallu faire des choix d’études supérieures, je me suis dirigée vers un domaine principal : le droit. C’était quelque chose que je me voyais faire parce que je voulais aller ‹ loin ›, au sens où je l’avais toujours entendu autour de moi – avoir des revenus élevés, un statut social qui me donnait l’impression d’avoir ‹ réussi ›. » Mais quand, malgré ses efforts, elle a appris qu’elle avait raté les rattrapages de son année de redoublement de licence, elle a vécu un déclic : il fallait qu’elle arrête. Qu’elle obtienne sa licence coûte que coûte, mais après ça, elle et le droit, c’était fini. Par chance, son père, avec qui elle partageait l’amour et la pratique des arts, l’a soutenue : « À la fin de mon speech, il m’a tout simplement expliqué que, lui, voulait juste que j’aie au moins un diplôme de droit pour ne pas me laisser marcher dessus dans ma vie d’adulte. Puis il a ajouté : ‹ Bienvenue dans la famille ! ›, en parlant de la famille des artistes. » Pour sa mère, qui est arrivée en France à 11 ans sans parfaitement parler français, et qui a tant rêvé, pour elle puis pour sa fille, de longues études sans pouvoir le faire, ça a été plus compliqué. « Je sais qu’elle a toujours souhaité le meilleur pour moi. (…) C’était un peu un déchirement de lui annoncer ça, parce que faire ces études, c’était aussi réaliser le rêve qu’elle avait pour sa fille. Et j’avais l’impression de cracher sur toute son histoire en décidant de tout plaquer. » Aujourd’hui, SheToutCourt, actuellement en master de didactique de l’image, ne regrette rien. Le temps passé en droit n’était pas du temps perdu à ses yeux : « Je ne pense pas que j’aurais autant apprécié cette nouvelle vie si j’avais changé de voie plus tôt », ajoute-t-elle. Ce point est important : parfois, il faut faire fausse route pour apprécier pleinement d’avoir trouvé sa voie.

Trouver son rêve est une chose. Le réaliser en est une autre. Je me souviens d’une amie qui, un jour où on discutait de ses difficultés à joindre les deux bouts en pratiquant le métier qu’elle avait toujours voulu exercer, m’avait dit: « Je suis presque contente de galérer… Si tu réalises le rêve de ta vie quand tu es jeune, c’est super, mais… et après ? » Et… ça se tient. Dans cette société qui valorise les réussites fulgurantes et voue un culte à la performance et aux success stories, on oublie parfois que la vie est parcourue d’épreuves, de virages en épingle, de freins qu’on se met, de difficultés qu’on rencontre.

Et si le plus important, au fond, ce qui nous fait le plus frémir de joie, d’enthousiasme et d’enrichissement personnel, ce n’était pas la finalité, mais la quête ? Et si, au fond, on n’avait pas le droit de dissocier le rêve de l’ambition ? Et si au fond, le seul rêve qu’on devait garder au creux de nos ventres, c’était celui d’être heureux·se, et peu importe ce qu’on accomplit professionnellement, peu importe avec qui, et peu importe comment ?

 

Article du numéro 50 « Rêver » par Sophie Riche

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