THE SHOES : JE-M’EN-FOUTISTES

On pourrait qualifier leur nouvel album de “laboratoire”. D’abord, parce qu’ils se sont amusés à mélanger des genres musicaux qui font le grand écart entre techno acide et pop mélodique. Ensuite, parce qu’il leur a fallu trouver la bonne formule chimique pour assembler tout ça, au terme d’un long processus de recherche et de remise en question. Et enfin, parce que Benjamin Lebeau et Guillaume  Brière n’ont pas honte de dire qu’ils continuent leur apprentissage en dilettante, en bons geeks férus d’ordinateurs et de culture web. Rencontre avec le duo The Shoes.

 
Paulette : Le 13 novembre 2014, vous présentiez Chemicals en avant-première au festival des Inrocks. Certains vous ont reproché un changement de cap trop radical…
Guillaume : Notre concert était pourri ! Je suis content que tu en parles parce qu’on assume totalement le fait qu’on n’était pas prêts. L’album n’était pas fini, ce n’était pas le bon moment !
Benjamin : En même temps, c’est un mal pour un bien parce que suite à ce concert, on a tout changé !
 
Qu’est-ce qui n’allait pas ?
G : On était dans un truc trop monolithique ! Tout l’album sonnait comme Drifted. A la fin, on était fatigués. Et puis c’était prétentieux d’arriver sur la scène de La Cigale sans avoir terminé l’album. On a travaillé sur le live de Woodkid pendant des années, peut-être que ça nous a influencé et qu’on avait envie de faire un truc grandiloquent, mais ça ne nous va pas du tout ! Donc merci aux critiques !
 
Vous dites que ce sont les critiques qui vous ont encouragé à tout changer !
B : Oui clairement ! Bon sur le coup, je t’avoue qu’on dormait mal parce que tout le monde nous a dit que c’était de la merde. Mais sans ça, le disque ne ressemblerait pas du tout à ce qu’il est aujourd’hui.
G : Il y a même plusieurs morceaux qu’on a composés en réaction. Je suis resté chez moi pendant 15 jours, je ne voulais plus sortir.
B : Moi aussi, je suis parti m’isoler dans les Cévennes. On s’est pris un coup au moral.
G : Parce que jusqu’ici on a toujours été vernis. Donc c’était important de revoir notre copie !
 
Au mois de juillet justement, vous proposez une nouvelle avant-première aux Eurockéennes après avoir repensé les choses. C’était quoi l’exigence cette fois ?
B : Être plus pop et moins prétentieux !
G : Et surtout garder l’essence de ce qu’est The Shoes. On n’est pas Gesaffelstein, on l’aime beaucoup mais c’est pas nous. Dans notre musique, y a toujours une part de pop mélodique et une part de fun.
 
Lors de votre concert aux Inrocks, on peinait à entendre les mélodies !
G : Oui alors que c’est ce qui nous caractérise. Drifted, un morceau très techno, est aussi entrecoupé de choses plus mélodiques. Je trouve qu’on a réussi cette balance sur tout l’album. Et ce qu’on aime c’est qu’il n’y a aucune transition entre les deux, c’était une démarche volontaire de notre part.
 
Comment on aborde la création du deuxième album quand le premier a été un succès ?
B : Entre les deux, on a switché, on n’avait pas envie de refaire un disque tout de suite. On a produit beaucoup d’autres artistes, on avait besoin de ça.
G : Et on a aussi connu des bons succès avec ces artistes, comme avec Woodkid (The Golden Age, 2013, ndlr). On était là encore sur une bonne dynamique donc oui ça fout la pression ! On s’est demandé si on allait vraiment faire ce disque !
 
Dommage de se priver par superstition !
G : En tant que producteurs, on s’intéresse beaucoup à la musique et on sent bien que le deuxième album est toujours une étape difficile dans la vie d’un groupe.
B : Dans notre tête, c’est le troisième ! On flippait tellement qu’on s’est conditionné !


 
Sur le premier, vous aviez fait appel à un producteur extérieur, et sur celui-ci ?
B : Aussi, on a travaillé avec Ash Workman (Metronony).
 
Alors que vous êtes vous-mêmes producteurs ?
G : Oui mais on aura toujours besoin de ce regard extérieur.
B : Avant, c’était impossible parce qu’on ne voulait rien lâcher. Mais depuis qu’on est producteurs, on se rend compte de ce que ça apporte et on accepte d’être nous-mêmes produits.
G : Ça nous a fait comprendre l’intérêt d’avoir une oreille extérieur pour réussir à faire des choix. Même notre manager, Pierre Le Ny, est très actif, il a un rôle de directeur artistique. Et puis on aime bien déléguer, c’est pour ça qu’il y a beaucoup de featurings sur le disque.
 
Vous n’écrivez pas les textes, est-ce que vos invités ont carte blanche ?
B et G : Complètement !
 
Comment choisissez-vous vos collaborations ?
B : C’est souvent des gens qu’on connaît et dont on apprécie le travail.
G : Des envies aussi. Moi j’ai toujours été fan de Petite Noire depuis ses débuts, je lui ai écrit sur Twitter pour lui proposer de faire un morceau ensemble et il a accepté. C’est aussi naturel que ça. C’est aussi comme ça qu’on a contacté Blue Daisy pour Feed The Ghost, je ne sais pas à quoi il ressemble, on ne s’est jamais rencontrés. On a aussi enregistré un morceau avec Charlie XCX, un gros tube, mais il ne sortira jamais, parce qu’entre temps elle est devenue une super star !
 
Vous avez encore beaucoup travaillé à Londres, qu’y-a-t-il de si particulier là-bas ?
B : On aime bien l’ambiance. On a fait ce disque là en grande partie en France, isolés pendant un mois dans un studio à Pigalle, donc on avait envie de changement !  On a pris un appartement ensemble à Londres pour s’immerger complètement.
G : C’est une ville très inspirante. Tu découvres le meilleur groupe du monde toutes les semaines. Tu as l’impression qu’ils ont un petit métro d’avance, même dans la façon dont ils s’habillent.
 
Sur le premier album, vous aviez la volonté de sortir des sons et ambiances qualifiées de french touch, est-ce toujours une obsession ?
G : C’est pas vraiment ça. Quand on a commencé The Shoes, c’était les débuts d’Ed Banger (label fondé en 2003 par Pedro Winter, ex-manager de Daft Punk, ndlr), on avait envie de sonner comme eux ! On a essayé de singer leur son avant de s’apercevoir que ça ne nous correspondait pas. Nous, c’est plus pop, plus aéré, plus anglais je dirais.
 
Vous avez aussi enregistré cet album à New-York, c’est nouveau pour vous ? Vous osiez à peine l’espérer il y a trois ans.
G : C’était le hasard ! Woodkid s’est installé à New-York pendant deux ans et je lui rendais très souvent visite. On a écumé les studios, bossé avec des rappeurs, et du coup, on a enregistré des petits morceaux de l’album là-bas. Il avait un putain d’appart avec vue sur le Brooklyn Bridge donc ça aussi c’est inspirant (rires) !
B : C’est important de changer de décor ! Surtout pour l’inspiration, pas forcément pour le son.
G : Aujourd’hui, on travaille tous avec les mêmes outils. Tu as les mêmes baskets dans le Foot Locker de Paris que dans celui de Los Angeles. Donc l’important, c’est ce que tu as dans la tête !
 
Sur cet album, vous revenez à la musique que vous faisiez ados…
G : C’est la crise de la trentaine ! On régresse un peu, on se remet à jouer à Mario (rires).
 
Quel état d’esprit aviez-vous à cette époque ?
G et B : On était cons !
B : C’était la découverte de la musique électronique, et donc des clubs.
G : C’était la liberté ! On a emménagé ensemble à Bordeaux à l’âge de 19 ans.
B : On était voisins, donc t’imagine bien qu’on a fait beaucoup de conneries.
G : C’était le far west ! C’était la fête dans les raves, et je pense que ça nous a marqué.
 
Qu’est-ce qui vous rend si nostalgiques ?
B : T’es toujours nostalgique de tes 20 ans !
G : A cette époque, il y avait des grands disques de musique électronique, qui ont rencontré un succès phénoménal et mondial…
B : Alors que c’était de la musique assez underground.
G : Tu prends les Chemical Brothers, les premiers Björk, c’est complètement barré et pourtant ça a cartonné ! On est nostalgiques de cette époque où on allait acheter des disques. C’est un peu ringard, mais on aimait bien aller chez le disquaire, écouter nos vinyles, on n’avait pas beaucoup de sous donc ceux qu’on achetait, on les écoutait jusqu’à ce qu’ils soient usés.
 
Justement, quels sont les albums qui ont marqué la genèse de ce nouvel album ?
B : Un disque qui nous a fait découvrir la musique électronique, c’est l’album de Goldie, Timeless (1995, ndlr). C’est très froid, très glacial. On a voulu mettre un peu de ce côté très numérique dans notre nouvel album.
G : Et j’ajouterai, le premier Björk (Debut, 1993, ndlr). J’adore ce mélange entre musique électronique et cette voix complètement barrée. C’est ce qu’on a voulu faire, en toute modestie.


 
Vous bousculez la pop en mélangeant des styles très différents. Comment réussit-on à construire un tel puzzle ?
B : C’était un long processus !
G : On est conscient que ça peut heurter et que c’est parfois un peu radical, mais on avait envie de créer des accidents. Quand Kanye West a sorti Yeezus (2013, ndlr), ça nous a complètement fascinés ! La production, cette radicalité et cette absence de transition. Il passe d’un truc à l’autre, on ne sait pas pourquoi mais c’est génial ! Avant quand on pensait nos enchainements, on voulait que ce soit joli, on mettait des cymbales, des synthés qui montent, mais là on s’est interdit les cache-misères.
B : On s’est beaucoup plus lâchés sur ce disque.
 
Vous multipliez les side-projects en tant que producteurs, à deux ou séparément d’ailleurs (Gaëtan Roussel, Raphaël, Shakira, Woodkid, et plus récemment Sage, Rocky). Qu’est-ce que ça vous apporte, pour votre projet personnel ?
B : Plein d’idées, parce qu’on s’autorise peut-être plus de choses que pour nous-mêmes.
G : Ça nous fait progresser, même techniquement puisqu’on se retrouve dans des nouveaux studios à travailler avec d’autres types d’instruments. J’aime dire que ce métier est un artisanat, on est tout le temps en train d’apprendre de nouvelles choses. C’est aussi des vraies rencontres, comme avec Woodkid. Il nous a apporté beaucoup sur cet album, en termes d’attitude. On est assez fainéants, alors que lui c’est une brute de travail, il nous a appris à rien lâcher et on l’en remercie !
 
Beaucoup de featurings sur ce disque, on l’a dit. Comment ça va se passer sur scène ? Ils ne peuvent pas tous être présents.
B : On a décidé de chanter nous-mêmes !
 
Je vous ai toujours entendu dire que vous chantiez mal !
G : On a beaucoup travaillé là-dessus !
B : On a retravaillé les morceaux pour que ce soit plus lisible pour nous. Et puis on a toujours la même approche très rock’n’roll sur scène donc pas besoin d’être super carrés.
G : On n’est pas dans la performance vocale et puis comme on est un peu geeks on sait comment trafiquer nos voix avec l’auto-tune et la reverb. Pour l’instant, les gens qui nous ont vus sur scène nous ont fait beaucoup de compliments, ça nous fait plaisir.
 
Il y aura quand même quelques invités ?
G : Dennis de Postaal nous accompagne régulièrement.
B : Et pour notre Olympia, ce sera la pochette surprise (rires).
 
Votre dernier clip, Drifted, est une avalanche de gifs. Quel est votre culture du web ?
B : C’est ce qu’on projette pendant nos concerts. Jamais de ma vie, j’aurai pensé chanter avec Dawson qui chiale en arrière-plan (rires).
G : On a envie de se marrer, même si l’album est plus dur. Moi j’adore communiquer de cette façon en faisant des conneries, des parodies que je poste sur facebook. Je suis un dingue de l’iPhone et j’ai une tonne d’application de bidouillages photos, de doublages, donc j’ai pas fini de vous faire chier !!
 
Une dédicace aux Paulette ?
B : On vous aime !
G : Vous nous avez toujours suivi, alors merci !
 
THE SHOES :: CHEMICALS
Label Gum
 
Site officiel : http://www.theshoes.fr/

En concert le 18 novembre 2015 à l’Olympia
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