TÉMOIGNAGES : LES NOUVELLES FAMILLES

En 2021, nous sommes bien loin des familles dites « classiques » avec un papa, une maman et une parfaite ribambelle d’enfant. Entre les familles monoparentales, homoparentales, recomposées, avec des animaux, en solo ou sans enfant, il en existe autant qu’il existe d’être humain sur cette terre. Et on a recueilli des témoignages pour vous faire comprendre tout ça.

Alors que l’année 2021 va bientôt toucher à sa fin (on sait, c’est passé à une vitesse folle !) et avec l’approche des fêtes de fin d’année, il est temps de rappeler un essentiel : il n’existe pas de famille parfaite. Et peu importe ce que vous avez vécu cette année, vous avez forcément passé du temps avec la vôtre (par visio ou visu). Qu’elle soit de sang, avec des parent·e·s plus ou moins proches, ou de cœur – vos ami·e·s, vos proches, vos colocs, votre chat voire même vos plantes. Le plus important, c’est de passer les fêtes avec quelqu’un·e que vous aimez – spoiler : vous-même, ça compte aussi ! Vous n’êtes pas convaincu·e·s ? Voici les témoignages de huit familles différentes. Celles d’Annabelle et Célia, 22 ans, Fanny, 24 ans, Juliette et Lucie, 29 ans, Ophélie, 34 ans, Franck, 46 ans et Dominique, 60 ans. Parce que pour briser les normes, il nous faut toujours plus de représentations.

Illustration couple qui s'embrasse
Illustration couple - © Artboe

Pouvez-vous nous raconter votre histoire en quelques lignes ?

Ophélie : L’histoire de ma parentalité, c’est un peu une histoire de « la vie décide pour toi ». Je suis tombée enceinte alors que je prenais la pilule, et j’ai découvert ma grossesse à presque quatre mois. Je ne sais pas si c’était l’instinct de survie, mais cela n’a pas été traumatisant. Je n’avais pas d’a priori sur le fait d’être maman solo et j’étais déjà bien déconstruite, du coup je me suis simplement dit : « Meuf, t’es enceinte, ça va être ta première grossesse et peut-être la seule. Donc vas-y, vis-la ! » Depuis, je vis une vie de maman « solo » même si « seule », je ne le suis pas. Car nous sommes, mon enfant et moi, entouré·e·s par une famille et des ami·e·s aimant·e·s et bienveillant·e·s. Je suis probablement plus soutenue que de nombreuses mamans dans des structures normées…

 

Juliette : Avec ma copine, nous nous sommes rencontrées via le travail. Agy a cofondé l’association La Rue Tourne, je l’ai interviewée et j’ai participé à une maraude sociale à ses côtés. Là, coup de foudre. J’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous moi. Et aujourd’hui, cela fait deux ans que nous sommes ensembles. Lors d’un rendez-vous avec mon conseiller bancaire qui m’a rétorqué qu’un jour j’allais vouloir fonder ma propre famille (sous-entendu que je n’en avais pas parce que pas mariée et sans enfant…), je me suis mise à beaucoup me questionner sur cette notion de famille – la mienne, plus particulièrement. Personnellement, je ne souhaite pas d’enfant. Je ne désire pas en porter ni en élever. Et encore moins au regard de l’actualité. Et pour Agy, le désir ne s’est pas encore manifesté. On est tombées d’accord : on a déjà notre propre famille. Premièrement, on a un cocon chaleureux ; ensemble, à deux, on se sent en famille, chez nous. Deuxièmement, ma chatte Maïa est à mes côtés depuis maintenant plus de 10 ans. Et elle a adopté pleinement Agy… Dans ce foyer, nous sommes une famille avec trois membres fixes. Autour de ce noyau soudé, gravitent nos proches : certains membres de nos familles « biologiques » et nos ami·e·s. Une famille recomposée, quoi ! Mais indispensable à notre bonheur.

 

Annabelle : J’habite en couple depuis 2 ans, et mon copain avait déjà deux chats quand j’ai emménagé chez lui. Ayant déjà eu des chats auparavant – et étant une amoureuse de ces animaux, j’étais ravie. Aujourd’hui et depuis le début, je les considère aussi comme les miens. Je pense qu’un couple sans enfants forme déjà une famille, en quelque sorte. Donc pour moi, les chats faisant partie du foyer en font également partie. On les aime, on prend soin d’eux… Et ils nous le rendent si bien !

 

Celia : Je suis issue d’une famille assez nombreuse. J’ai grandi entourée de deux grands frères et d’une grande sœur. À l’âge de 5 ans, mes parents ont divorcé. Je me rappelle qu’ils se disputaient souvent, j’ai donc bien vécu cette séparation – même si je pense que je ne comprenais pas tout. Quelques temps après, ils ont chacun·e refait leur vie de leur côté. Les voir heureux était le plus important pour moi. Mon père est en couple depuis 2005 avec une femme qui avait déjà une fille. Je la considère comme ma sœur même si nous n’avons aucun lien de sang. Il s’est marié avec cette femme en 2018. Ma mère a eu plusieurs conjoints. Et elle s’est mariée en août dernier avec un homme après quatre ans de relation.

Image d'illustration couple au soleil couchant
Image d'illustration couple - © Harli Marten

Fanny : Je suis née à l’aide de la micro-fécondation après 10 ans de persévérance de mes parents. Je pense que derrière leur combat pour m’avoir se cachait l’espoir que leur couple s’améliorerait. Mais cela n’a rien arrangé. J’ai vécu une enfance avec des parents qui se déchiraient, entre violence verbale et physique, mais surtout l’impression sans cesse de devoir prendre parti pour leur plaire… Finalement, vers mes 7 ans, ils ont entamé une procédure de divorce qui a duré des années. Au début, je n’allais chez mon père qu’un week-end sur deux (ce qui me paraissait déjà une éternité), puis il m’a obligé à écrire une note pour qu’il ait la garde partagée. Alors, ont commencé des années très difficiles, toujours violentes. Ma mère a tenté de m’aider, mais restait très faible et très apeurée face à la situation… J’ai fini par réussir à m’en sortir vers 15/16 ans, et j’ai depuis ce jour coupé les ponts avec mon père. Je suis aujourd’hui libre, même si cette épreuve a laissé des traces. Je travaille sur moi et continue d’avancer !

 

Dominique : Quand j’avais 23 ans, j’ai appris que j’aurais des difficultés à avoir un enfant à cause d’un dérèglement hormonal. Puis je suis tombée enceinte, ce qui n’était pas au programme des médecins. J’avais souvent des règles irrégulières et cette fois-ci, je me suis dit que j’étais enceinte. J’ai eu comme un pressentiment. Quand ma grossesse a été confirmée, avant de l’annoncer, je me doutais qu’avoir un enfant avec un homme marié allait compliquer les choses. J’avais le choix entre avorter, donc me priver d’un enfant que je désirais, ou le·a garder en l’élevant seule avec les difficultés financières et logistiques que cela impliquerait. Le choix a été rapide et j’ai eu une grossesse sans souci. Par la suite, mes parents m’ont soutenue sans jugement. Je me suis renseignée sur les conséquences psychologiques que pouvait avoir un enfant élevé dans une famille monoparentale. Et après, une fois que l’enfant est là, la réalité prend le dessus.

 

Lucie (la fille de Dominique) : Mon histoire est ma force. J’ai été élevée par une femme indépendante et battante qui s’est débrouillée pour ne me faire manquer de rien, m’apprendre qu’il faut savoir tout faire par soi-même et anticiper demain. J’ai été éduquée par une maman qui jouait le rôle des deux parents. J’y ai trouvé des avantages. Par exemple : il n’y a qu’une seule interlocutrice. J’ai apprécié cette cohérence en tant qu’enfant. Elle est mon pilier.

 

Franck : Je me suis marié très tôt, avec ma première copine. On a suivi le chemin attendu : mariage, maison, enfants. Mais autour de mes 30 ans, j’ai rencontré un homme au travail et ça a été le coup de foudre. Je ne savais pas que j’étais attiré par les hommes à l’époque. Tout s’est fait assez naturellement. J’ai quitté ma femme que je voyais plutôt comme une amie, avec le recul. Et puis je me suis marié avec un autre homme quelques années plus tard. Cela a été très choquant et difficile pour moi et ma famille. Bien sûr, pour mes parents, qui ne s’attendaient pas à un coming-out si tardif, mais surtout pour mon ex-femme et mes enfants, qui ont fini par comprendre… Aujourd’hui, mon mari et mes enfants s’entendent très bien et nous avons réussi à rester cordiaux, avec mon ex-femme.

Illustration Papa qui tient son enfant
Illustration Papa - © Artboe

Avez-vous connu des difficultés à ne pas rentrer dans la « norme » d’une famille typique ?

Ophélie : Évidemment, même entourée, la charge mentale n’est pas simple tous les jours. Il y a des gros doutes, de la culpabilité de ne pas être assez parce qu’on se dit qu’on doit en faire pour deux, la peur du jugement… Et puis, il faut affronter le monde hétéro-normatif, la société. Cela va des questions intrusives d’inconnu·e·s au parc, à la conseillère de la CAF qui te dit « une fois que vous aurez un nouveau mari, ça ira mieux ». Comme si j’avais prévu d’en avoir un et que c’était le but d’une vie ! Devenir mère m’a permis de plus m’affirmer dans les luttes sociales.

 

Juliette : Avant, j’étais en couple avec un homme cis, blanc, hétéro, qui correspondait aux standards de gendre idéal. On s’apprêtait à sauter à pieds joints dans la norme d’une famille « typique ». Alors, autant te dire que quand j’ai fait mon coming out bi en annonçant ma relation avec Agy… les attentes de certain·e·s ont volé en éclat. Pas facile de leur expliquer que j’allais quand même avoir une vie épanouie, une famille – atypique pour elleux, mais idéale pour moi. Nous avons tellement d’amour l’une envers l’autre que le constat de nos proches est sans appel : le bonheur qui émane de nous nous unit. Et tout le monde connaît l’importance de la place de Maïa [ndlr, son chat] dans ma vie. Bref, nous sommes un couple lesbien et mixte, donc bien sûr que tout n’est pas toujours rose – surtout au niveau des traditions et du regard des autres –, mais on s’en sort bien. On a beaucoup de chance.

 

Célia : Je ne me suis jamais sentie jugée par rapport au divorce de mes parents ou au fait de faire partie d’une famille recomposée. Néanmoins, j’ai longtemps vécu dans un tout petit village et dans mon école, j’étais l’une des seul·e·s à avoir ce type de famille. Ça suscitait beaucoup d’interrogations de mes camarades, j’avais même l’impression qu’iels avaient parfois de la peine pour moi. Mais personnellement, je l’ai toujours très bien vécu. Comme j’ai grandi avec ce schéma de la famille pratiquement toute ma vie, ça ne m’a jamais impactée négativement.

Image d'illustration d'une maman qui porte son enfant à la plage
Image d'illustration d'une maman qui porte son enfant - © Xavier Mouton

Fanny : J’ai souvent rejeté mon histoire et essayé de m’intégrer comme quelqu’un de tout à fait « normale », avec la définition du « normal » que je m’étais construite. Je me suis mis une énorme pression sur les épaules pour y parvenir. Quand j’étais jeune, je faisais abstraction du jugement des autres. C’est aujourd’hui que j’en souffre le plus. Ma mère, quant à elle, étant plutôt dans le déni de cette histoire. En revanche, notre relation a souvent été un désastre car elle n’était pas consciente de mon mal-être, ce qui créait d’énormes conflits entre nous. Aujourd’hui, notre relation s’améliore petit à petit.

 

Dominique : J’ai connu la difficulté d’être seule, de ne pas pouvoir compter sur quelqu’un. Le plus dur a été de devoir toujours courir entre boulot, gamin, courses, nourrice, etc. Je n’ai jamais dit au travail que j’élevais ma fille seule. Dans les années 90, ce n’était pas très courant. Surtout, je ne voulais pas avoir à me justifier vis-à-vis de mes collègues. La difficulté a commencé avec les papiers administratifs (qui ont évolués depuis) avec des cases comme « le nom du père » / « nom de la mère ». À l’école, le carnet scolaire a été très déstabilisant pour une petite de 6 ans qui se rend compte qu’elle n’est pas dans la norme !

 

Lucie : Je suis devenue autonome et indépendante très tôt. Mais je ne me suis jamais sentie questionnée par les autres. Je me référais toujours au terme « mes parents », comme bouclier. Et au-delà du deuil de la volonté de renouer avec mon géniteur, ma plus grande violence a été administrative. C’est devant un formulaire que j’ai réalisé que j’étais différente. J’appréhendais la réaction de mes instituteur·rice·s. Puis, j’ai appris le mot « monoparental » pour me protéger. Ce n’est pas normal que le système angoisse et opprime un·e enfant… D’un autre côté, je me sentais intelligente d’être armée d’un nouveau mot que mes camarades ignoraient.

 

Franck : Évidemment ! Quand je raconte mon histoire, on me pose souvent beaucoup de questions… Disons que ce n’est pas commun. Mais à part de l’homophobie de la part de mes proches ou de l’homophobie intégrée de ma part… Je n’ai pas connu tant de difficultés administratives que ça. Mais j’ai dû fait un gros travail sur moi pour m’accepter.

Que pensez-vous de cette « norme », justement ?

Juliette : Sans grande surprise : elle est excluante au possible, et donc absurde. Une famille, c’est un cocon réconfortant, accueillant, sain – peu importe qu’on ait un lien de parenté avec les membres, ou non. D’ailleurs, on peut tout à fait créer une famille avec nos ami·e·s : démocratisons cette notion ! C’est important de pouvoir choisir sa famille, de ne pas avoir à la subir. Il faut se faire confiance, écouter ses envies et aller vers là où naît le bonheur. Quand c’est safe, bien sûr !

 

Annabelle : Je pense que comme tout ce qui est considéré comme « la norme », aujourd’hui, c’est à questionner. Il existe tellement de cas et de manières de penser différentes qu’il est impossible de parler de normalité. Chacun·e devrait pouvoir vivre comme il l’entend, surtout quand cela touche à quelque chose de si intime et si personnel.

 

Célia : C’est un idéal établi par la religion et la société depuis très longtemps. Il est donc difficile de s’en détacher. Mais en grandissant et en rencontrant du monde, on se rend compte qu’il y a toutes sortes de familles, dont beaucoup de familles recomposées. Ce n’est plus un tabou de se séparer, ni de refaire sa vie. Je crois qu’en France, environ 1 enfant sur 10 a des parents séparé·e·s. C’est devenu quelque chose de récurrent, et donc une nouvelle sorte de norme.

 

Franck : Avant, elle ne me posait pas de problème. Je l’ai même suivie sans me poser de questions… Mais aujourd’hui, je me rends compte qu’elle m’avait enfermée dans un carcan. J’imagine que si j’avais été élevé dans une société plus ouverte d’esprit, je n’aurais pas mis 30 ans à me rendre compte que j’aimais les hommes.

Image d'illustration de mains d'enfant qui tiennent une main adulte
Image d'illustration de mains d'enfant qui tiennent une main adulte - © Liv Bruce

Quelles leçons en avez-vous tirées et que voudriez-vous dire à celleux qui sont dans le même cas ?

Ophélie : Être parent·e, c’est une aventure individuelle et familiale peu importe sa forme. C’est un vaste et sublime inconnu et c’est difficile, qu’on soit seul·e, deux, trois ou plus encore. La peur de mal faire n’est pas la tare de celleux qui sont seul·e·s. Et surtout, les enfants, s’iels sont respecté·e·s et aimé·e·s, iels seront heureux·ses. J’ai réalisé que la société attend des mamans solos qu’elles soient désespérées, à la quête d’un nouvel homme qui les sauverait… Alors, ce que j’aimerais leur dire, c’est que peu importe leurs choix, je les comprends.

 

Célia : J’aimerais dire qu’il n’y a pas qu’une bonne sorte de famille, mais des millions. Chaque famille est différente et peut-être réunie par d’autres liens que celui du sang. Tant que le bonheur est au rendez-vous, c’est le plus important !

 

Fanny : J’en tire des leçons encore tous les jours. Mais je dirais que c’est que c’est ok de ne pas aller bien. On vit tous·tes des choses qui nous marquent, mais on a tous·tes le droit d’aller mieux. Et si tu te sens seul·e, alors n’hésite pas à en parler à tes proches qui s’avèrent souvent bien plus présent·e·s que ce que l’on croit.

 

Dominique : L’amour d’un petit bout qui vous appelle « Maman » vaut bien des sacrifices – comme celui de mettre à l’écart sa vie personnelle un certain temps. Il faut être clair·e dans son mode d’éducation pour que l’enfant s’y retrouve. Il faut assumer ses valeurs et son rôle de parent solo, sans relai. Comptez sur vos ami·e·s et votre famille si c’est possible, ou sur les associations de soutien. On a le droit de craquer, de pleurer, de se dire qu’on est un mauvais parent. Et peu importe le regard des autres, chacun construit sa famille comme il veut.

 

Lucie : J’ai toujours pensé qu’il est plus sain de grandir dans une famille atypique épanouie que dans un climat où un homme et une femme se déchirent, se violentent, souffrent. Ce qui compte pour l’enfant, c’est l’amour qu’il reçoit. Mais dans tous les cas, vos racines et votre origine sont votre plus belle force. Acceptez d’où vous venez, tirez-en toute la puissance possible pour aller au bout de vos objectifs.

 

Franck : Suivez votre instinct et écoutez-vous. Peu importe la famille que vous avez envie de créer, foncez. Même si c’est avec des ami·e·s, même si c’est platonique, même si ça ne correspond à aucune norme.

 

Vous l’aurez compris, le plus important, peu importe sa famille et ses envies : c’est d’être soi-même et de suivre son cœur. Pour en savoir plus sur l’amour, les normes hétérosexuelles et amoureuses et se déconstruire davantage, on vous recommande le podcast Le Coeur sur la Table. Et surtout, bon courage à tous·tes pour les fêtes.

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