T’AS DES PISTES ?

Dimanche matin 10h30, une grande épreuve t’attend : la réunion de famille. Déjà en temps normal la perspective de passer ta journée coincée entre ta petite cousine mal élevée et ton grand-oncle acariâtre ne te réjouit pas trop, mais depuis que tu es au chômage c’est carrément devenu un calvaire.

Avant, tu pouvais épater la galerie en parlant de tes études, de l’avancée de ton mémoire ou de ton dernier voyage humanitaire en Thaïlande pendant la full moon. Tu faisais alors la fierté de ta mère et l’ensemble de ta famille échafaudait pour toi des plans de carrière, tous plus mirobolants les uns que les autres. Oui, mais ça, c’était avant… Avant que tu ne passes du statut d’étudiante vouée à un brillant avenir à celui de jeune diplômée en recherche d’emploi, plus communément appelée chômeuse.
 
Maintenant, tu fais moins la maline quand ta tante Mireille te demande où tu en es dans la vie. Et si la réponse qui te vient spontanément c’est "Nulle part je suis au chômage, ressers moi donc une rasade de Champ’ pour fêter ça", tu n’as encore jamais osé la formuler aussi crument. Résultat, tu te lances dans un argumentaire en deux parties, deux sous-parties sur  les bienfaits du chômage. Tout ce temps libre pendant lequel tu peux te recentrer sur toi-même, définir tes objectifs de vie, te mettre aux arts martiaux péruviens ou à la littérature libanaise…
 
Après 10 bonnes minutes à suer sang et eau pour démontrer que tu es au top et que tu ne vas pas te défenestrer dans la seconde, tu penses avoir gagné le combat. Que nenni ma pauvre amie ! Tu serais bien naïve de croire que cette piètre démonstration suffit ! A la tante Mireille, il lui faut du concret.  C’est  là que, sans crier gare, elle t’assène la ô combien redoutable et redoutée question "Mais sinon, t’as des pistes ?". Des "pistes"… tu voudrais tomber à genoux sur le tapis et les deux bras tendus vers le ciel, pousser ce cri de désespoir "Mais bordel, lâchez moi la grappe avec vos pistes !". Il faut dire que depuis que tu es au chômage, tu n’en peux plus de cette maudite question ! De tes potes à tes parents, en passant par ton banquier et ton boulanger, tout le monde n’a que ce mot à la bouche.
 
Quand tu as compris que dans l’imaginaire collectif une piste c’est l’équivalent d’un entretien, ça t’a laissé comme deux ronds de flan ! Quel affront d’utiliser un mot aussi réducteur pour parler du Saint Graal des chômeurs, obtenu au prix d’une épuisante succession d’appels, de rappels, de messages, de mails et d’emails. Et puis autant le dire tout de suite, une piste c’est rare, mais alors des pistes, c’est le nirvana, le truc qui n’arrive jamais.
 
Du coup, au début quand on te demandait d’un air faussement complice "alors t’as des pistes ?", tu disais "non" tout simplement. Mais les regards apitoyés et les discours catastrophistes sur la situation économique du pays, le réchauffement climatique et les tests scientifiques sur les chatons angoras, ont eu raison de ton honnêteté. Il a vite fallu te rendre à l’évidence : en termes de pistes "non" n’est pas une option. Depuis pour faire face à l’agresseur, tu pratiques "l’embellissement systématique de la réalité" : tu transformes sans vergogne la plus miséreuse des annonces pôle emploi en une offre ferme et ultra-confidentielle dans la boite de tes rêves. La piste en or massif ! 
 
Mais pourquoi continuer à accepter cette pression sociale sans broncher ? Il est temps de te rebeller et de renvoyer la tante Mireille à ses napperons. Aux armes Paulette ! Tu n’as pas de pistes ? Moi non plus ! Pas grave, relevons la tête et resservons-nous une coupette !
 
>Retrouvez Cécile sur son blog http://chomhype.com

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