TANGER CÉLÈBRE « SIDI GINI »

La tombe de Jean Genet à Larache – Photo, Denis Dailleux

À l’occasion de la réouverture Des Colonnes, la librairie mythique de Tanger, et de la parution de la nouvelle revue Nejma, Paulette publie en exclusivité un texte de la jeune écrivain Fadwah Islah, issu du numéro de décembre consacré à Jean Genet.

Tanger fait partie de ces villes qui fascinent, mouvantes et à la fois éternelles. De nombreuses étiquettes lui collent à la peau : ville internationale, ville de voleurs et d’espions… et repaire d’écrivain-voyageurs, consacré par la Beat Generation. 
 
    Les Colonnes, fait partie du tableau pour avoir vu défiler, depuis son ouverture en 1949 par la famille Gérofi, bon nombre d’écrivains interlopes. Les Choukri, Bowles, Kerouac, Kessel ou Mrabet incarnent cette mythologie qui n’en est pas une (Choukri par exemple fréquentait tout autant la librairie que le bistrot qui lui faisait face). 

Tombée en désuétude depuis le départ en 1999 de sa charismatique directrice Rachel Muyal, la librairie a été récemment rachetée et entièrement rénovée par l’homme d’affaires Pierre Bergé. Ce dernier en a confié la direction à Simon-Pierre Hamelin, jeune écrivain et fondateur de la revue littéraire Nejma, écrite en français, anglais et dialecte.

L’inauguration ce week-end de la librairie a été l’occasion de célébrer le centième anniversaire de Jean Genet, enterré non loin de là au port de Larache et auquel Nejma consacre un numéro spécial intitulé "Jean Genet un saint marocain". 

 
La tombe de Genet, sorte de lieu sacré de l’imaginaire local, est aussi un lieu où la jeunesse désoeuvrée traîne et se rencontre. Ainsi l’auteur du Condamné à mort est-il Marocain parmi les Marocains : Sidi Gini. "Ce numéro spécial est un moussem, à la marocaine. La saison du pèlerinage. Nous allons tous vers Jean Genet, vers son mausolée face à l’océan Atlantique. Nous le déclarons Saint Marocain. Nous apportons avec nous des offrandes. Des lumières. Des larmes. Des chants. Des textes. Des poèmes. Des images. Des collages. Un nouveau souffle. Ces cadeaux sont pour Jean Genet, mais ils ne parlent pas tous de lui. Chacun vient avec sa contribution, sa langue, son histoire, son eau sacrée, sa manière à lui d’aller vers cette tombe musulmane" écrit Abdellah Taia dans son introduction.

Directeur de ce numéro spécial, l’écrivain Abdellah Taia (L’Armée du salut, Une mélancolie arabe, Le jour du Roi) nous explique : "C’était très important que ce soit un écrivain arabe qui assume ce numéro et non un Français. Ce sont les Marocains qui déclarent Jean Genet Saint Marocain." Ce numéro compile ainsi des textes originaux et des photographies destinés au culte de Sidi Gini.

Parmi eux, Tahar Ben Jelloun (La Nuit sacrée), les photographes Daniel Dallieux et Bernard Faucon, Farid Tali, René de Ceccaty, Florence Malraux, le poète Omar Berrada, le cinéaste-parfumeur Serge Lutens et la jeune Fadwah Islah dont nous publions le texte magnifique, Trois.


Trois
 

1.
Je m’appelle Khadija. La journée, je suis bonne dans les beaux quartiers. Une bonne marocaine, à Paris, ça a une connotation très positive ; et les patrons en raffolent. Je ne sais pas très bien pourquoi on a autant la cote. Mais c’est tant mieux.
   Le soir, après le travail, je reçois des hommes dans mon studio de Pantin. Pour arrondir mes fins de mois, mettre de l’argent de côté, aider les miens au pays et un jour monter ma propre affaire. Une téléboutique ou un restaurant. Et pour réaliser mon rêve, je travaille dur. Tous les moyens sont bons.
   Je reçois toutes sortes d’hommes. À la chaîne. Des Pakistanais, des Turcs, des Français… Je les câline, je les cajole, je les caresse, je les écoute aussi parfois. Ils adorent me raconter leur vie ! Je ne comprends pas toujours ce qu’ils disent mais je fais semblant. Et quand on baise je gémis, je simule, je me cambre. Je joue le jeu jusqu’au bout. Et ils en redemandent. Je les laisse me faire tout ce qu’ils veulent, tous leurs fantasmes, toutes les positions… Et ça les rend fous ! Mais, avant de me toucher, ils doivent se laver d’abord. On ne sait jamais. Et puis je les oblige à respecter certaines règles : je n’embrasse pas, c’est trop intime, et je n’accepte pas la sodomie.
   C’est contraire à ma foi. Je me préserve, car je rêve du jour où je pourrai me marier, avoir des enfants. Ce jour-là, ils me manqueront peut-être. Sûrement, même. Mais je serai en paix avec moi-même et avec le bon Dieu. Et je ferai honneur à ma famille. À mon quartier. DH, Douar El Hajja.
   En attendant, les affaires vont bien. Il y a des jours où mon portable sonne tellement, où j’ai tellement de clients, que je dois en refuser certains. Alhamdoulilah.
  L’homme que j’aime est marié. Il vient me voir chaque semaine, généralement le samedi, après le marché. Il m’apporte toujours un panier plein, rempli de viande, de fruits et de légumes. On fait l’amour sauvagement. Silencieusement. Après, on mange des fruits. On boit du thé. On écoute de la musique. On danse parfois. Sur Najat Aatabou, Jedwane ou Nancy Ajram.
   Puis son téléphone sonne. Il doit partir. Je ne dis rien. Je le suce en guise d’au revoir. De toute manière, dès que je pose des questions, il est encore plus pressé de partir. Alors je ne dis rien. Je profite du moment présent. Demain, dimanche, c’est pour sa femme. Moi, je ferai un couscous avec ce qu’il m’a acheté. Une saddaqa. Pour expier mes péchés et pour que Dieu exauce enfin mes prières. Pour mes copines, leurs sœurs, leurs cousines. Houria la possédée. Naima, qui travaille dans un bar à Saint-Ouen. Et Hafid.
   Hafid, c’est mon ami, ma sœur, mon frère, ma mère, mon protecteur. Il porte d’ailleurs bien son nom. Il veille sur moi. Je l’adoooore ! ! S’il était hétéro, je l’aurais épousé. C’est un type extra. Un peu artiste, très joyeux et triste à la fois. Avec lui, le temps passe si vite. Tout est plus drôle, moins lisse. Quand on se voit, on danse, on chante, on pleure aussi… quand on en a envie. On pleure sur nos vies, nos vies qui passent. Sur ce qu’on aurait aimé être. Sur ce qu’on n’est pas. On se fait des promesses, des choses folles, insensées. Son rêve à lui, c’est d’être chanteur. Il imite Dalida à la perfection. Mais sa chouchoute absolue, sa reine, c’est Souad Hosni.
   Un jour, c’est sûr, ce sera une star, une vraie. Une star internationale. Il est pas comme nous autres. Il m’a juré que, le moment venu, il ne m’oublierait pas. Il m’achètera des robes et des bijoux ; des belles, pas comme celles qu’on trouve à Tati, à Barbès. Non une robe comme celles que je vois chez Mme Abitbol. Celles des Galeries Lafayette. Ou de l’avenue Montaigne. Il m’ouvrira même un magasin ou un cybercafé. On ira faire la omra ensemble. La grande vie.
   En attendant, il a un numéro deux fois par semaine dans un cabaret à Montreuil. Il est magnifique. J’adore aller l’écouter. Surtout quand il chante Matjebdoulich. À chaque fois, ça ne rate pas, j’en ai les larmes aux yeux. Je pense à Khalid, mon homme marié. À Said aussi, mon premier amour. Celui de mes 17 ans. On avait tellement de projets ensemble… Mais quand il est parti travailler avec son frère en Italie, à Milan, il est revenu au volant d’une Mercedes Cawcawa dernier modèle, avec beaucoup d’argent, et complètement changé… Sa famille a alors jugé que je n’étais plus à la hauteur. Ils lui ont choisi une épouse de circonstance. Fatiha, la fille du mokkadem. Et il n’a pas bronché, il ne m’a pas défendue. Dans notre derb, tout le monde était choqué. Personne n’imaginait qu’un jour il me délaisserait. On était inséparables. J’en ai eu le cœur brisé. J’ai cru que j’allais perdre la tête, que j’allais mourir, que c’était de la magie, du shour, qu’on l’avait ensorcelé. J’ai été voir des marabouts, des magiciens… J’ai traversé le Maroc pour le désenvoûter. Pour le ramener à moi. J’ai tout essayé. Les fqihs soussi, les Sénégalais, les juifs même. Finalement, n’ayant pas suffisamment d’argent pour réaliser tous ces travaux occultes, j’ai fini par aller voir El Hajja Rabiaa, la maquerelle de la rue des Habous. Sur les conseils de Fatema, ma voisine. J’ai eu alors tout l’argent que je voulais. Mais pas Said. Jamais plus.
   Dans le quartier, les gens ont commencé à parler. Un peu trop. J’ai décidé de partir. Je n’avais plus rien à faire là. J’ai acheté un contrat, et me voilà en Europe. Après quelque temps en Espagne, je suis venue en France tenter ma chance. Et je ne suis plus repartie. Cela fait plus de huit ans. Je travaille, j’envoie de l’argent au pays. Ma famille est fière de moi. Ils ne savent pas ce que je fais, ou ne veulent pas savoir. Ils sont contents de récupérer leur mandat chaque mois. Ma mère a fait construire un deuxième étage pour la maison. Mon frère a pu se marier, il a fait une grande fête qui a fait baver de jalousie tout le quartier. Il m’a envoyé les photos. J’en ai pleuré, car je ne pouvais pas y assister. Je n’ai toujours pas de papiers. Je pleure tout le temps. Heureusement, il y a Hafid. Hafid, les filles, le whisky et la baise.
2.
J’ai rêvé que j’allais bientôt mourir. Dans ce rêve, les anciens de notre famille sont tous venus à ma rencontre. Jeddah. Khalti Morjana. Moui Lalla. Elles étaient toutes là.
   Et moi, je suis venue vers toi pour te proposer de réfléchir à un moyen de rester en contact une fois que je ne serais plus là. Quand je serais physiquement disparue. Pour ne jamais rompre ce lien, cette relation si particulière qu’il y a entre toi et moi. Mon frère, mon tout.
   Tu as veillé sur moi toute mon existence, tu as été ma mère de substitution lorsque la nôtre est partie, qu’elle a quitté ce monde. Toutes mes folies, mes peurs, tu m’as aidée à les porter. À supporter la vie telle qu’elle se présentait à moi. Moi qui à 7 ans voulais en finir, me suicider. Je n’acceptais pas cette injustice de devoir vivre orpheline.
   Papa, lui, est beaucoup plus terre à terre. Ce genre d’interrogations, il ne s’y est jamais attardé. Il préfère l’action. D’une certaine manière, mon mari est un peu comme lui. L’angoisse, ils la vivent, ils n’en parlent pas. Ils sont d’ailleurs un peu superstitieux à ce sujet. Moins ils en parlent, moins elle existe. Le refoulement comme concept thérapeutique. Tout le contraire de maman, qui avait besoin d’extérioriser son chagrin, de pleurer, de hurler sa détresse à la face du monde. Elle passait des heures devant la tombe de notre sœur, elle continuait de la veiller, elle lui parlait, elle a même planté un arbre pour la protéger du soleil. Les gens l’ont prise alors pour une demeurée. Ça l’a achevée, je crois.
   J’ai sans doute contribué à la tienne. Ta douleur. Ta folie.
   Cette fois, le téléphone dans le cimetière que j’avais imaginé pour joindre maman et notre sœur, avec tombe transparente, vidéocam avant l’heure, risque d’être un peu dépassé. Il offre des possibilités limitées. Il faudrait que tu te déplaces à chaque fois jusqu’à ma tombe. Maintenant que tu vis dans un autre pays, c’est pas très pratique. Ça ne suffira pas.
   Non, je voudrais quelque chose de plus efficace, de plus facile. À l’image de notre époque, de la modernité du monde dans lequel nous vivons. Quelque chose de plus évident. Une sorte de téléportation, de télépathie, un état qui s’apparenterait à celui de la transe ou de l’hypnose, dans lequel on entrerait toutes les fois où on aurait envie de se parler, d’être ensemble. Un voyage astral. Pour que tu ne manques jamais à ma vie, ni moi à la tienne. Mon frère, mon autre. Celui que j’admire par-dessus tout. Mon khouyi que j’aime. Ce serait un concept révolutionnaire, on pourrait le faire breveter, ce serait la fin de l’angoisse de la séparation, de l’abandon, de la solitude. Qu’en penses-tu ? Oui, je sais déjà ce que tu vas dire. Que je suis ridicule. Pourtant, je suis sûre qu’au fond de toi, ça ne te déplairait pas.
   Ce rêve me rappelle les cauchemars que je faisais quand j’étais enfant. Je voyais des voleurs, des bandits s’introduire dans la maison et nous tuer. Mais, malgré l’horreur de la situation, j’étais bien contente, car on partait tous les trois, ensemble. Le pire pour moi aurait été de perdre l’un de vous. Ou que je parte sans vous. Dans cet autre monde, dirigé par un Dieu à la logique impénétrable pour ma petite tête.
3.
Je suis allée voir UNE VOYANTE avec des copines. Dans un salon. Un jour où j’étais blasée. J’ai fait le tour plusieurs fois avant de la choisir. Fidèle à mes origines, j’en ai choisi une au prénom à consonance juive. Au Maroc, j’ai toujours entendu dire que les israélites sont très forts pour tous ces trucs occultes. Madame Esther. Quelques articles sur la devanture de son stand ont fini de me séduire et de me rassurer. Elle m’a demandé de m’asseoir, a pris mes mains dans les siennes, et quand j’ai commencé à parler elle m’a demandé de surtout ne rien dire. Après un long moment de silence, Esther m’a d’abord parlé de mon présent, de mon passé. Elle a dit que j’avais été souvent déçue, que je n’y croyais plus, que j’enchaînais des histoires sans importance, où j’étais absente, où je ne m’impliquais pas. Que je n’étais ni triste ni amère, simplement je n’avais plus la foi. Mais que dans quelque temps, peut-être un an ou deux, pas tout de suite, tout cela irait mieux. Elle m’a prédit l’amour, avec un homme qui vient d’ailleurs, comme moi, mais qui n’est pas arabe. Il porte un uniforme, mais ce n’est pas forcément un militaire ou un marin. Non, elle m’a précisé qu’un uniforme c’est simplement la tenue qu’il est obligé de porter pour travailler. Un cadre dans une banque doit s’habiller en costard-cravate, par exemple. Il a la mer ou l’océan dans son thème natal. Et la lettre N ou M dans son prénom. C’est celui qui m’offrira la branche de l’olivier et me demandera de faire un bout de chemin avec lui. En ce dimanche gris du mois de février, cela sonnait faux. Ça m’a fait sourire. D’autant qu’aucun des garçons que je lui ai cités ne correspond a priori. Pas de Timothée, pas de Maxime, pas de Emad… Je suis pas sortie de l’auberge. Encore un après-midi de merde, où je me suis fait dépouiller de 70 euros, rien que ça ! Ça n’arrange pas mes affaires. La soirée s’est achevée dans un restaurant indien du XVe arrondissement, pour se raconter les unes les autres ce qui s’était dit, et comparer la qualité des prestations reçues par chacune. Une réunion de débriefing entre copines de la désespérance.

Fadwah Islah est née en 1981 à Agadir. Elle a été publiée dans le livre collectif Lettres à un jeune marocain (éd. du Seuil, 2009).



  REVUE NEJMA

  www.nejma.ma

  LIBRAIRIE DES COLONNES

  54 boulevard Pasteur, Tanger

  www.librairie-des-   colonnes.com

 
Merci à Simon-Pierre Hamelin et Abdellah Taia d’avoir répondu à nos questions et d’avoir autorisé la publication de ce texte. 
 
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