TALENT DE RÉALISATRICE : MIA HANSEN-LOVE

 
Mia Hansen-Løve sort son nouveau film Eden, un paradis sur la musique garage à travers la vie d’un DJ, ses amours, ses voyages, ses déceptions. Inspiré en grande partie de son frère Sven Love qui a co-écrit le scénario, Mia s’est laissée guider par le son, Paris, ses clubs, New York, ses atmosphères, et surtout par son regard d’adolescente et de témoin d’une génération où tout était permis : réaliser ses rêves, franchir des limites – même celles de la drogue, vivre des amours à 100%. Rencontre avec une réalisatrice plus humaine et sensible que jamais.
 
Paulette : Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film, Eden ?
L’idée du film est arrivée de manière brutale même si le projet était mûri depuis des années. Quand j’ai terminé Un amour de jeunesse, un ami m’a fait remarquer que le film était très sombre et qu’il ne reflétait pas toute notre adolescence, il y avait eu d’autres choses que je ne racontais pas. Je me suis rendue compte qu’en faisant Un amour de jeunesse, c’était mon histoire sur un plan très intime et dont les thèmes étaient je l’espère assez universels, en tout cas intemporels. C’était le film de mon adolescence telle qu’elle ne s’inscrivait pas dans son époque. Je me suis tout de suite rendue compte que la meilleure manière pour moi d’évoquer ma génération, dans un nouveau film, c’était de parler de mon frère. Il a vécu cette époque de manière plus centrale, de part son métier de DJ, il a commencé à mixer quand il avait 18 ans, au début des années 90, il a été au cœur de cette scène musicale. Pour résumer, à l’origine de ce projet, il y a le désir de faire le portrait de ma génération, d’en saisir quelque chose d’essentiel comme une poésie, et en même temps, de faire un portrait de mon frère.
 
“Il y a une confusion vertigineuse pour nous entre le film et la réalité”.
Votre frère, Sven Love est coscénariste du film. Est-ce que ça vous a bloqué dans la réalisation du film, vu qu’Eden raconte en partie sa vie, quelles étaient les limites ?
C’est difficile de parler de limites car dans tous mes films, quand j’écris, il y a un mélange de proximité à la réalité des faits que je décris, à mon désir de saisir des présences bien réelles et en même temps, il y a toujours une part de fiction à l’œuvre dans l’écriture, je ne me sens jamais dépendante de la réalité même si mes films en sont très proches. C’est quand même à l’inverse d’un documentaire, totalement dans la fiction à partir du moment où je suis des comédiens. J’ai du mal à distinguer la limite entre réalité et fiction, les deux sont tout le temps imbriqués l’un dans l’autre. Ce que je peux dire c’est que toute la partie du parcours de Sven, enfin du personnage qui est inspiré par Sven, sur un plan sentimental ou plus factuel, historique, c’est très proche de sa vie mais c’est moi qui l’ai écrite. Son écriture intervient sur les scènes de musique et sur les scènes de groupe. Du coup, le film n’est pas de l’autobiographie, Sven n’a pas pris en charge le regard sur sa propre histoire, il m’a laissée entièrement libre de la réécrire en m’adaptant à mon inspiration aussi. Il n’a jamais essayé de m’influencer. Et maintenant que le film est terminé, Sven et moi, on ne sait parfois plus qui a écrit telle scène, qu’est-ce qui vient des souvenirs de l’un ou de l’autre, qu’est-ce qui a été inventé, enfin, il y a une confusion vertigineuse pour nous entre le film et la réalité.
 
Est-ce que ce film, c’est le regard que vous aviez sur sa vie en étant à ses côtés pendant votre adolescence ?
Oui, je pense que si Sven faisait ce film sur lui, ça serait différent. Le regard qu’il aurait lui-même sur sa propre histoire, si c’était son regard, ça serait tout autre chose ! Clairement, le regard qui porte le film, c’est le mien, mais c’est un regard sur lui. C’est l’histoire d’un DJ et aussi l’histoire d’un grand frère vu par sa petite sœur.
 
 
Quels souvenirs avez-vous de cette période ? Avez-vous des regrets et des instants que vous aimeriez revivre ?
Quand j’ai écris le film, c’était en grande partie parce que j’avais envie de revivre cette époque. J’ai commencé à sortir vers 13-14 ans jusqu’à 20 ans. Il y a toujours cette date, le 11 septembre 2001, qui pour moi correspond à la date où j’ai l’impression d’être entrée dans le monde adulte, en tout cas, d’avoir mis les pieds sur terre. Je sortais pas mal dans les fêtes de Sven, c’est pour ça que mon regard sur cette génération et la French Touch est biaisé, je suis rentrée dans ce monde par les fêtes Cheers de Sven et les soirées Respect, du coup, ça m’ouvrait aussi aux autres DJs, toutes les autres musiques qui passaient, mais c’était influencé par Sven. Ce n’est pas objectif ni historique, ça c’est sûr. J’ai passé beaucoup de temps avec Sven, pas loin de lui et j’ai un souvenir merveilleux de ces années-là. Surtout les premières années, quand c’était encore un peu petit, c’était familial. Ce n’était pas la famille biologique mais une nouvelle famille que l’on avait créée autour de nous.
 
Ça faisait quoi d’avoir un grand frère DJ ? Ça ouvrait des portes, à la différence des Daft Punk dans le film qui se font recaler à l’entrée d’une boîte pour leur tenue ?
C’était surtout très pratique parce que je pouvais rentrer partout même en étant très jeune, j’étais sur toutes les listes, etc. Il y avait une certaine fierté quand on est ado, c’était ludique, j’avais un accès privilégié, sans être la petite amie mais la petite sœur. Il y avait une sorte de rituel, le premier truc que je faisais en entrant dans le club, c’était d’aller le voir, je mettais mes affaires sous les platines et je lui réclamais des tickets boissons pour mes amis et moi. J’adorais ça.

 
On dit un peu partout qu’ Eden est un film sur la French Touch alors qu’au final, c’est plutôt un film sur un DJ et ses ressentis, ses aventures musicales et amoureuses. Qu’est-ce que vous dîtes aux gens qui ne s’attendent pas à ça mais à un histoire intégrale de ce mouvement ?
Je pense que le film est un hommage à la musique, le fait qu’il soit basé sur le parcours de mon frère me permet de le dire, la musique a une place centrale, comme dans la vie de mon frère. Je sais bien que certains seront déçus de ne pas voir comme personnages les stars de cette époque mais ce que l’on a voulu faire, ce n’est pas un documentaire sur la French Touch ou les Daft Punk, c’est avant tout un film le meilleur possible et qui a une forme d’universalité. Ça passe aussi par des choix, des partis pris, et le notre a été de nous concentrer sur un personnage et de le regarder à fond, plutôt que de tout regarder superficiellement.
 
“Quand j’aime un morceau, je suis capable de l’écouter 10 fois de suite ! Ça produit une émotion, une énergie, une adrénaline qui est tellement forte que je n’arrive pas à m’en détacher.”
 
Quelle place à la musique dans votre vie aujourd’hui ? Finis les clubs, vous êtes maman d’ailleurs…
C’est facile, je n’écoute plus que des comptines pour enfants ! (Rires). Au Clair de la Lune, tout ça… Non je rigole, la musique a une place essentielle dans ma vie. Je suis en réalité assez complexée pour ce qui est de la connaissance de techniques. J’ai un rapport très empirique à la musique, je connais des trucs très pointus par cœur et sinon, il y a de vastes pans d’ignorance dans ma culture musicale. La musique joue toujours un très grand rôle dans ma vie et aussi dans mes films, chaque film est associé à des musiciens, j’ai un rapport addictif à la musique, je réécoute toujours les mêmes albums ou morceaux pendant des années voire pendant des mois de manière stérile. Ces morceaux, je les associe à des films, des moments. Là en ce moment, par exemple, j’ai trop écouté Very Disco des Daft Punk. Ce n’est pas bien parce qu’après on sature, on ne peut plus les écouter. Quand j’aime un morceau, je suis capable de l’écouter 10 fois de suite ! Ça produit une émotion, une énergie, une adrénaline qui est tellement forte que je n’arrive pas à m’en détacher. Au point que je rentre parfois dans des phases de désintoxication. Je m’interdis d’écouter des titres.
 
D’où vient ce goût pour la musique entre votre frère et vous ? Vos parents étaient professeurs de philosophie…
Et ils aimaient plutôt Schubert ou Brahms ! (Rires). Tout le monde aime la musique, les jeunes gens, non ? La musique, c’est la poésie de notre temps. Je pense d’ailleurs que la poésie est fondamentale, elle est encore plus importante aujourd’hui que jamais dans ce matérialisme ambiant. La poésie, au sens de l’écriture publiée, au sens classique, elle ne trouve plus de lecteurs. Mais la réalité c’est que la poésie trouve une nouvelle forme, pour les jeunes, à travers la musique. C’est ce que je ressens, ce que j’ai vécu. Quand j’entends poésie, j’entends beauté du présent, c’est de l’invisible, de l’instant.

 
Quand vous n’êtes pas dans ce milieu de musique ou de cinéma, que faites-vous ?
Le cinéma est vraiment très présent dans ma vie, mais pour autant, par exemple mes films, ne sont pas inspirés par le cinéma. Mon inspiration puise dans la vie, le quotidien. Je me nourris de tout. C’est d’ailleurs une des choses que m’a apporté le cinéma, une des choses les plus précieuses, ça a changé mon rapport au monde et notamment au quotidien. Avant de faire des films, j’avais un rapport compliqué à la vie matérielle, je l’ai toujours un peu mais avant j’avais un rejet au monde réel, à mettre les pieds sur terre. Paradoxalement, c’est le cinéma qui m’a permis, en se nourrissant de tout, de renaître à la vie, avec un nouvel éclairage, en donnant à tout du relief. Si je perdais la possibilité de faire des films, si cet Art disparaissait, ça serait une tragédie pas seulement pour moi mais parce que je perdrais quelque chose de fondamental dans ce qui structure mon rapport au quotidien…
 
Vous faîtes un film sur votre frère, est-ce que votre frère a déjà créé un son ou une musique sur vous ?
Je ne pense pas, ce n’est pas son genre ! Mais par contre, on a fait composer quelques morceaux dans le film, Terry Hunter par exemple, en a fait un pour le film, on le voit à l’écran, Paul le rencontre à Chicago. Il y a aussi Kerri Chandler, qui est une vraie star, quand on s’est rencontrés il m’a demandé que je le guide dans les paroles, il voulait que ça soit moi qui choisisse le thème. On a eu une longue discussion, on a aussi parlé de ce rapport frère et sœur porté par le film et il a écrit une chanson là-dessus. Personne ne va le remarquer mais c’est la chanson We are, et c’est vraiment sur l’amour entre une sœur et un frère, inspiré de ce que je lui ai raconté.
 
Qu’est-ce que Paulette vous évoque, pour finir cette interview ?
Paulette, ça m’évoque ma grand-mère… Arlette ! Elle n’est plus là mais ça me fait penser à elle du coup !


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