A ceux et celles qui ont du mal à tirer un trait sur notre investissement pendant nos congés : s’il vous plaît, retenez-vous.

Les derniers mois ont semblé interminables. Depuis quelques jours maintenant, on s’autorise à lâcher prise. Les vacances commencent enfin, on se détend. Autour de nous, un paysage qui nous apaise, une compagnie qui nous réjouit. Des levers sans réveil et de la bonne bouffe, forcément. Notre idée du repos idéal n’a rien de bien compliqué il faut croire. Tant qu’on a le luxe de ne plus penser à l’heure ni au jour qu’il est.

On profite aussi d’une parenthèse loin des réunions Zoom qui nous filent une angoisse toute particulière tant elles auraient, comme leur version au bureau, pu se résumer à un email. De quelque temps à l’abri des tensions et des jeux de pouvoir mal placés qui nous font réévaluer notre envie de poursuivre dans cette voie – et envisager sérieusement de tout plaquer pour ouvrir un potager en permaculture au fin fond de la Bretagne. Parce qu’on serait tellement plus heureuse en regardant grandir nos tomates que derrière notre écran, en pleurs devant le dernier message Slack de notre chef qui a l’agressivité passive aussi facile que ses anglicismes. Avec lui, rien n’est malin, tout est « smart » ; rien ne se vérifie rapidement, tout se « checke asap« .

« Désolé de te déranger pendant ton break« 

Aujourd’hui, on est bien. Notre seul impératif pour les prochaines heures consiste à choper des melons au marché avant que la vague de touristes (dont on s’exclut, mauvaise foi oblige) n’emporte les plus sucrés, et nous laisse avec ceux qui ont le goût d’eau et de frustration. La paresse n’a jamais été si savoureuse. Jusqu’à ce que notre téléphone sonne. C’est le roi du jargon de la start-up nation qui a une « petite question ». On en frémit d’avance. « Désolé de te déranger en plein break« , écrit celui qu’on nommera David et qui n’est pas désolé du tout, « penses-tu pouvoir me faire un feedback asap sur la propal ci-jointe stp ? c’est très urgent ».

On râle, mais on parcourt le document vite fait : le « penses-tu » n’est là que pour la forme, c’est plutôt un ordre. Ça ne demande pas beaucoup de travail. Vingt minutes tout au plus. On sourit en pensant au groupe Facebook cinglant qui épingle justement ce genre de comportements perpétrés par les laxistes du Code du travail. Et puis on s’y met. On rappellera à David qu’on a bossé pendant nos vacances lors de l’entretien annuel, songe-t-on. Une demi-heure plus tard, on renvoie ladite « propal » avec quelques commentaires clairs sur les points à revoir et les reformulations nécessaires.

La réponse est immédiate. David a d’autres « petites questions », besoin de davantage de précision. On se retrouve à bosser en pointillé toute la journée. Et surtout à penser au projet qu’on avait pourtant mis en pause en même temps qu’on activait notre réponse automatique, vendredi dernier. Tant pis pour les melons. Le lendemain, on consulte nos mails toutes les deux minutes, fébrile pendant que les derniers échanges chargent. La sérénité des premiers jours s’est un peu ternie : notre esprit n’est plus vraiment au repos.

Et c’est là tout le problème. L’impact qu’ont ces interventions professionnelles sur une déconnexion essentielle à notre bien-être et plus tard, à notre productivité. Même Zizou l’a dit : « Il faut que l’on déconnecte un peu ». C’était le 20 juillet. Un cri du cœur qui traduisait un besoin notoire pour le Real de se ressourcer afin de reprendre des forces avant la Ligue des Champions. Et qui se décline au-delà du sport de haut-niveau. Avec David, notamment.

Le droit à la déconnexion

Ces interruptions ne se manifestent pas toujours aussi directement que dans le cas cité plus haut. Parfois, ce sont de petites réflexions, des requêtes qui se glissent dans des messages anodins, surtout quand on est potes avec ses collègues, qui rendent la coupure moins nette. Et la reprise plus dure.

Seulement plutôt que d’expliquer, une fois de plus, comment faire pour bien déconnecter, parce que ce n’est plus vraiment à nous de remettre nos pratiques en question, on préférera s’adresser aux perturbateur.ice.s de congés. Ceux et celles qui ont, comme David, le réflexe trop fréquent de contacter les absent.e.s.

C’est votre cas ? Imprimez. Personne n’est indispensable, et vous êtes plus intelligent.e que vous ne le pensez : alors débrouillez-vous. Ne le prenez pas mal, rappelez-vous plutôt à quel point vous appréciez vous-même ces moments sans parasitage pro. Et dites-vous que nous aussi, on en veut. On ne va nulle part, on revient. Mais pour être en forme il faut que vous nous laissiez un peu tranquille. Le droit à la déconnexion existe, d’ailleurs. C’est dans la loi. C’est écrit. Aussi clair que vos intentions quand on reçoit des « désolé de te déranger pendant ton break« . On vous voit, et on aimerait que vous aussi, vous nous voyiez davantage.

Alors réfléchissez à deux fois avant de cliquer sur envoyer, relisez votre texte et demandez-vous si le problème en vaut la chandelle. Si vous ne pouvez pas simplement le résoudre solo, sans priver l’autre de ces instants privilégiés et pour le coup, indispensables. Ne partez pas non plus du principe que quelqu’un qui se montre plus dévoué.e que vous en temps normal aura moins besoin d’une pause, et donc saura vous aider même au bord de la plage. Ni que son repos est moins important que le vôtre. Souhaitez-nous à la rigueur de bonnes vacances, et foutez-nous la paix. Promis, on n’en sera que plus motivé.e à la rentrée.

Chronique de Pauline Machado

En 2019, dans une enquête menée par Yellowbrick, centre psychiatrique de l’Illinois, auprès de 2 000 milléniaux, 68 % des répondant.e.s étaient d’accord pour dire qu’ils.elles ne s’identifiaient qu’à travers leur emploi. Nous n’allons pas nous mentir, notre travail représente une partie très importante de notre vie. S’il nous permet parfois de nous échapper, de pratiquer une activité que nous aimons, il peut aussi être rapidement celui qui nous enferme dans des cases et nous définit au-delà de notre propre personne.

Vous êtes là, à l’école maternelle, vous et vos 4 ans trois quarts et vous entendez déjà cette question retentir à l’autre bout de la cour de récré. Et toi, qu’est-ce que tu seras plus tard ? 

Au début, vous souhaitiez « être » astronaute, enseignant.e, caissier.e, infirmier.e, mécanicien.ne. Oui, vous souhaitiez « être ». Un verbe qui en dit long sur la manière dont vous étiez en train de vous constituer. Au fond, ce job fictif se résumait déjà à qui vous seriez une fois adulte. C’était un jeu, vous vous amusiez à revêtir plusieurs identités. Puis un jour, vous les avez tellement bien portées que vous avez fini par les intégrer. Aussi récalcitrante qu’un chewing-gum collé sous la semelle de votre chaussure, cette question vous a suivi.e durant des années. 

« Alors, tu deviens quoi ? » – « En ce moment, je suis journaliste ! » Attendez… Est-ce vraiment la première carte de votre personnalité que vous tendez lorsque vous rencontrez quelqu’un ? N’êtes-vous pas, avant tout, heureux.se ? Vivant.e ? Fièr.e des valeurs que vous prônez ? Et si vous vous posiez deux minutes et tentiez d’imaginer cette scène sans inclure votre emploi dans la présentation ? À quel point cela serait difficile pour vous ? Votre vie est devenue une course contre la montre, et chaque tic tac de l’horloge vous appelle à travailler. Sans même vous en rendre compte, vous êtes devenu.e un contrat, une activité. Votre personne est passée au dernier plan. 

Parmi les répondant.e.s de l’étude, 96 % disent avoir été affecté.e.s par le burn out à un moment donné de leur vie. Eh oui, s’identifier à son travail, c’est se donner plus de chances d’en être tributaire. S’identifier à son travail, c’est aussi plus de risques de perdre pied ! Et la dépression n’est pas à prendre à la légère.

Avant d’être un emploi, vous êtes quelqu’un. Vous êtes une personne qui peut porter tous les métiers du monde et jongler avec tant qu’elle le souhaite. Tant qu’elle garde en tête qui elle est, qu’elle vaut son pesant d’or, en dehors de son activité professionnelle. Parce qu’au bout du compte, c’est absolument tout ce qui importe. 

Au fond de la cour, assis.e sur le banc, à la pause café avec les collègues, à une soirée entre ami.e.s, n’oubliez pas ce mémo fait à vous-même : quand vous serez grand.e, vous serez vous-même. 

Article de Marie Le Seac’h