Parce que les combats sont tous intimement liés pour espérer obtenir un monde plus juste, nous vous proposons trois lectures pour valoriser le sexpowerment et lutter contre le racisme, la transphobie, la domination masculine. Je lis… je lutte !


ILLUSTRATION MÉLANIE BEGUIER

Pour le plaisir

La question était urgente, brûlante. L’orgasme féminin, éternel oublié de la médecine, semble ces dernières années retrouver peu à peu un chemin vers la lumière. On sonde les spécialistes, on interroge les praticien.ne.s. Ainsi, le clitoris, la masturbation et l’éjaculation féminines – autant de mots que personne n’osait prononcer il n’y a encore pas très longtemps – retrouvent aujourd’hui une place dans les foyers et les intimités.

Dans cette optique de réappropriation des corps et des sensations, l’autrice et journaliste canadienne Sarah Barmak a publié l’an passé chez Zones Jouir. En quête de l’orgasme féminin, un livre à la fois reportage et essai sur la jouissance féminine. Le sujet, vaste, passionnant, prend dans ce livre préfacé par l’autrice Maïa Mazaurette toutes ses aises. Sarah Barmak y questionne l’Histoire pour mieux analyser et comprendre le présent, faisant taire celles et ceux qui estimeraient qu’on parle suffisamment de sexe. Au sommaire, petit tour d’horizon de la situation, visite d’un sex-shop à Toronto où s’organisent des réunions dédiées aux femmes qui veulent apprendre à jouir et une démonstration de méditation orgasmique en plein cœur du festival Burning Man.

Jouir. En quête de l’orgasme féminin, Sarah Barmak, éd. Zones, 17 €

Terreur sur le divan

À l’occasion des journées internationales de l’École de la cause freudienne, organisées à Paris en 2019, le philosophe Paul B. Preciado s’est exprimé devant 3 500 psychanalystes. Il revenait, entre autres, sur la complicité de toute une profession à pratiquer la psychanalyse en utilisant la notion de différence sexuelle et le diagnostiquant, lui, homme trans, ouvertement « malade mental ».

Dans son discours, aujourd’hui publié chez Grasset par souci d’exactitude – le discours, filmé par des téléphones et retranscrit par petits bouts, méritait une publication dans son intégralité –, le philosophe expose sa propre réalité, faisant de son corps « monstrueux » un manifeste politique et un spectacle public au service d’une cause plus grande. Son but ? Dénoncer que les normes sexuelles d’aujourd’hui, défendues par la psychanalyse, sont le produit d’une idéologie patriarco-coloniale et productrices d’oppressions et de violences.

En se comparant au singe de Kafka, qui comprit rapidement que, pour s’en sortir dans le monde humain, il devait en apprendre les codes, Paul B. Preciado clame la liberté de son corps trans, la liberté, du moins, d’avoir pu choisir sa propre cage plutôt que celle imposée par son genre de naissance dans une société hétéro-patriarcale où les différences sont considérées comme pathologiques. Après Un appartement sur Uranus, Paul B. Preciado signe un nouvel ouvrage percutant et essentiel, à la force pédagogique importante dans une société qui peine à tendre l’oreille.

Je suis un monstre qui vous parle, Paul B. Preciado, éd. Grasset, 9 €

Carrefour d’histoires

En 2019, le prestigieux prix littéraire britannique Man Booker Prize récompensait simultanément l’autrice Margaret Atwood pour son roman Les Testaments et Bernardine Evaristo pour son roman Fille, femme, autre, faisant de cette autrice britannique et nigériane, populaire pour ses ouvrages qui explorent la diaspora africaine, la toute première lauréate noire de l’histoire du prix.

Son roman lauréat, huitième de l’autrice et désormais disponible en français, est un roman absolument admirable, autant dans la forme que dans le fond. Fille, femme, autre donne la parole à onze femmes et un homme trans, presque tou.s.tes noir.e.s, avec une liberté de ton fascinante. Et si elles.il sont certes issu.e.s de classes ou de milieux différents, ayant des vies sociales et sexuelles différentes, elles.il expérimentent à leur manière la violence du système patriarcal, le racisme, mais aussi les aléas de la vie.

C’est grâce à cette multiplicité des points de vue, les personnages, liés de manière plus ou moins subtile, offrent un portrait non pas exhaustif évidemment (comment pourrait-il l’être ?) des femmes racisées en Grande-Bretagne mais, tout de même, d’une diversité remarquable et importante dans cette manière d’exposer différentes trajectoires très loin des clichés et du misérabilisme. Tout ceci servi par une écriture de talent, qui fait fi, entre autres, de la ponctuation.

Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo, éd. Globe, 22 €

Article du numéro 48 « Nouveaux.lle.s leaders » par Marine Stisi