Parce que les combats sont tous intimement liés pour espérer obtenir un monde plus juste, nous vous proposons trois lectures pour valoriser le sexpowerment et lutter contre le racisme, la transphobie, la domination masculine. Je lis… je lutte !


ILLUSTRATION MÉLANIE BEGUIER

Pour le plaisir

La question était urgente, brûlante. L’orgasme féminin, éternel oublié de la médecine, semble ces dernières années retrouver peu à peu un chemin vers la lumière. On sonde les spécialistes, on interroge les praticien.ne.s. Ainsi, le clitoris, la masturbation et l’éjaculation féminines – autant de mots que personne n’osait prononcer il n’y a encore pas très longtemps – retrouvent aujourd’hui une place dans les foyers et les intimités.

Dans cette optique de réappropriation des corps et des sensations, l’autrice et journaliste canadienne Sarah Barmak a publié l’an passé chez Zones Jouir. En quête de l’orgasme féminin, un livre à la fois reportage et essai sur la jouissance féminine. Le sujet, vaste, passionnant, prend dans ce livre préfacé par l’autrice Maïa Mazaurette toutes ses aises. Sarah Barmak y questionne l’Histoire pour mieux analyser et comprendre le présent, faisant taire celles et ceux qui estimeraient qu’on parle suffisamment de sexe. Au sommaire, petit tour d’horizon de la situation, visite d’un sex-shop à Toronto où s’organisent des réunions dédiées aux femmes qui veulent apprendre à jouir et une démonstration de méditation orgasmique en plein cœur du festival Burning Man.

Jouir. En quête de l’orgasme féminin, Sarah Barmak, éd. Zones, 17 €

Terreur sur le divan

À l’occasion des journées internationales de l’École de la cause freudienne, organisées à Paris en 2019, le philosophe Paul B. Preciado s’est exprimé devant 3 500 psychanalystes. Il revenait, entre autres, sur la complicité de toute une profession à pratiquer la psychanalyse en utilisant la notion de différence sexuelle et le diagnostiquant, lui, homme trans, ouvertement « malade mental ».

Dans son discours, aujourd’hui publié chez Grasset par souci d’exactitude – le discours, filmé par des téléphones et retranscrit par petits bouts, méritait une publication dans son intégralité –, le philosophe expose sa propre réalité, faisant de son corps « monstrueux » un manifeste politique et un spectacle public au service d’une cause plus grande. Son but ? Dénoncer que les normes sexuelles d’aujourd’hui, défendues par la psychanalyse, sont le produit d’une idéologie patriarco-coloniale et productrices d’oppressions et de violences.

En se comparant au singe de Kafka, qui comprit rapidement que, pour s’en sortir dans le monde humain, il devait en apprendre les codes, Paul B. Preciado clame la liberté de son corps trans, la liberté, du moins, d’avoir pu choisir sa propre cage plutôt que celle imposée par son genre de naissance dans une société hétéro-patriarcale où les différences sont considérées comme pathologiques. Après Un appartement sur Uranus, Paul B. Preciado signe un nouvel ouvrage percutant et essentiel, à la force pédagogique importante dans une société qui peine à tendre l’oreille.

Je suis un monstre qui vous parle, Paul B. Preciado, éd. Grasset, 9 €

Carrefour d’histoires

En 2019, le prestigieux prix littéraire britannique Man Booker Prize récompensait simultanément l’autrice Margaret Atwood pour son roman Les Testaments et Bernardine Evaristo pour son roman Fille, femme, autre, faisant de cette autrice britannique et nigériane, populaire pour ses ouvrages qui explorent la diaspora africaine, la toute première lauréate noire de l’histoire du prix.

Son roman lauréat, huitième de l’autrice et désormais disponible en français, est un roman absolument admirable, autant dans la forme que dans le fond. Fille, femme, autre donne la parole à onze femmes et un homme trans, presque tou.s.tes noir.e.s, avec une liberté de ton fascinante. Et si elles.il sont certes issu.e.s de classes ou de milieux différents, ayant des vies sociales et sexuelles différentes, elles.il expérimentent à leur manière la violence du système patriarcal, le racisme, mais aussi les aléas de la vie.

C’est grâce à cette multiplicité des points de vue, les personnages, liés de manière plus ou moins subtile, offrent un portrait non pas exhaustif évidemment (comment pourrait-il l’être ?) des femmes racisées en Grande-Bretagne mais, tout de même, d’une diversité remarquable et importante dans cette manière d’exposer différentes trajectoires très loin des clichés et du misérabilisme. Tout ceci servi par une écriture de talent, qui fait fi, entre autres, de la ponctuation.

Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo, éd. Globe, 22 €

Article du numéro 48 « Nouveaux.lle.s leaders » par Marine Stisi

« Le pays du soleil levant » s’est quelque peu assombri lors de la sortie, le 28 novembre dernier, de la nouvelle campagne publicitaire japonaise de Nike. Pour cause, à travers trois profils, trois parcours, trois adolescentes, la marque soulève en l’espace de deux minutes un thème sociétal inévitable : le racisme au Japon. Instantanément, les réactions sur les réseaux sociaux fusent. Qu’en est-il réellement ? Découvrez dès maintenant, le « pourquoi du comment ».  

Crédit : Nike Japan – Youtube

Des avis divergents

Ce clip met en scène trois adolescentes ayant un point commun. Elles sont chacune victimes de discrimination au quotidien à cause de leurs origines. Actuellement, la vidéo a déjà atteint 11 millions de vues sur Youtube et 17 millions de vues sur Twitter dont plus de 23 000 retweets et 96 000 mentions J’aime. Des chiffres qui ne cessent d’augmenter et qui montrent à quel point ce sujet suscite la controverse, notamment auprès des principaux·ales concerné·e·s, les Japonais·e·s. De ce fait, la marque sportive internationale semble avoir atteint son but (au-delà de promouvoir ses produits) : sensibiliser un large public, transmettre un message et ainsi faire réagir.

En effet, parmi les nombreuses interactions s’entremêlent d’une part, les avis des utilisateur·rice·s estimant qu’au contraire, la campagne ne fait que biaiser la réalité. Certain·e·s internautes appellent même à boycott la marque : « Au revoir Nike », « C’est de la mauvaise foi qui accentue la haine et les discriminations à l’encontre des Japonais », « Je n’achèterai plus Nike pour moi ou pour mes enfants ». D’autre part, les engagements des internautes trouvant ce spot publicitaire encourageant : « Je pense que la publicité Nike est une chose réelle », « Cette superbe publicité m’a vraiment touché.  Ça c’est bien Nike. Je veux que les gens croient en eux-mêmes, s’acceptent comme ils sont et regardent vers l’avenir. »

En route vers le progrès ? 

Dans le pays dont le pourcentage d’immigré·e·s s’élève à 2 %, le nombre de mariages mixtes a tout de même augmenté. Mais est-ce suffisant ? Tout comme la Miss Japon 2015, Ariana Miyamoto, le métissage de la joueuse de tennis Naomi Osaka, née au Japon d’un père haïtien et d’une mère japonaise, n’a pas été épargné. L’athlète qui a ouvertement pris parti cet été pour le mouvement Black Lives Matter soutient également l’initiative de cette pub qu’elle a postée sur ces réseaux sociaux dès sa sortie. Elle fait d’ailleurs une apparition sur le smartphone de l’une des jeunes filles.

Les réponses se trouvent dans les questions 

« Parfois, je me demande qui je suis. C’est à moi de décider. Je suis assez bon ? Assez normal ? Ou est-ce trop ? Dois-je vous écouter tous ? Peut-être que je devrais me démarquer un peu moins ? Un peu plus ? Peut-être que je ne devrais pas être là ? Peut-être que je devrais les faire m’aimer ? Peut-être que je devrais faire comme si ça ne me dérangeait pas ? Peut-être que c’est comme ça que ça se passe ? Peut-être que je dois juste faire avec ? Ou peut-être que non ? » Ce sont toutes ces interrogations que se posent la voix off tout au long du film. Des questions, que nous nous sommes sans doute déjà tous et toutes posé·e·s, n’est-ce pas ? 

Pour finir, le film conclut par une note relativement positive en soutenant qu’il est important de rester soi-même. Néanmoins, il invite à améliorer les choses ou les situations qui nous dérangent. La réponse à tout ce questionnement est donc : « Non, absolument pas. Ils disent qu’un jour, les choses vont s’améliorer, que tout va changer, mais on n’attendra pas.« 

« Le Japon est-il raciste ? »

Le sociologue Julian Keane, fait part de son analyse sur le site Gendai Business. Selon lui, « la publicité réussit à mettre en évidence les inégalités structurelles sur lesquelles les privilèges de la majorité japonaise reposent ». Finalement, dans une ère où la problématique du racisme a rarement autant raisonné à échelle mondiale, l’objectif n’est-il pas de se demander davantage quelles actions pacifiques nous pouvons mettre en place dans l’espoir que chacun·e puisse s’accepter tel·le qu’il·elle est ? 

« Nous considérons que le sport a la capacité de montrer au monde en quoi consiste une meilleure société », déclare la marque dans un communiqué, en réponse à ce débat. En effet, plutôt que dénoncer, le but de Nike était finalement d’encourager la lutte contre les discriminations à travers l’union sportive et de sensibiliser la jeunesse qui représente l’avenir, à ce sujet. You can’t stop sport us!

Crédit : Nike Japon

Un article signé Exaucée Nzoigba

Harcèlement moral et sexuel, racisme, sexisme, homophobie, @balancetonagency dénonce. 

« Triste succès », déplore Alex*, à l’origine de @balancetonagency, un compte Instagram de témoignages qui dénoncent le harcèlement moral et sexuel dans les agences de publicité. Triste succès, parce qu’il compte déjà plus de 27 000 abonnés. Racisme, sexisme, homophobie et j’en passe, si vous voulez vous dégouter un bon coup, ce compte est fait pour vous. Pour l’occasion, on a posé quelques questions à la personne qui l’a fondé. 

Comment avez-vous eu l’idée de créer @balancetonagency ? 

L’idée m’est venue parce que moi je suis dans le monde de la pub depuis une dizaine d’année. C’est en cherchant du travail que je me suis rendu compte du nombre de bruits de couloir sur les agences. Mais il n’y avait pas de lieu où on pouvait les retrouver. Parce qu’il y a beaucoup de personnes qui abusent de leur réputation. Et je voulais dénoncer ces abus, le harcèlement moral et le harcèlement sexuel. En fait, à la base, c’était juste à titre informatif pour les étudiants qui sortent d’école. 

Est-ce que vous avez déjà vécu des choses comme ça ? 

Du harcèlement moral, oui. J’ai fait un énorme burn-out qui m’a vraiment mis·e à terre. Et quand je me suis relevé·e, je me suis dit que tout ça devait devenir public. Je ne voulais pas que d’autres personnes vivent ça. Parce que le burn-out, c’est d’une violence inouïe. Il faudrait qu’on en parle avant de le vivre, qu’on sache un peu ce que c’est, et ce qui est à éviter comme comportement. Où commence le harcèlement moral… Où commence le harcèlement sexuel… Parce qu’on ne nous le dit pas à l’école. On nous jette en pâture à des agences comme ça qui ont du réseau, et puis si on ne tient pas c’est parce qu’on est trop fragile. C’est de notre faute. 

D’où viennent les témoignages que vous publiez ? 

Ça vient de gens qui se sont abonnés au compte, qui sont dans ces agences. Ou qui n’y sont plus. Je fais attention à vérifier tout de même, pour être sûre que ça ait un impact positif. Et eux, même s’ils ne savent pas à qui ils parlent, ça leur permet de se confier. On va dire que le compte ce n’est pas une victoire de l’avoir créé et de voir qu’il y a autant d’abonnés… En fait c’est d’une tristesse absolue ! Les moyens de communication pour pouvoir témoigner sont corrompus, bouchés… On ne peut pas en parler au RH parce que parfois il a des parts dans la société, on ne peut pas en parler au délégué du syndicat parce que parfois le harceleur en fait partie… et la médecine du travail, peu de gens sont au courant d’à quoi ça sert. On ne m’a jamais expliqué à qui parler en cas de problème, et puis même si tu sais, parfois tu ne peux pas. C’est pour ça que le compte marche tant, parce que c’est un moyen de parler.  

Est-ce que vous pensez que grâce à votre compte, des solutions vont se mettre en place ? 

Oui, déjà beaucoup se remettent en question. Ils se disent qu’il y a un problème. Le monde de la pub, c’est un petit monde. Tout se sait, et c’est aussi pour ça que personne n’osait parler. Et là comme c’est anonyme, on se dit qu’on a une plateforme pour discuter. Et les agences le voient aussi. Beaucoup viennent me voir, pour me dire « comment on peut aider les gens ? » Et je veux essayer d’en parler en story, dans des webinaires, toujours en anonyme. C’est très important que derrière, les entreprises et les agences se questionnent, et voient que ça ne doit plus fonctionner comme ça. 

Un mot de la fin ? 

Ce qui me semble important à dire, c’est qu’il y a tout un système à revoir. Je pense que dès l’école, ce sont des sujets qu’il va falloir aborder. Parce qu’on est trop victime de harcèlement moral, de harcèlement sexuel, que ce soit en entreprise, à l’école, ou ailleurs. Il faut vraiment mettre fin à ça, et pour ça on doit être armés. Il faut rendre le droit du travail accessible. Et pas que dans les écoles de communication. De partout. Il faut stopper un système qui n’est pas le bon. Et ce n’est pas uniquement un combat féministe : même si la majorité des personnes qui vivent du harcèlement sont des femmes, il y aussi des hommes. Je veux que ce soit un combat de tous. Je sais que beaucoup de gens veulent savoir qui est derrière le compte, mais derrière le compte, c’est tous les gens qui m’écrivent et qui témoignent.

* Nom modifié. Pour rester 100% anonyme, le·la créateur·rice ne sera pas genré·e non plus. 

Article de Clémence Bouquerod

Des images d’archives, des interviews et des chiffres, voilà ce que le documentaire 13th nous apporte. Un éclairage plus que nécessaire dans ce contexte toujours aussi tendu où les discriminations raciales persistent. 

Ava DuVernay sortait en 2016 le documentaire 13th pour comprendre l'origine des discriminations envers les Afro-Américains.
Ava DuVernay sortait en 2016 le documentaire 13th pour comprendre l’origine des discriminations envers les Afro-Américains.

Ce documentaire a été réalisé par Ava DuVernay il y a de ça quatre ans. Disponible depuis 2016 sur Netflix, il permet de comprendre les origines de la discrimination des Afro-Américains. Un documentaire a regardé de toute urgence. Après le décès de Georges Floyd, l’éclairage qu’il nous apporte est criant de vérité. Avec ça, impossible de nier le racisme ! Pour s’assurer que tous aient accès à 13th, Netflix l’a mis en accès libre sur sa chaîne Youtube. 

13th, un titre bourré de sens 

Ava DuVernay n’a pas choisi le titre de son documentaire au hasard. 13th, c’est une référence parlante au 13e amendement de la Constitution américaine. Promulgué en 1865, il octroie la liberté à tous les citoyens américains exceptés à ceux qui commettraient des crimes. Si aujourd’hui on retient cet amendement comme étant la fin de l’esclavage, le documentaire en montre ses failles.

Alors nous voilà plongés dans une réalité qui nous a échappée : l’élite blanche avait besoin de cette population Noire pour faire fluctuer les affaires. De là en découlent des arrestations de masse contre les Noirs alors que les délits pour lesquels on les inculpe n’avaient rien de comparable à un crime – comme spécifié dans le 13e amendement. 

Un documentaire qui retrace l’histoire

Si 13th met en avant un système carcéral et pénal stigmatisant envers les Afro-américains, il puise aussi dans l’histoire des États-Unis. Oui, ce pays où l’on y vit soi-disant « l’American Dream » a engendré une image négative de cette communauté. Le monde de la culture, et plus particulièrement le cinéma, a mythifié la délinquance des Noirs et les a représentés toujours de manière péjorative. Exemple stupéfiant avec Birth of a Nation où les Noirs y sont humiliés et représentés comme des animaux sauvages ou comme des monstres. 

Peu à peu, nous avons laissé ces stéréotypes s’ancrer dans nos quotidiens et nous avons donc volontairement fait le choix de laisser place au racisme. Ce documentaire est une réelle claque, une manière de s’éduquer par l’histoire, par les faits et par les chiffres. Mais après avoir visionné 13th, il est important de ne pas se contenter de fermer l’écran de son ordinateur. Il est temps d’agir pour abolir ce système raciste ! 

Retrouvez le dès à présent sur Netflix ou sur Youtube !

Article de Nina Hossein.

Au sortir de confinement on s’attendait à un nouveau monde où solidarité, respect des uns et des autres, mais aussi de la nature en serait les piliers. Une ère où l’injustice et l’inégalité n’y régneraient plus jamais. Et nous voilà pourtant toujours autant dans la tourmente. Dans celle des discriminations raciales. Mais partout, on entend qu’il est temps de faire vibrer plus fort certaines voix, de laisser davantage place à celles des Noirs, d’amorcer la déconstruction de notre pensée et de balayer pour de bon la suprématie blanche. Parce qu’il n’y a plus d’excuses, voici un tour d’horizon d’activistes pacifistes en lutte contre les discriminations raciales. 

 Parce qu’il n’y a plus d’excuses, voici un tour d’horizon d’activistes pacifistes en lutte contre les discriminations raciales.  Crédits : ©antidote.factory.
Après les manifestations à Paris pour dénoncer le racisme en France et les violences policières à l’encontre des Noirs, de nombreux activistes prennent la parole pour lutter contre les discriminations raciales. Crédits : ©antidote.factory.

Des artistes pour élever notre conscience

Si les mots ont parfois tendance à nous diviser, l’art est universel. Il parle un langage commun à toutes les populations et nous invite à réfléchir. Suite aux décès de Georges Floyd, aux manifestations massives et aux nombreuses prises de paroles quant au racisme et violences policières racistes, deux artistes ont fait le choix de nous interpeller à travers leurs œuvres. 

Sans surprise, Banksy utilise son talent afin de dénoncer les injustices qui règnent dans ce monde.  L’artiste a représenté un lieu de recueillement où l’on distingue une silhouette noire dans un cadre photo. Un drapeau américain flotte au-dessus tandis qu’une bougie allumée à la mémoire du défunt y propage doucement son feu. « C’est un problème de Blancs. Et si les Blancs ne le règlent pas, quelqu’un devra monter et enfoncer la porte » écrit-il sur son compte instagram.

https://www.instagram.com/p/CBFyA8iM15Y/

En France deux artistes ont frappé fort pour évoquer pacifiquement le cas des violences policières racistes. À Grenoble, Combo Culture Kidnapper a réalisé une fresque murale en face d’un commissariat. Un moyen d’évoquer pacifiquement le besoin urgent de lutter contre les discriminations raciales tout en pointant du doigt une institution et tout un système. 

https://www.instagram.com/p/CBAflS2D_li/

Le Street artiste JR a frappé fort de son côté à Paris avec un collage géant dans le 10e arrondissement. Cette œuvre rend hommage à Adama Traoré et Georges Floyd dont les yeux sont séparés d’une fissure. De l’art pour nous rappeler que nous devons lutter encore et toujours contre le racisme. 

https://www.instagram.com/p/CBORVlFI1Q1/

Aux mots s’accompagne la danse

Poser des mots sur la situation sur les émotions est somme toute très important. Mais pour dénoncer le racisme et la violence envers les Noirs, l’expression du corps vaut parfois tout autant que les mots. Mettre son corps en mouvement c’est déjà agir : brandir son poing en l’air et poser le genou au sol. Sortir dehors pour manifester et exprimer en marchant son désaccord quant aux inégalités raciales et sociales. Oui, il est aussi possible d’utiliser son corps pour évoquer pacifiquement le problème et c’est ce qu’a choisi de faire @larbrequipousse. Investi dans la lutte pour une écologie décoloniale, Sendo Raphaël Elota utilise l’art de la danse pour réclamer justice. Mais pas seulement, dans sa vidéo « Lettre aux Etats-(Dés)Unis » il y ajoute un slam pour accompagner ses mouvements de mots justes. 

Petit plus, le jeune homme a réalisé une IGTV et explique pourquoi le mot “Noir” est tabou. De quoi réfléchir nous aussi sur les mots que nous employons quotidiennement !

https://www.instagram.com/tv/B-Z2Zhyjofs/

Les influenceurs et comptes Instagram à suivre pour lutter ensemble contre le racisme

Ce combat nous devons le mener ensemble et ne pas nous diviser sur le sujet. Il est important de prendre conscience à la fois de ce problème de Blancs – qui ont construit un modèle valorisant pour les uns et discriminant pour les autres -, mais aussi de s’instruire et de s’éduquer sur l’histoire des Noirs et les discriminations qui en découlent encore aujourd’hui. Pour enfin endiguer ce système raciste institué par nos ancêtres colons, nous pouvons suivre @decolonisonsnous. Sur le compte @aimyt_, la jeune femme aborde la question raciale, mais aussi écologique et féministe. Elle allie à la perfection les combats pour construire à son niveau un monde plus juste et instituer une autre manière de penser. Enfin avec @la.charge.raciale, on éduque mieux sa pensée et on mène le combat antiraciste en libérant la parole de personnes non blanches !

Article de Nina Hossein.

Hier, vous étiez nombreux.ses dans les rues pour manifester contre le racisme, contre les violences policières. Sous l’impulsion du comité pour Adama, @laveritepouradama. C’était fort, mais ce n’est pas tout.

Douce Dibondo brandissant sa pancarte dont le slogan est inspiré du titre du recueil de poèmes de Kiyémis

Osez agir !

Si vous en sentez capable, participez à d’autres manifestations ; si vous le pouvez, faites des dons (auprès du mouvement Black Lives Matter, par exemple, ou de la famille Traoré). Signez, aussi, des pétitions – comme celle-ci, qui témoigne du refus de la loi visant à empêcher la diffusion des images de violences policières.

Mais ce n’est toujours pas tout.

Soutenez celles et ceux qui font un travail énorme au sein d’associations et de collectifs, mais aussi sur des comptes Instagram et Twitter – qu’on ne manquera pas de relayer. Lisez, écoutez ce type de podcast, regardez des docus. Partagez, repostez les ressources mises à votre disposition. C’est un excellent moyen pour vous éduquer et aider les autres à s’éduquer.

I’m not Black, but…

Si vous êtes non racisé.e, dès que vous entendez une personne tenir des propos racistes, reprenez-la. D’ailleurs, si vous êtes préparé.e, si vous êtes bien renseigné.e, vous aurez ainsi la répartie nécessaire pour remettre cette personne à sa place.

Souvenez-vous, quand vous étiez plus jeune : combien de fois avez-vous entendu des blagues racistes ? Combien de fois avez-vous été témoin de racisme ordinaire ? C’était tous les jours, hein ? Quelle violence ! On vous propose de méditer là-dessus. Puis de ne plus jamais cautionner ce genre de propos et de les faire taire.

Cependant, ne monopolisez pas la parole, ne parler pas à la place d’une personne concernée. Ne hiérarchisez pas non plus les oppressions.

Et n’hésitez pas à vous remettre en question : quand avez-vous été gêné.e de parler du #BlackLivesMatter et pourquoi ? Pourquoi relayer des infos sur les marches pour le climat et contre les violences faites aux femmes (ce qui est une très bonne chose), mais être mal à l’aise à l’idée de relayer celles contre le racisme ? Et vous, quand avez-vous été raciste vous-même ? Soyez conscient.e de vos privilèges et condamnez-les. Déconstruisez-les, déconstruisez vos comportements.

Dernière chose ! Comme le dit si bien Grace Ly dans Kiffe Ta Race, qui ne dit mot consent. Quand on ne réagit pas face à l’oppresseur, c’est qu’on se range du côté de l’oppresseur. Ne pas être raciste ne suffit pas, il faut être activement, inlassablement anti-raciste

Article de Juliette Minel

Lorsqu’on parle de militantisme, de lutte contre le sexisme, contre le racisme, contre la LGBTphobie, contre le validisme, etc., on voit des personnes dressées en première ligne. Souvent, ce sont les premier.e.s concerné.e.s par la lutte. Puis il y a ces soutiens, des allié.e.s de tous les jours. Aujourd’hui, parce que nous avons souvent l’habitude d’employer ce terme d’ « allié.e.s », on s’est dit qu’il était important de revenir dessus et sur tout ce qu’il implique.

Illustration Kris Noelle

Qu’est-ce qu’un.e allié.e ?

Au cours de nos différentes émissions Clique Paulette, notamment celle sur le racisme et la déconstruction du privilège blanc, ou encore celle sur « l’orientation sexuelle, c’est quoi ? », nous entrons dans de réelles discussions sur l’ « être allié.e ». Nous demandons à nos invités de s’exprimer sur le sujet, par rapport à leur histoire. Et finalement, se faire un rappel de cette notion, au sens large, ne nous semblait pas si incongru que ça.

Alors, qu’est-ce qu’un.e allié.e ? Une personne alliée appartient à un groupe qui a des privilèges particuliers et se tient aux côtés des personnes opprimées, qui eux, ne bénéficient pas de ces privilèges. Elle se positionne fermement contre toutes les formes de violences et ajoute ainsi sa petite pierre à l’édifice pour atteindre, un jour, une justice sociale.

Cette prise de position nécessite parfois quelques conseils. On souhaite agir, mais on ne sait pas comment. On voudrait prendre position, mais on craint des retombées. Et finalement, on perd l’objectif de vue. Alors, pour ces petites voix, qui n’en pensent pas moins, mais qui n’osent pas agir, il n’est pas trop tard. Sachez que votre soutien aura toujours du poids.

« Maintenir ce vivre ensemble et le protéger »

Frank, qui se cache derrière le profil Instagram @decolonisonsnous, nous a partagé quelques conseils pour être de bon.ne.s allié.e.s, notamment dans la lutte contre le racisme. Lui qui, à travers son compte, cherche à éveiller et à stimuler l’empathie des internautes (selon ses dires) autour de la question de l’héritage post-colonial et de l’antiracisme, nous apporte un regard précieux.

https://www.instagram.com/p/B9CeJBQiFuJ/

« Les conseils que je pourrais donner aux allié.e.s, c’est de faire comprendre la notion systémique du privilège blanc et du racisme qui en découle. Ça permet aux gens de ne pas se braquer, de comprendre qu’il n’y a pas de responsabilité individuelle impliquée et de peut-être s’ouvrir à une grille de lecture qu’ils n’avaient pas – à savoir celle de voir les liens de causalité entre ce passé impérialiste et colonialiste ET les injustices qu’on rencontre aujourd’hui liées à la question raciale. Le but de tout ça étant de maintenir ce vivre ensemble et de le protéger.

La deuxième chose, c’est d’être activitemement et constamment antiraciste, que ce soit dans les faits, dans les paroles, dans les débats, dans la sensibilisation de l’entourage, tout le temps, d’avoir préparé ce travail, cette gymnastique qui fait qu’on a tout le temps la répartie, les références et le bon mot pour sensibiliser autour de soi. Au pire, on crée une ouverture dans l’esprit de la personne ; au mieux, cette personne nous rejoint. »

Alors, vous aussi, n’hésitez pas à être une épaule sur laquelle peut s’appuyer une personne discriminée – par son genre, sa race sociale, son orientation sexuelle ou amoureuse, sa classe sociale, sa situation de handicap, etc. Nous ne pouvons pas être « ensemble » face aux discriminations subies, mais une chose est sûre, nous pouvons marcher les un.e.s à côté des autres et s’épauler.

Article de Juliette Minel

Le générique se lance et nous voilà parti.e.s pour une nouvelle émission « La Clique Paulette ». En petit comité, de nouveaux sujets sont débattus : celui de la déconstruction du racisme, et cette question du privilège blanc. Pour l’occasion, Lysandra Olames Abiola Obaonrin, et Sarah El Attar, nous aiguillent et nous détaillent ce quotidien racisé qui est le leur. Si vous l’avez manqué, nous vous invitons à (re)vivre ce talk, juste ici !

Lysandra Olames, Abiola Obaorin, et Sarah El Attar avec la team Paulette

« Pour moi, c’est le fait de poser un acte raciste qui fait de toi un raciste. »

Au détour d’une discussion, de près d’une heure, tous.tes trois nous aident à cerner ce qui relève aujourd’hui de racisme et d’actes racistes. Ce temps ensemble est l’opportunité de dépeindre une réalité, souvent peu mesurée, passant sous silence des actions bien ancrées dans la société. Les violences quotidiennes, les paroles, les injustices, les blagues mal placées et les représentations en tout genre. Comme l’indique Abiola Obaonrin, journaliste et fondateur du média Argot : que ça soit réalisé dans un but précis, ou non, l’acte est le déterminant.

Dans cette émission, nous décidons aussi de nous attarder sur ces stigmates intériorisés, y compris par les minorités elles-mêmes. Lysandra Olames, professeure de droit et secrétaire générale, bénévole au sein de l’association Lallab, s’exprime à ce propos : « Nous, les personnes racisées, on nous éduque avec cette idée qu’il faut qu’on s’intègre. » Être racisé.e, c’est vivre dans un quotidien pensé et calculé. Cette leçon, Abiola ne l’a que trop reçue. « Il y a une phrase que j’ai beaucoup entendue dans la bouche de mon père : il va falloir travailler 4 fois plus pour arriver au même niveau qu’un blanc. »

Le privilège blanc et la force des allié.e.s

Ce moment d’échange, reste l’occasion d’aborder cette question de « privilège blanc », et surtout de « racisme anti-Blanc.he.s ». Un sujet parlant, notamment pour Abiola. « Si on parle de racisme anti-Blanc.he.s, on ignore le rapport de dominant.e-dominé.e qui existe. C’est dénier, c’est ignorer et mépriser l’histoire avec la domination européenne sur le monde et surtout la domination des Blanc.he.s sur la société. Donc le racisme anti-Blanc.he.s pour moi, au-delà d’être faux et d’être fake, c’est malhonnête intellectuellement parlant. » Un rapport dominant.e-dominé;e, qui pousse à se battre pour son identité et à lutter encore contre certains stéréotypes. Sarah El Attar, coach en communication et créatrice du programme iCOCO, y fait front au quotidien, elle qui porte un foulard : « On m’a réduite à ce que je portais sur la tête. C’est dévalorisant et réducteur. »

Enfin, nous en profitons pour le rappeler : les allié.e.s ont du poids ! Et ceci, Lysandra n’a de cesse de le répéter : « Quand on est confronté.e.s à un discours extrêmement violent, c’est à nous, les allié.e.s, d’aller déconstruire ce racisme, cette islamophobie pour épargner les personnes qui en sont victimes. » Les allié.e.s comptent. Et leur manière d’agir et de réagir ? Encore plus.

Si ces extraits vous donnent l’envie d’en savoir un peu plus, n’hésitez pas à cliquer juste !

Article écrit par Marie Le Seac’h

La Gaité Lyrique à Paris, samedi 23 novembre 2019, environ 20h50. Kiddy Smile s’apprête à monter sur scène pour la dernière date de sa tournée « One Trick Pony », débutée quelques mois auparavant. Kiddy Smile est DJ, chanteur, performeur, vogueur, noir, queer, grand, très grand, et s’est notamment fait connaître du public et des médias français en 2018. Invité par le président de la République Française, Emmanuel Macron, à ambiancer le perron du Palais de l’Élysée pour célébrer la Fête de la Musique, Kiddy a fièrement porté un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Fils d’immigrés, noir et pédé ». Autant dire que certains esprits obtus du paysage politique français se sont légèrement étouffés. Bref, revenons à la salle de concert de la Gaité, où les derniers retardataires tapent la bise aux copain.ine.s plus ponctuel.le.s. Soudainement, de ce joyeux bruissement, mon oreille aiguisée isole une voix qui chuchote à peine « Eh ben ! On se croirait à Château Rouge ! ». (Chateau Rouge est un quartier parisien fréquenté par les populations Afro-descendantes, africaines et antillaises, ndlr). Mon cou ne fit qu’un tour pour repérer l’individu qui venait de pondre ce commentaire… oui, raciste. Un trentenaire, blanc, barbu, à lunettes, une bière à la main, semblait visiblement surpris et confus de la réprimande que lui assénait l’ami, blanc, qui l’accompagnait. Ne pouvant pas tout entendre, mais sachant lire sur les lèvres, je voyais bien que le raciste – occasionnel ? à l’insu de son plein gré ? – essayait de se justifier, sortant l’excuse type « Non mais-han c’est pas raciste ça… ». Après l’avoir bien fixé pour lui signifier que « Château Rouge l’emmerde », je me suis demandé ce qui pouvait passer par la tête d’un trentenaire, blanc, gay, parisien, pour sortir ce genre d’idiotie, dans un contexte pareil ! 1. T’es à un concert de Kiddy Smile, je répète, Kiddy Smile ! 2. La salle était majoritairement blanche, gay, bobo, et parisienne. Pour faire simple, on était loin du « grand remplacement » (théorie nauséabonde chère à une personnalité polémique que je ne saurais citer). Ce mec s’est quand même senti envahi, selon toute vraisemblance. Comme on dit en anglais, « Three’s a crowd » (« trois, c’est trop », ndlr). Cette anecdote est malheureusement loin d’être un cas isolé, d’où le ras-le-bol.

L’invisibili-sation sélective, de la magie dans ton quotidien

Ce moment de vie m’aura au moins offert un point d’entrée pour partager une expérience bien trop familière à toute personne minorisée ou racisée : l’invisibilité sélective. Ça se traduit comment ? Simple : parfois, on te voit trop, parfois, on ne te voit pas du tout. Quand on te voit, c’est généralement pour te faire sentir que tu déranges, ou qu’on te soupçonne d’être responsable de quelque méfait. À l’inverse, quand il s’agit de te proposer une boisson gratuite dans la rue, comme ce fut le cas pour toutes les personnes blanches qui t’ont précédé.e face au stand, là, tu deviens miraculeusement invisible. Pouf ! Pas de boisson pour toi. Certes, il existe plusieurs groupes de personnes racisées et minorisées, formant autant de minorités visibles, mais ici je m’attarderai sur mon expérience personnelle et celle de mes ami.e.s noir.e.s; c’est à dire nous qui, dans l’espace français, sommes nommé.e.s « Noir.e.s », plus facilement « Black » (euphémisme HYPER dérangeant car « noir n’est pas une insulte », ou ne devrait pas l’être), parfois « Africains », ou encore « Ultramarins ». Ces appellations sont pêle-mêle l’expression d’expériences différenciées de minorisation et d’essentialisation dans la société française.

Comme pour contrebalancer l’épisode de la Gaité Lyrique ­– la nature ayant horreur du déséquilibre, je me retrouve confronté à un autre exemple d’(in)visibilité sélective, à peine quelques jours plus tard. Je bois un verre avec un ami antillais de passage à Paris. Nous sommes installés à une table dans un bar. Le gérant du lieu dépose une petite assiette de pains au fromage sur chaque table, sauf la nôtre. J’essaie de trouver une explication. Sommes-nous peut-être trop excentrés ? Les autres personnes attablées ont-elles pris de l’alcool et pas nous ? Y-a-t-il une explication rationnelle ? Je la cherche encore… Nous avions tout simplement disparu de son champ de vision. Quand je vous dis que le quotidien des noir.e.s en France est… magique !

Visibilité, invisibilité, et reconnaissance(s)

Tout le monde a un jour subi un épisode d’invisibilité sociale, aussi révoltant qu’inexpliqué. Cependant, les personnes minorisées (les femmes, les personnes racisées, les pauvres, etc.) subissent quotidiennement cette invisibili-sation – je préfère employer ce néologisme car il exprime beaucoup mieux ce processus (conscient ou inconscient) imposée et subie par les personnes qui en sont victimes. À la boulangerie, tu fais la queue comme tout le monde, mais on te passe devant. À la banque, ton compagnon et toi avez rendez-vous pour une demande de prêt, le banquier ne s’adresse qu’à ton compagnon. Toi, la meuf, tu ne comprendrais pas. À un vernissage, le.la serveur.se te marche sur le pied pour proposer un verre de champagne à quelqu’un d’autre. Encore en soirée, tout le monde s’agite gaiement sur du Larusso, mais, subitement, tous les regards se braquent sur toi quand on passe à du… Magic System : « Ça c’est pour toi ; montre-nous comment on danse ça ». 

Dans son ouvrage La lutte pour la reconnaissance (traduit de l’Allemand en 2000), Alex Honneth, philosophe et sociologue Allemand, a théorisé 3 situations d’invisibilité : affective (l’amour), pratique (la vie et le travail) et juridique (le droit). Ces situations d’invisibilité sont mises en exergue par 3 types d’attente de reconnaissance, les moments et les choses de la vie qui nous mettent en valeur : la reconnaissance amoureuse ou affective, la reconnaissance dans le droit – vivre en commun et avec les mêmes droits ­– et la reconnaissance dans la solidarité ou sociale – ce sont toutes les pratiques collectives qui vont nous conférer une estime de soi. L’invisibilité (ou invisibilisation) prend alors diverses formes et se déploie sur divers terrains. On peut être bien visible physiquement et physiologiquement ; mais ne pas être visible dans les dispositifs d’action publique. C’est le cas pour un bon nombre de sans-abris, par exemple, qui passent à travers les actions de l’État (cf. le rapport de L’ONPES). Dans le cas de l’invisibilité liée à la pauvreté, des études montrent  que les femmes sans-abris s’invisibilisent dans l’espace public par rapport à leurs pairs masculins. Les raisons sont multiples : peut-être craignent-elles de subir encore plus d’agressions et d’humiliation. En outre, les invisibilités sont connectées. L’invisibilité politique est liée à l’invisibilité médiatique, par exemple. Les médias restent un outil qui aide à déterminer si tel ou tel sujet est important et mérite toute l’attention de l’État. Ce n’est pas anodin si Emmanuel Macron, encore lui, ému par Les Misérables (film de Ladj Lyle, 2019) demande que le gouvernement « se mobilise pour les banlieues ». Le problème des banlieues n’est pourtant pas nouveau. La médiation médiatique et culturelle octroie ici une visibilité qui nourrit la reconnaissance pratique. 

Être invisible comme une femme noire

Si les invisibilités se nourrissent l’une de l’autre, l’invisibilisation se cumule également. Les femmes noires sont à l’intersection de l’invisibilisation, parce que femme et d’une invisibilisation supplémentaire, parce que noire, dans l’espace public, médiatique, politique, social. Quand on ne peut citer que les couples Christiane Taubira et Sibeth Ndiaye (en politique), et Firmine Richard et Aïssa Maïga (au cinéma) comme figures de la femme noire dans l’espace public français, il y a un souci. Céline Sciamma, réalisatrice de Bande de filles (sorti en salles en 2014), a connu cette absence de représentation en tant que femme : « Je n’allais pas au cinéma seulement pour être représentée, mais j’y allais pour ça aussi, et il fallait sans cesse que je détourne les représentations à l’écran pour me trouver. C’est un travail d’enquête qu’on doit faire dans les films pour essayer de se voir à travers les hommes blancs qui sont montrés. » Ne pas exister à l’écran, ajoute-t-elle, ou dans l’espace public, « ça n’aide pas à se penser soi-même. On manque de dialogue, or la pensée s’élabore aussi dans le dialogue, la dialectique. Cette absence est une entrave au fait de pouvoir prendre toute sa place ». Son film a permis de donner de la visibilité aux jeunes femmes noires. Mais, nuance. Visibilité ne veut pas forcément dire reconnaissance positive et absence de mépris. Noire n’est pas mon métier (2018), l’essai collectif à l’initiative d’Aïssa Maïga, dénonce précisément les rôles stéréotypés offerts aux femmes noires dans le cinéma français. Soit tu joues la noire, soit tu ne travailles pas. Aya Nakamura, jeune chanteuse française et noire, a aussi récemment fait les frais du panel de journalistes de l’émission C À Vous, qui l’ont interviewée comme si elle était une extra-terrestre. Aya Nakamura est juste une femme noire; tout va bien, les gars. Le regard porté sur les femmes (et les hommes) noires reste encore bien pétri d’essentialisation et de clichés. Est-il surhumain de les envisager comme des individus dans toute leur complexité, comme des personnes de chair, d’esprit et d’âme ?

@bleubyrdie

Le fardeau de sensibiliser et d’éduquer les personnes non racisées sur les questions de racisme et de discrimination revient souvent aux victimes, elles-mêmes, de ce racisme ordinaire. Cela ne devrait pas être le cas. En 2019, on ose attendre que chacun se renseigne, lise, se sensibilise, pose des questions avec respect et sorte de sa bulle de confort. Alex Honnett conclue sa réflexion sur l’(in)visibilité en soulignant que le but pour les personnes invisibilisées n’est nullement de maximiser leur position, sinon de lutter contre le mépris et l’absence de reconnaissance. Le bonheur, n’est-il finalement pas dans la neutralité de traitement ?

Article de PK Douglas

À suivre : @imtiredproject @decolonisonsnous @paulette_talks @artposer @sacree_frangine @bleubyrdie