À seulement 22 ans, Neïla-Romeyssa a déjà vécu mille vies. Créatrice du podcast Algéroisement Vôtre et du compte Instagram @commun.exil, elle s’évertue à donner la parole aux autres et à s’exprimer sur une thématique qui la touche profondément : l’immigration. En pleine écriture d’un livre sur le sujet, la conteuse digitale – comme elle se définit – s’est confiée sur sa définition de la liberté, ou encore de la nostalgie.

© Neïla-Romeyssa

« La liberté, c’est la petite clé qui t’ouvre toutes les portes. Du moment que tu es libre avec toi-même, tu seras libre de tout. »

Neïla Romeyssa

Peux-tu nous parler de ton parcours?

Je suis née en Algérie, à Alger, et j’y ai grandi jusqu’à l’âge de 18 ans. J’y ai passé toute mon enfance et adolescence avant de découvrir le « monde des adultes » en quittant mon pays pour partir en France. En 2014, quelque temps avant mon départ, j’ai décidé de créer un blog éponyme. J’y postais des photos d’Alger, car je trouvais qu’il n’y avait pas assez de photos de la ville sur Internet. J’étais aussi passionnée par la mode. À l’époque, les vêtements me faisaient aimer mon corps, je jouais avec l’asymétrie, je m suis teint les cheveux en rouge. Je m’étais créé un personnage. Alors je m’amusais à faire des autoportraits de mon personnage dans un décor algérois, la mer, des immeubles bleu et blanc, des vieilles voitures un peu abîmées, des magasins aux devantures un peu rouillées… Puis, le départ en France m’a fait changer de vision. J’étais dans une tout autre ville, je me sentais minuscule à Paris, je ne connaissais pas grand-chose de la vie quotidienne, j’ai donc décidé de miser sur l’instantanéité des réseaux sociaux, surtout Instagram. Ce qui m’a inspirée pour créer deux projets : @commun.exil, et mon podcast Algéroisement Vôtre.

Concrètement, en quoi consistent-ils, tes comptes?

Sur @neilaromeyssa, mon compte personnel, je me questionne sur la vie qui m’entoure, surtout en story. C’est un peu mon journal presque-intime où je donne mon avis. J’y partage quelques photos, des couleurs, des bouts de vie, et puis mes projets aussi! Sur @algeroisement.votre, je parle de l’importance de la nostalgie avec une touche assez littéraire, mais personnelle. J’y raconte mon ancien quotidien à Alger, parce que je suis convaincue que c’est important de garder un souvenir audio ou écrit de ce qu’on vit. C’est aussi un « femmage » à ma ville, car pour moi, Alger est une femme. Et enfin, sur @commun.exil, je véhicule le présent et parfois le futur. Mais plus que tout, je veux passer un message : il faut arrêter de négliger les sentiments de l’exil en général, il ne faut plus banaliser ce que vivent des millions de gens. Je veux pouvoir créer une communauté de ressentis différents, de personnes différentes, mais qui auront toutes cette petite étincelle commune : l’exil, qu’il soit mental, choisi, ou forcé.

© Neïla-Romeyssa

Tu entreprends beaucoup, malgré ton jeune
âge. Tout cela n’est-il pas trop lourd à porter?


Effectivement, ça peut sembler compliqué. Mais je suis de nature productive. Quand je ne fais rien, je me sens inutile, et je n’aime pas dutout l’ennui. En ce moment, je suis en complète harmonie avec tout ce que je fais, il y a une symbiose entre mes études littéraires et mes projets qui se crée. J’ai d’ailleurs un projet qui me tient à cœur, que je n’ai pas encore annoncé : j’écris actuellement un livre sur l’exil. Cela demande du temps, bien sûr, mais aussi du courage, car j’y affronte toutes mes émotions.


Que représente le mot « exil » pour toi?

Il représente la brutalité. Il est très fort. Il est même blessant. J’avais beaucoup de mal au début, mais c’était le but. J’ai choisi ce terme parce que le mot « immigration » est galvaudé, bousillé, déformé. On l’utilise à tort et à travers, et puis il n’aurait pas eu cet impact. L’exil est bien plus profond, ça permet de se poser des questions sur nos identités. J’ai voulu libérer le terme de son carcan beaucoup trop sérieux. Et puis, j’ai voulu me libérer moi-même aussi, en m’exprimant sur mes tristesses, mon manque, mes choix de vie, et mon départ.

Tu laisses beaucoup de place à la nostalgie
dans tes posts…


La nostalgie est en moi. Et parfois, j’ai même l’impression que je suis la nostalgie. Je passe beaucoup de temps à me remémorer les événements de mon passé, cela me permet de ne rien oublier. Je garde beaucoup de photos, d’objets qui me rappellent des moments précieux. Les petites choses matérielles sont une façon de se remémorer, et quand on se remémore, on va de l’avant plus facilement, on sait qui on est. J’accorde aussi beaucoup d’importance à l’écriture de mes sentiments. Je me dis simplement que mes pensées écrites seront éternelles, car le passé et la nostalgie doivent être éternels.

À retrouver sur ses différents comptes Instagram : @neilaromeyssa, @algeroisement.votre et @commun.exil

Article du numéro 49 « Liberté » par Christelle Murhula

Une discussion, des interrogations et des témoignages de personnes asiatiques de toute la France, issues de milieux et âges différents. Parce que comme elles le disent, être Asiatique, c'est une identité, une fierté, des attitudes.

L’année dernière, dans Paulette talks, nous vous avions parlé de Sororasie. Aujourd’hui, la créatrice de ce compte Instagram se lance un nouveau défi. Amanda Tek s’associe à Mélanie Hong, productrice et réalisatrice de podcasts (et ancienne avocate au Barreau de Paris.). Ensemble, elles créent Asiattitudes, le podcast qui met en lumière la diversité des Asiatiques de France. 

Je me suis rendu compte que j’étais asiatique

Amanda Tek

Une communauté mal représentée en France

Les stéréotypes raciaux envers les personnes asiatiques n’ont jamais été aussi véhiculés que depuis le début de la crise sanitaire. La communauté asiatique est mise à mal et victime de choquantes attaques racistes, basées sur des clichés malveillants. Asiattitudes s’engage à déconstruire ces clichés en libérant la parole. « Mon inaction ne faisait que construire la société actuelle », explique Amanda Tek dans l’épisode 0.

L’objectif est alors de proposer une plus juste représentation des Asiatiques en France. Ces Français·e·s originaires d’Asie de l’Est, du Sud-Est et du Sud, fréquemment invisibilisé·e·s.

Explorer son asianité sous plusieurs formats

Le podcast propose 1 à 3 épisodes par mois. Asiattitudes, c’est trois formats différents. Des interviews d’une trentaine de minutes, des hors-séries thématiques d’une heure, mais aussi des épisodes bonus participatifs de cinq minutes. Les interviews interrogent des artistes, sportif·ve·s et entrepreneur·e·s issu·e·s de la communauté asiatique pour parler de leurs parcours, de leurs identités, de leurs combats.

C’est une mise en lumière de talentueuses personnes pour contredire les clichés et délier la parole. Deux hors-séries thématiques sont déjà en ligne. L’un regroupe le collectif Spicy Davis pour parler d’asioféminisme. L’autre rassemble plusieurs invité·e·s pour débattre autour du racisme anti-Asiatiques.

Franco-asiatique, la double culture comme alliée

La lutte contre les préjugés et les discriminations est un long chemin, que les créatrices ont décidé de prendre ensemble. Dans son parcours, entre production et création de podcasts, Mélanie Hong se découvre enfant d’immigré·e·s, puis Asiatique. Bien qu’elle se connaissait, elle ne se rendait pas compte que son origine l’avait influencée. Dans l’épisode 0, les deux jeunes femmes présentent leurs parcours et leurs motivations. Elles se disent fières de leur double ou triple culture. Une discussion inspirante sur la construction d’une identité multiculturelle.

Et quand notre couleur de peau et notre culture d’origine ne correspondent pas aux couleurs du pays. Comment on fait pour se construire une identité ?

Asiattitudes

L’importance de la représentation

Ce podcast se veut inclusif et non-genré. C’est pourquoi, la parole est donnée aux hommes, aux femmes, aux Asiatiques de France et aux Français·e·s non-asiatiques. Pour parler photographie, tech’, féminisme, lutte décoloniale ou encore médecine et drag queen, rendez-vous sur toutes les plateformes d’écoute de podcast. 8 épisodes sont déjà en ligne. Enfin, si vous aussi, vous souhaitez participer au podcast, envoyez votre audio/témoignage par mail à l’équipe.

Et vous, quel épisode d’Asiattitudes vous a le plus parlé ?

Un article de Margot Hinry

En octobre 2020, le duo de choc Ilham Maad et Merry Royer inaugure le premier épisode de leur nouveau podcast, Filles de lutte, disponible sur la plateforme d’écouter Spotify. En interviewant des descendantes de figures féministes, les deux productrices souhaitent comprendre comment une éducation féministe influence et modèle les parcours de vie de femmes aux backgrounds très divers. Et le résultat est passionnant ! Les conversations avec ces « filles de » et « petites-filles de » – dont, entre autres, Maud, petite-fille de l’avocate Gisèle Halimi, Sylvie Anne, fille de l’écrivaine Maryse Condé, ou Blandine, fille de la journaliste Benoîte Groult – répondent à des questions sur leur rapport à l’émancipation, sur leur relation avec leurs mères / grand-mères, sur leur expérience du féminisme, sur la transmission de valeurs progressistes entre générations. Nous les avons rencontrées pour discuter de leur projet et de leurs engagements. 

À gauche : Ilham Maad ; à droite : Merry Royer

Comment vous êtes-vous rencontrées et comment en êtes-vous venues à vouloir travailler ensemble ?

Merry Royer et Ilham Maad : On adore cette question !

Merry Royer : Avec Ilham on s’est rencontrées en 2016 alors qu’on était toutes les deux pigistes chez Arte Radio. C’est toujours intimidant de commencer en indépendante dans une grande rédaction. J’ai tout de suite voulu devenir copine avec Ilham quand je l’ai rencontrée, on s’est tout de suite alliées. 

Ilham Maad : Oui, on a senti qu’on serait beaucoup plus fortes à deux et que nos intérêts étaient les mêmes. On avait la même vision du monde, donc on devait faire alliance. Être ensemble toutes les deux nous a permis d’être plus solides, on va plus loin. Dans un monde où les patrons de presse sont presque exclusivement des hommes, être deux femmes ensemble nous rend plus fortes et accroît notre influence : on peut faire bloc, monter ensemble, et se soutenir mutuellement. C’est aussi ce qu’on essaie de montrer à travers Filles de Lutte.

Comment vous est venue cette idée de podcast ? Pourquoi avez-vous eu envie de raconter les histoires de ces « filles de lutte » ?

IM : Ça a été un cheminement de pensée progressif. Nous avions toutes les deux des interrogations sur la transmission d’idées féministes : si nos mères ont beaucoup lutté dans les années 70 en tant que féministes, nous avons aussi vu le revers de la médaille à la maison. Même en ayant déconstruit beaucoup de choses dans leurs têtes, elles se sont fait piéger : le système n’était pas encore aussi déconstruit qu’elles.

MR : En devenant mères à notre tour, on est sorties de notre naïveté et on a compris l’enjeu formidable et en même temps terrible de la responsabilité d’avoir une fille. Qu’est-ce qu’on lui transmet ? On s’est retrouvées avec des mères incroyables et des filles incroyables, et on s’est senties envahies par un sentiment de peur de ne pas retrouver notre place et notre liberté. C’est à ce moment qu’on s’est dit : et si on allait interviewer des filles de féministes ? Elles vont nous dire, elles, comment elles ont fait ! C’était en réalité une démarche très autocentrée et analytique (Rires)

IM : En rencontrant toutes ces filles de lutte, on s’est rendu compte qu’il n’y a pas de formule parfaite pour transmettre les bonnes choses à sa fille pour qu’elle puisse ensuite conquérir le monde. On fait forcément des erreurs, comme nos mères, qui ont fait comme elles ont pu. Ce qui importe, c’est la confiance de femme à femme, le fait de soutenir sa fille quoiqu’il arrive, de la valider en toute situation et de l’accepter telle qu’elle est. La constance et la solidité d’une mère sont fondamentales dans la construction d’un rapport mère-fille sain.

Episode 1 : Marie Gorrand et sa mère Marisabel Baylion, militante du Mouvement de Libération des Femmes (MLF)

Pouvez-vous nous en dire un plus sur vos mères ? Quel était leur rapport au féminisme ? 

IM : Ma mère est née en 1949, dans un milieu plutôt prolétaire de banlieue rurale du Havre. Ma mère était l’aînée de la famille, elle traînait dans un milieu étudiant politisé. Elle a fait des manifs sur le Havre avec des ami.e.s, elle a baigné dans le militantisme en grande liberté. Avec des amies, elle a entrepris un « tour révolutionnaire d’Europe » durant sa jeunesse : elle est allée au Portugal au moment de la révolution contre Salazar, elle a visité la Yougoslavie sous Tito pour sentir le parfum de la révolution et échanger avec d’autres femmes en Europe.

J’ai baigné dans ces histoires d’aventures féministes et révolutionnaires en quête d’un monde s’ouvrant à la liberté. J’ai grandi avec une grande admiration pour ma mère que je voyais comme une femme puissante et moderne, mais en même temps je la voyais ramer à la maison, dans une intimité très différente de sa lutte féministe.

MR : Ma mère descend d’une lignée de féministes. La cheffe du clan était mon arrière-grand-mère, Nicole Groult, une designeuse de vêtements insolente et irrévérencieuse des années 1940. Elle a mis 13 ans à avoir des enfants avec son mari parce qu’elle était amoureuse de femmes. Toutes les marraines de ma grand-mère étaient en réalité les maîtresses de Nicole. Dans mon schéma familial, les femmes se sont servies de leur privilège de femme blanche pour conquérir le pouvoir et ne pas laisser les hommes dicter et battre le rythme pour elles.

Ma mère, Colombe Pringle, s’inscrit dans ce contexte, elle voulait tout : avoir une famille nombreuse, avoir une bonne carrière professionnelle, être amoureuse et voyager, etc. J’ai grandi avec cet exemple de femme qui décide de ce qu’elle va faire, mais du coup j’ai aussi grandi dans tous les sacrifices que ça implique : je ne la voyais jamais, sauf quand j’allais avec elle à son travail – elle était journaliste. C’était génial de voir ma mère dans des positions de pouvoir, mais sa propre conquête a aussi fait que je n’ai pas eu de mère très présente. Elle est réellement devenue ma mère lorsqu’elle est rentrée à la retraite et qu’elle n’avait plus de nouveaux terrains à conquérir.

Vos podcasts ont été créés pour parler des trajectoires de vie de femmes qui ont connu le féminisme de près pendant leur enfance. Maintenant que vous avez discuté avec plusieurs de ces femmes, est-ce que vous voyez une tendance commune dans leurs personnalités et trajectoires de vie ?

IM : Ça me fait beaucoup penser à ce que dit Blandine de Causnes, fille de Benoîte Groult – la grand-tante de Merry – quand elle dit qu’elle a passé une grande partie de sa vie à ne surtout pas faire comme sa mère, mais qu’au final elle s’est rendu compte qu’elle lui ressemblait énormément. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose comme ça dans les témoignages des filles de lutte.

MR : Ce que je trouve de fort, c’est que la posture irrévérencieuse et inhabituelle de ma mère dans la société m’a ouvert le champ des possibles. Si ma mère s’est autorisée à être ou faire telle ou telle chose, alors moi aussi je le peux et ma mère ne me jugera pas. En fait, je pense que les mères féministes sont curieuses de voir ce que leurs filles vont faire de ce qu’elles leur ont transmis. Ces filles prennent alors le temps de se trouver, de se chercher, de s’abandonner, d’aller se reconquérir. Toutes ces filles de féministes sont passées par une phase d’opposition à la figure maternelle, pour ensuite réussir à trouver leur manière d’être.

IM :  Avoir une mère qui explose les codes traditionnels, ça brouille aussi les pistes pour la construction de soi. Parfois, c’est peut-être plus simple d’avoir une route toute tracée. Donc c’est très déstabilisant, parce que ta mère te dit que tu peux tout faire, alors que le reste du monde te dit l’inverse. Mais en même temps sur le long terme d’une vie, cela permet d’aller au fond de soi-même et de se rapprocher au plus près de ce que l’on est. Pour moi, cet héritage est un très gros cadeau.

Episode 2 : Jeanne Tessier et sa mère Suzanne Kergosien, militante communiste

De nombreuses fois, les femmes que vous interviewez décrivent un moment dans leur jeunesse où elles se sentent « étouffées » par l’engagement de leur mère, où elles ressentent une pression dans leur engagement féministe. Est-ce que vous pensez que c’est une caractéristique des filles d’activistes, ou plutôt un trait commun et « normal » de l’adolescence ?

MR : Je pense que la rébellion et la pression n’ont rien à voir. Cela fait partie du chemin classique de casser le format dans lequel on a été éduqué.e pour mieux savoir qui on est. Par rapport à la pression, il est primordial d’avoir une mère solide contre laquelle on peut se construire et contre laquelle on peut s’opposer au cours de sa vie. Moi, je me souviens de mon adolescence où ma mère voyait mes vagues de rébellion avec plus ou moins d’amusement, car elle se savait assez solide et sûre d’elle-même pour que ma rébellion contre elle ne la détruise pas. En tant que parent, il faut créer un espace dans lequel on permet à l’enfant de remettre en question son éducation.

Vous parlez de la « face B du féminisme » dans vos podcasts. Pourriez-vous expliquer cette expression et ce à quoi elle renvoie ? Est-ce un moment de rupture ou de continuité avec des engagements féministes préalables ?

IM : La Face B, ça m’est venu quand j’ai discuté avec notre première invitée, Marie Gorrand, dont la mère faisait partie de la première manifestation MLF (Mouvement de Libération des Femmes, ndlr). Elle voyait sa mère refaire le monde tous les dimanches avec ses ami.e.s au téléphone, mais en même temps elle était acculée à la maison par toutes les tâches ménagères. Pourtant son mari était un activiste féministe ! J’ai aussi vu ma mère comme ça, coincée à la maison, à devoir faire le ménage, s’occuper de notre éducation. Je ne sais pas si c’est une continuité, je dirais que oui car on ne peut pas y échapper, même si on n’a pas d’enfants.

Entre ce qu’on aimerait défendre et les armes effectives qu’on nous donne pour le faire, il y a un gros fossé. Je dirais que la « Face A » du féminisme, c’est Simone de Beauvoir, c’est les grandes féministes pensantes qui ont théorisé notre engagement, alors que la Face B, c’est la pratique du féminisme. Quelque part, cela revient à se demander : comment fait-on pour instaurer une démocratie dans une dictature ? Pour moi, c’est un leurre de penser qu’on peut échapper à la dure réalité de la face B, mais ça ne veut pas dire qu’on ne doit pas se battre ! 

Est-ce que, dans vos entretiens, vous avez-eu l’impression qu’une opposition s’est formée entre les valeurs du féminisme dit de la 2e vague (celui des mères) et le féminisme avec lequel les interviewées ont grandi, celui dit de troisième ou même de quatrième vague ? 

MR : Le défaut de notre génération, c’est qu’on a trop pris à la légère l’acquisition de nos droits. L’égalité des droits entre hommes et femmes, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Le constat est dur : l’égalité salariale n’est pas là et ce sont toujours les hommes qui dirigent le monde. C’est « pied à pied », comme dirait Françoise Vergès, qu’on ira conquérir le monde, il ne faut jamais lâcher, car c’est un leurre de penser que nous sommes  déjà libres. La seule liberté qu’on a réellement, c’est de lutter. Je pense aussi que le terme de « vagues » est une manière de segmenter le mouvement. Personne ne parle de première ou énième vague du communisme ou du PS ! En fait, des féministes, des filles de lutte, il en existe depuis la nuit des temps, c’est juste qu’elles ont été invisibilisées jusqu’à peu !

IM : Pour nous, le terme de « vagues » sert plutôt à concurrencer les féministes entre elles, alors qu’en fait on est vraiment dans une continuité féministe. Ce sont les acquis de nos aînées qui nous ont permis d’évoluer à notre tour dans notre féminisme. Ce qui nous différencie des mouvements des années 70 avec des féministes blanches bourgeoises, c’est que les mouvements actuels sont très pluriels. La grande avancée, c’est que chacun.e a désormais son mot à dire : ce n’est plus une seule femme qui parle au nom de toutes. Notre but avec Filles de Lutte, c’est de montrer qu’on est toutes légitimes de participer au mouvement féministe. 

Pourquoi vouloir travailler spécifiquement avec des femmes dans Filles de Lutte ?

MR : J’ai voulu travailler avec des femmes, parce que je n’avais plus envie de devoir expliquer ce que c’est que d’être une femme. Des femmes qui donnent leur chance à d’autres femmes, c’est ça la lutte. Commencer à travailler entre femmes, c’était refuser de s’allier avec des patrons qui nous harcèlent, c’était refuser le regard libidineux posé sur nous : on n’est plus contraintes d’être une armée silencieuse et pacifiste. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire, c’est de s’écouter entre femmes et de s’allier sans être en compétition systématique.

On a fait Filles de Lutte pour montrer à nos filles qu’il faut casser la chrysalide quand le moment est venu et se révolter. On essaie de faire passer un message aux connards pour qui et avec qui on a travaillé, qui ont essayé de nous mettre des mains au cul, etc. Ces hommes-là, quand ils voient l’alliance entre femmes victimes de leurs actes malsains, se sentent en danger.

Est-ce que vous prévoyez d’interviewer des filles de luttes venues d’autres parties du monde, ou plutôt rester sur la francophonie ? 

IM : Oui, ce serait génial de voir comment le féminisme s’est construit dans d’autres parties du monde. On a aussi pensé à faire des podcasts avec des fils de féministes. Ce sont des pistes de travail encore vagues (Rires).

Après avoir entendu autant de récits d’éducation féministe, est-ce que vous auriez un conseil à donner à des mères ou futures mères qui souhaiteraient donner une éducation féministe à leur enfant ?

IM : Je pense qu’il faut se faire confiance et ne pas céder à la culpabilité en tant que mère. Filles de lutte nous a permis de déculpabiliser : même en calibrant tout, on fait des erreurs, et ce n’est pas grave ! C’est très difficile parce que tout autour de toi, personne ne te donne confiance et remet en question ce que tu fais. 

MR : La lutte commence dans l’intimité. Il est fondamental de se réapproprier son corps, de se réapproprier ses rêves, de se réapproprier ses ambitions lorsque l’on devient mère. Être parent, cela demande beaucoup d’abnégation de soi, mais il faut aussi établir des limites à ses enfants, pour que chacun.e évolue dans son propre espace. En définissant son espace, on fait comprendre à son enfant que elle.lui aussi peut établir son propre espace intime, ce qui est fondamental dans la construction de chacun.e. Ce que les filles de lutte nous ont aussi appris, c’est que le concept qui ressort du féminisme, c’est la complexité. Dans ce gris-là, il faut apprendre à se connaître et comprendre ce que l’on veut, alors que la société ne nous incite pas à le faire. Accepter la complexité, c’est aussi accepter l’indulgence vis-à-vis de soi.

Article d’Inès Paiva

Un podcast fort et riche en émotions qui nous fait partager l’histoire d’une ribambelle d’individu.e.s, à la double voire triple culture, qui se confient sur leur rapport à la multiculturalité qui les caractérisent. Les sujets abordés sont très actuels et passionnants : la politique migratoire ou post-coloniale, le racisme, mais aussi l’appropriation culturelle, le tout avec beaucoup d’empathie.

Une ambivalence perpétuelle

Dans chaque épisode d’une quinzaine de minutes, diffusé un mercredi sur deux, « une personne, connue ou anonyme, vient partager son expérience d’identité multiculturelle, et nous dire comment dans tout ce bazar, elle a pu se construire et devenir elle-même. », nous explique Alexia Sena, créatrice du podcast. Une belle explication pour comprendre ce nom si particulier : Joyeux Bazar

Au début de chaque podcast, Alexia prononce ces mots plein de poésie et de vérités : « Parce que nos parents ne viennent pas tous les deux du même endroit, parce que la vie nous a trimballé loin de la maison, parce qu’un jour nous avons voulu suivre des paysages, des regards différents, nous sommes nombreux.ses à naviguer dans les eaux à la fois périlleuses et délicieuses de l’identité multiculturelle. C’est entremêlé, c’est inconfortable, c’est drôle, c’est imprévisible, ça pique, ça pleure, ça chatouille, bref, on ne s’en sort plus et en même temps on ne s’échangerait pour rien au monde. Qu’est ce qu’on y gagne, qu’est ce qu’on y perd ? Où sont nos racines ? Qu’est ce qu’on peut transmettre ? Quels sont les impacts sur nos trajectoires? » Autant d’interrogations qui décrivent bien ce qu’ils se passent dans la tête de ses interlocuteur.rice.s au cours leur existence. 

Le but du projet ? Montrer que ce n’est pas toujours facile de vivre dans cette ambivalence perpétuelle de cultures sans jamais trop savoir à laquelle on appartient le plus… Mais que c’est aussi une chance unique ! Joyeux Bazar aborde différents sujets à travers des témoignages multiples, de la bi-nationalité franco-allemande au métissage en passant par les standards de beauté qui s’opposent et se rejoignent à la fois selon les traditions et les visions. 

« Ce qui était très important pour moi en créant Joyeux Bazar, c’était de traiter toutes les doubles culturesPas spécifiquement les Franco- ou les Afro-. J’avais le sentiment qu’en écoutant des vécus très variés, des récits individuels, on entendrait aussi une histoire universelle. Et cette intuition est confirmée : chez mes invité.e.s, on entend l’Allemagne, l’Algérie, la France, le Vietnam, le Togo, l’Espagne…, mais on entend surtout la quête de soi, l’héritage et la transmission, les imbroglios, les tiraillements, la résilience ! Des choses qui font écho chez tous les humains. » 

À l’origine de ce Joyeux Bazar…

Alexia Sena est elle-même une personne à l’identité multiculturelle, née à Paris de parents camerounais, repartie vivre au cameroun à 5 ans, puis de retour en France à 15 ans, ce qui lui a fait vivre énormément de changements. « J’ai eu un premier choc d’intégration en débarquant au Cameroun à 5 ans : c’était un autre monde, je laissais ici mes repères, on se moquait de cette petite qui ne savait pas danser… mais au final je me suis intégrée. En revenant en France à 15 ans, seule cette fois, je crois que j’ai amorti le choc en me coupant beaucoup du Cameroun. À cet âge-là, on est vraiment « en chantier ». Et pour moi qui ne fréquentais personne de la diaspora, c’était plus simple de tenter de ressembler aux gens autour de moi que de devoir gérer les deux identités. »

https://www.instagram.com/p/B8x6k4XIwpA/

Mais des années plus tard, après avoir fondé une famille à son tour, elle décide de retourner vivre au Cameroun, en 2017, pendant un an. Une expérience forte, aussi belle que complexe. « Ça a d’abord été une année extraordinaire ! S’offrir une parenthèse comme ça, avec son conjoint et deux jeunes enfants, ce n’est pas rien. Mais d’un point de vue identitaire, ça a été compliqué. Je cherchais ma camerounité perdue, et tout me renvoyait à ma francité : comme je raconte dans le premier épisode, je comprends ce que les Camerounais disent, mais pas ce qu’il ne disent pas : tous les sous-entendus, les codes implicites ! Je ne savais jamais si j’avais donné trop de pourboire ou pas assez, s’il fallait tutoyer ou non, si j’aurais dû dire tout de suite que je suis la fille d’Untel au lieu de faire la queue pour rien… Ma façon de vivre, de m’habiller, de parler ne cochaient pas les cases où on m’attendait. Le seul endroit où ce décalage se transformait en superpouvoir, c’était à la radio : on me laissait balancer mes réflexions féministes, mon accent double, mes références occidentales, au nom de cette différence ! Autrement, les quiproquos étaient quotidiens. Et pour autant, je suis ravie de cette année, elle m’a paradoxalement apaisée. J’ai compris que j’allais devoir vivre avec ce déséquilibre et que j’en étais parfaitement capable. On n’a d’autre choix que de se construire avec. Si on est en résistance, on ajoute à la complexité de la souffrance… » 

Après cette belle année au micro de la radio, à son retour en France, Alexia crée un podcast sur le sujet de la multiculturalité. Malgré le stress et les doutes, Alexia se lance en février 2020 pour notre plus grande joie !

Son podcast est plus que d’actualité, puisqu’il concerne un grand nombre de personnes qui pourtant ne se sentent pas toujours acceptées pour ce qu’ils sont dans notre société. Alexia le revendique : « Ma génération est prête à exprimer pleinement son identité plurielle et complexe. Pourtant, elle ne trouve pas toujours sa place dans le fameux vivre-ensemble. Il faudrait pour cela que les discours et pratiques politiques encouragent ce pluriel, le favorisent, le valorisent, le sauvent des crispations sociales, économiques… L’urgence est là, en France comme ailleurs. »

Le métissage comme vecteur entre les cultures

Calvin, franco-suisse et camerounais, est l’invité du tout dernier podcast sorti, le numéro 9. Son témoignage est édifiant. « Quand je suis arrivé à l’école en France, on m’appelait pour la première fois par mon premier prénom que personne n’avait jamais utilisé auparavant. Et autant dire que pendant l’appel, quand on m’appelait, je regardais par la fenêtre, je ne me reconnaissais pas ! »

https://www.instagram.com/p/CBQEy6nIwJ9/

Calvin décrit toutes les interrogations qui lui ont traversé l’esprit au fil des années et des phases de sa vie. « On est quoi, on est Noir.e, on est Blanc.he, on est au milieu, un peu des deux… La question de l’équilibre est prégnante, c’est-à-dire : qu’est ce qu’on fait? C’est le genre de questionnements dans la construction de la personnalité qui sont extrêmement forts et qui peuvent déboussoler. »

Finalement, le jeune papa explique qu’il se visualise comme un vecteur, un lien entre deux pays, deux cultures et affirme : « C’est sûr que c’est le bazar, mais on essaye de le gérer comme on peut. »

On vous laisse découvrir l’histoire de Calvin et celles de toutes celles et ceux qui ont témoigné au micro d’Alexia… Belle écoute !

Article d’Ana Michelot

Elise Goldfarb et Julia Layani sont deux entrepreneuses féministes qui n’ont certainement pas fini de faire parler d’elles. Après avoir co-fondé le média « Fraiches », elles ont ensuite notamment piloté la stratégie de « Melty ». Le 26 juin dernier, c’est un de leurs nouveaux projets qui a vu le jour, avec la mise en ligne du podcast « Coming Out », sur Spotify.

Crédit : Spotify

A l’occasion de la Pride Month, Elise et Julia ont voulu créer un projet qui fait sens. Comme elles le soulignent au début de chaque épisode du podcast « Coming Out », c’est après avoir participé à plusieurs gay prides à travers le monde que les deux amies ont malheureusement constaté que faire son coming out restait aujourd’hui une étape difficile pour beaucoup. Leur rêve, « ce serait de vivre dans un monde dans lequel on n’aurait plus besoin de faire de coming out », un monde dans lequel l’orientation sexuelle de chacun n’est ni taboue ni source de préjugés et de clichés.

« Coming Out », c’est un podcast original qui donne la parole à treize personnes issues de la communauté LGBTQI+. Les épisodes, qui durent chacun entre 20 et 50 minutes, sont des témoignages sincères, poignants, et porteurs d’espoir au cours desquels des personnalités – certaines connues, d’autres moins – racontent comment elles ont révélé leur homosexualité : d’abord à elles-mêmes, et puis aux autres. On retrouve notamment au micro d’Elise et Julia les témoignages du chanteur Bilal Hassani, du député Mounir Mahjoubi, du journaliste Christophe Beaugrand, mais également ceux de Clovis, trans noir et excommunié de la communauté de témoins de Jehovah à laquelle il appartenait, de Nathan, qui a grandi dans une communauté juive orthodoxe, et de Marie-Clémence Bordet-Nicaise, éduquée dans une famille catholique pratiquante. Chaque histoire est singulière, et témoigne du long parcours auquel certain.e.s doivent faire face avant de pouvoir assumer pleinement leur identité.

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Grâce à leur projet « Coming Out », Elise et Julia, avec l’aide de Spotify France, ont pu faire un don de 20 000€ à l’association Le Refuge, qui oeuvre à aider et à protéger les jeunes LGBTQI+ en situation précaire. Un podcast d’utilité publique, et qui ne cesse de faire le buzz, jusqu’à avoir réussi à se hisser en première place du classement des podcasts français sur Spotify.

À écouter, sans modération.

Article de Léah Boukobza