Elles ont beau avoir inspiré tout un mouvement artistique en prêtant leurs traits atypiques à des figures romantiques ou mythiques, les muses préraphaélites n’en étaient pas moins pleines d’ambition et de talent, à une époque où les carcans genrés réduisaient les femmes à une existence domestique bien fade… Et si on explorait le destin de ces anticonformistes rebelles, dont les portraits – réalisés par des hommes – ne faisaient clairement pas le moine ?

Lizzie Sidal par John Everett Millais

Le mouvement préraphaélite est connu pour deux choses : le talent novateur d’un petit groupe de peintres anglais et la beauté de ses figures féminines, tantôt angéliques et dociles, tantôt sournoises et perverses. Comme souvent, l’histoire qui se cache derrière les œuvres d’art est bien plus nuancée et surprenante. S’attarder sur la vie, le parcours et le destin de ces muses, sœurs, épouses et artistes à part entière révèle un tout autre tableau. Un récit, plus vrai et moderne, dans lequel la sororité entre des femmes passionnées d’art et animées par l’envie de prendre en main leur destinée a non seulement nourri un mouvement artistique prolifique et encore en vogue, mais aussi mis à mal les carcans genrés et les rôles stéréotypés de l’époque.

L’ambition d’une muse

S’il y a un visage qui a rendu célèbre le mouvement préraphaélite et ses peintres, c’est bien celui de Jane Morris. Avec ses grands yeux en amande, ses boucles noires en cascade et ses lèvres aussi généreuses et délicates qu’un bouton de rose, cette fille de paysans a su saisir sa chance et s’élever socialement. Après avoir posé pour William Morris (La Belle Iseult, 1858), elle accepte sa proposition de mariage et devient son associée dans l’entreprise familiale d’arts décoratifs, Morris & Co. Brodeuse de talent et passionnée de calligraphie et de reliure, elle encourage la carrière artistique de deux autres muses préraphaélites, devenues peintres, Evelyn De Morgan et Marie Spartali Stillman. Également issues d’un milieu pauvre, Annie Miller – l’autre brune aux traits saillants – et Fanny Cornforth – « beauté » aux cheveux blonds comme le blé au soleil – ont eu l’ambition et l’intelligence nécessaires pour gravir l’échelle sociale et accéder au confort bourgeois si convoité. L’histoire de Fanny Eaton, Jamaïcaine sculpturale qui posa notamment pour Dante Gabriel Rossetti, est d’autant plus inspirante que sa beauté de femme noire, élevée au rang d’art, allait à l’encontre des canons esthétiques de l’Angleterre du XIXe siècle. 

Émancipation sexuelle sur fond de puritanisme Victorien

Les studios et cabinets de travail des peintres préraphaélites furent le théâtre de bien des coups de foudre et de relations extra-conjugales. L’histoire a surtout retenu le destin tragique de Lizzie Sidal, qui fut exhumée à la demande de son veuf, Dante Gabriel Rossetti, afin qu’il puisse récupérer les poèmes qu’il avait enterrés avec elle, dans un grand élan de lyrisme tragique qui n’aura pas duré longtemps. Cependant, les femmes qui constituaient le milieu des préraphaélites n’avaient pas peur de s’émanciper dans la sphère professionnelle, comme dans la sphère privée, bousculant ainsi les conventions conservatrices. Prisonnière d’une union sans passion, Effie Gray Millais, modèle et muse, obtint une annulation de mariage et quitta le critique d’art John Ruskin pour se marier au peintre John Everett Millais. Associée à part égale dans le studio d’art de son époux, elle géra ce que l’on appellerait aujourd’hui toute la prod’, du casting de modèles à la recherche de lieux propices à l’inspiration, en passant par les relations publiques. Une vraie touche-à-tout. Maria Zambaco et Jane Morris ont, elles, entretenu deux histoires d’amour extraconjugales passionnelles; la première avec Edward Burne-Jones qui la peignit en Circe, Cassandra ou Psyche; la seconde avec Dante Gabriel Rossetti (après la mort de Lizzie, son épouse). Morris et Rossetti passèrent des jours heureux à l’abri des regards inquisiteurs, dans la campagne anglaise, en toute connaissance de William Morris, l’époux de Jane. Preuve d’une liberté de mœurs toute artistique et de l’émancipation assumée de ce groupe de femmes, à une époque très normée et restrictive. 

De muses à artistes à part entière 

Nombreuses sont les modèles, ayant posé pour des peintres préraphaélites, à être elles-mêmes des artistes de talent, de brodeuse à écrivaine, et bien entendu peintre. Christina Rossetti, sœur de Dante Gabriel Rossetti était une poétesse reconnue de son vivant avec des œuvres comme In the Bleak Midwinter et Goblin Market. Quant à la fameuse Elisabeth dite Lizzie Siddal, elle ne savait pas que garder la pose pendant des heures, pour le plus grand plaisir de John Everett Millais – la légende dit même qu’elle pouvait se tenir agenouillée pendant des heures, et qu’elle a failli mourir après avoir posé pour le célèbre tableau Ophelia, ayant passé trop de temps dans un bain d’eau glaciale. Fille de boucher, Lizzie a vu dans l’art un moyen de s’extraire de son milieu et fut l’unique artiste femme à être exposée lors de la tournée américaine de l’exposition sur les Préraphaélites en 1857. Marie Spartali Stillman fut aussi l’un des piliers du mouvement en tant que modèle et artiste. Son style pictural bucolique et poétique ainsi que ses toiles inspirées de textes médiévaux lui octroyèrent le privilège d’exposer dans diverses galeries londoniennes, dont la prestigieuse Gosvernor Gallery en 1877. Grande amie de Marie Stillman, Maria Zambaco embrassa une carrière de sculptrice sous la tutelle d’Auguste Rodin à Paris. Elle produisit de nombreuses figurines et portraits sur médaillon, dont l’un représentant Marie Stillman. Le talent de peintre d’Evelyn De Morgan lui offrit l’opportunité d’exposer à la Gosvernor Gallery de 1877 à 1887 au côté de Marie Stillman. Les couleurs vives, la qualité  figurative et la portée symbolique et engagée de ses toiles en ont fait l’une des figures majeures du mouvement préraphaélite. Artiste à succès de son vivant, ce sont les ventes de ses œuvres qui financèrent la production de poterie de son époux William De Morgan. Peut-on parler d’une « Sugar Mama » du XIXe siècle ?

Les oeuvres pour lesquelles ces femmes d’exception ont posé, ainsi que les dessins, toiles, médailles, sculptures, poèmes et créations artistiques qui leur sont attribués peuvent être admirés à l’exposition « Pre-Raphaelite Sisters », à la National Portrait Gallery de Londres, jusqu’au 26 janvier 2020. 

Article de PK Douglas