Baptisée du nom de la nymphe mythologique qui a recueilli ce cher Ulysse sur son île paradisiaque, la librairie Calypso nous transporte au-delà des océans, vers des contrées souvent exotisées, mais largement méconnues pour leur littérature foisonnante qui donne à rire, à pleurer, à vibrer et à s'ouvrir à de nouvelles perspectives insoupçonnées. Prêt·e·s à larguer les amarres ?

Agnès Cornélie, fondatrice de la librairie Calypso © PK Douglas

Enfin reconnues comme des commerces dits « essentiels » — grâce à la mobilisation du monde des lettres et de la population — les librairies ouvrent grand leur porte à notre désir d’évasion pendant le confinement, et après ! Alors, pourquoi s’en priver ? Petite nouvelle dans le paysage culturel parisien, Calypso, première (et unique) librairie exclusivement consacrée à la littérature et à la culture des Outre-mer et de la Caraïbe, attire l’attention dans son écrin coloré et chaleureux. Imaginé, façonné et concrétisé par Agnès Cornélie, jeune entrepreneure guadeloupéenne pleine de détermination, ce véritable éden Caraïbe et Outre-mer où rayonnent romans, BD, essais, livres d’histoire, carnets de voyage, livres pour enfants, recueils de poèmes, albums de musique et oeuvres d’art s’est fait une jolie place — ainsi qu’une belle réputation — dans le 11ème arrondissement de Paris. Une fois les contraintes liées aux restrictions sanitaires assouplies, Agnès espère bien poursuivre ses rencontres littéraires. Prochaine invitée ? Françoise Vergès, la politologue, militante féministe et auteure de Un féminisme décolonial et Une théorie féministe de la violence. À ne rater sous aucun prétexte ! Rencontre avec une libraire aussi passionnée que passionnante. 

PK pour Paulette : Alors que la pandémie fait rage et que l'avenir ne nous a jamais paru si imprévisible, tu décides de te lancer, seule, dans un projet entrepreneurial inédit. Pourquoi avoir décidé d’ouvrir ta propre librairie ?

Agnès Cornélie : Bonjour Paulette ! En effet, après de nombreux mois passés à construire ce projet, à lever des fonds (11 000 euros via une cagnotte participative, ndlr) et à chercher le local adéquat, la librairie Calypso a enfin accueilli ses premier-e-s client-e-s le 28 août dernier. Auparavant professeure de français au collège, j’ai eu envie de créer un espace ouvert à tous et à toutes qui mette en avant les littératures des régions françaises d’Outre-mer et des pays de la Caraïbe. Ces territoires sont souvent vus uniquement comme des paradis où il fait bon vivre mais leur richesse littéraire est mise de côté. Ouvrir une librairie m’a semblé idéal pour faire la promotion des écrivain•e•s de ces régions. Ielles le méritent !

PK : D'où te vient cette passion pour la littérature ? Et pourquoi valoriser les auteur·e·s caribéen·ne·s et ultramarin·e·s tout particulièrement ?

A.C. : Ma passion pour la littérature de manière générale me vient de ma mère qui nous a toujours incité·e·s, mes frères et sœurs et moi, à lire plutôt que de regarder la télévision ou d’autres écrans. Sur le moment, nous étions déçu·e·s mais elle a eu totalement raison ! Mon goût pour la littérature caribéenne m’est venue ensuite car je souhaitais lire des auteurs qui venaient de la même zone géographique que moi. Contrairement à l’idée que l’on pourrait avoir, les auteur·e·s caribéen·ne·s ne parlent pas uniquement de magnifiques paysages mais surtout du quotidien issu d’une histoire douloureuse et complexe. Ielles ont bien souvent des qualités stylistiques remarquables !

PK : La Caraïbe a d'ailleurs vu naître plusieurs Prix Nobel de littérature ainsi que des lauréats d'autres grands prix littéraires, Prix Goncourt, Booker Price, Prix Carbet…

A.C. : Absolument ! Il y a beaucoup d’écrivain·e·s qui ont remporté des prix prestigieux : René Maran, Prix Goncourt en 1921 pour Batouala Derek Walcott, Prix Nobel de littérature en 1992 ; Patrick Chamoiseau, Prix Goncourt en 1992 pour Texaco VS Naipaul, Prix Nobel en 2001 ; ou encore plus récemment, Maryse Condé, Prix Nobel alternatif de littérature en 2018 pour ne citer que ces quelques exemples. La Caraïbe regorge de talents. 

Nous voyons bien actuellement à quel point nous avons besoin de nous rencontrer et d’échanger afin de nous enrichir.

Agnès Cornélie

PK : Tout comme la librairie Calypso qui regorge d'une grande variété d'ouvrages, propose des semaines thématiques ainsi que des rencontres littéraires ou des mini concerts musicaux. On pourrait presqu'y passer des heures, non ? 

A.C. : Oui, le projet Calypso n’est pas uniquement une librairie mais un véritable lieu de vie et de rencontres entre les écrivain•e•s et les lecteur•rice•s, les écrivain•e•s entre elleux et les lecteur•rice•s entre elleux. Nous voyons bien actuellement à quel point nous avons besoin de nous rencontrer et d’échanger afin de nous enrichir. Les librairies permettent ces échanges. Je tenais également à ce qu’il y ait un petit coin salon de thé afin de proposer des produits des Outre-mer : thé de la Réunion (seul département de France à produire du thé ! ), café Bourbon pointu de la Réunion, chocolat chaud de Guadeloupe, pâtisseries de Martinique. Les client•e•s aiment souvent s’y installer afin de commencer la lecture d’un ouvrage qu’ielles viennent d’acquérir. Enfin, je souhaitais proposer un espace galerie car j’apprécie l’art et que la Caraïbe regorge aussi de talentueux artistes plasticien•ne•s, photographes et autres. Une exposition se tiendra normalement en mai. Donc, oui on peut passer la journée chez Calypso et ce sera un grand plaisir pour moi !

Librairie Calypso © PK Douglas
Librairie Calypso © PK Douglas
Librairie Calypso © PK Douglas
Librairie Calypso © PK Douglas

PK : En tant que jeune femme ultramarine, quels conseils donnerais-tu à d'autres femmes qui souhaitent se lancer dans l'entrepreneuriat dans un milieu où il y a assez peu de personnes qui leur ressemblent ?

A.C. : Que l’on soit une femme (ou un homme), il est primordial de bien construire et mûrir son projet. Créer une entreprise est un chemin long et difficile. Il faut essayer d’anticiper autant que faire se peut tout ce que cela implique pour soi et pour son entourage. Des sacrifices temporaires seront à faire pour se consacrer entièrement à son projet. J’ai eu la chance d’être entourée de personnes capables de m’aider dans la gestion de mon projet : construction du business plan, présentation aux banques, évaluation des coûts, etc. Il existe des plateformes pour cela comme Les Premières de Guadeloupe ou Outremer Network. Il y a de plus en plus de femmes qui se lancent dans l’entrepreneuriat avec détermination, et c’est une très bonne chose !

 

Agnès Cornélie, fondatrice de la librairie Calypso © PK Douglas

PK : L'été approche à grands pas et on espère bien en profiter ! Quels ouvrages nous conseillerais-tu d'emporter dans nos bagages ?

A.C. : Oh oui, j’espère que nous pourrons en profiter pour nous détendre ! Je conseillerais aux Paulette Le syndrome de l’accent étranger, premier roman de Mariam Sheik Fareed (Editions Philippe Rey), Tropiques toxiques, la bande dessinée documentaire de Jessica Oublié (Les esclaves / Steinkis), la trilogie L’arbre à pain, Frangipanier et Tiaré de Célestine Hitiura Vaite (Au Vent des Îles) qui sort bientôt en poche et Mémoires de la plantation de Grada Kilomba (Anacaona Editions). Vous allez vous régaler ! 

PK : Pour conclure, comment peut-on faire ses emplettes et soutenir au mieux la librairie Calypso ?

A.C. : Les librairies sont désormais reconnues comme des commerces essentiels donc Calypso reste ouverte durant cette période. Pour les personnes qui sont plus loin, il est possible de passer des commandes et de se faire livrer grâce au site internet de la librairie ou directement ici.

PK : Merci Agnès !

La librairie Calypso ouvre ses portes du mardi au samedi de 10h30 à 19h au 17 bis avenue Parmentier dans le 11ème arrondissement de Paris, métro Saint-Ambroise. 

Propos recueillis par PK Douglas