La Gaité Lyrique à Paris, samedi 23 novembre 2019, environ 20h50. Kiddy Smile s’apprête à monter sur scène pour la dernière date de sa tournée « One Trick Pony », débutée quelques mois auparavant. Kiddy Smile est DJ, chanteur, performeur, vogueur, noir, queer, grand, très grand, et s’est notamment fait connaître du public et des médias français en 2018. Invité par le président de la République Française, Emmanuel Macron, à ambiancer le perron du Palais de l’Élysée pour célébrer la Fête de la Musique, Kiddy a fièrement porté un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Fils d’immigrés, noir et pédé ». Autant dire que certains esprits obtus du paysage politique français se sont légèrement étouffés. Bref, revenons à la salle de concert de la Gaité, où les derniers retardataires tapent la bise aux copain.ine.s plus ponctuel.le.s. Soudainement, de ce joyeux bruissement, mon oreille aiguisée isole une voix qui chuchote à peine « Eh ben ! On se croirait à Château Rouge ! ». (Chateau Rouge est un quartier parisien fréquenté par les populations Afro-descendantes, africaines et antillaises, ndlr). Mon cou ne fit qu’un tour pour repérer l’individu qui venait de pondre ce commentaire… oui, raciste. Un trentenaire, blanc, barbu, à lunettes, une bière à la main, semblait visiblement surpris et confus de la réprimande que lui assénait l’ami, blanc, qui l’accompagnait. Ne pouvant pas tout entendre, mais sachant lire sur les lèvres, je voyais bien que le raciste – occasionnel ? à l’insu de son plein gré ? – essayait de se justifier, sortant l’excuse type « Non mais-han c’est pas raciste ça… ». Après l’avoir bien fixé pour lui signifier que « Château Rouge l’emmerde », je me suis demandé ce qui pouvait passer par la tête d’un trentenaire, blanc, gay, parisien, pour sortir ce genre d’idiotie, dans un contexte pareil ! 1. T’es à un concert de Kiddy Smile, je répète, Kiddy Smile ! 2. La salle était majoritairement blanche, gay, bobo, et parisienne. Pour faire simple, on était loin du « grand remplacement » (théorie nauséabonde chère à une personnalité polémique que je ne saurais citer). Ce mec s’est quand même senti envahi, selon toute vraisemblance. Comme on dit en anglais, « Three’s a crowd » (« trois, c’est trop », ndlr). Cette anecdote est malheureusement loin d’être un cas isolé, d’où le ras-le-bol.

L’invisibili-sation sélective, de la magie dans ton quotidien

Ce moment de vie m’aura au moins offert un point d’entrée pour partager une expérience bien trop familière à toute personne minorisée ou racisée : l’invisibilité sélective. Ça se traduit comment ? Simple : parfois, on te voit trop, parfois, on ne te voit pas du tout. Quand on te voit, c’est généralement pour te faire sentir que tu déranges, ou qu’on te soupçonne d’être responsable de quelque méfait. À l’inverse, quand il s’agit de te proposer une boisson gratuite dans la rue, comme ce fut le cas pour toutes les personnes blanches qui t’ont précédé.e face au stand, là, tu deviens miraculeusement invisible. Pouf ! Pas de boisson pour toi. Certes, il existe plusieurs groupes de personnes racisées et minorisées, formant autant de minorités visibles, mais ici je m’attarderai sur mon expérience personnelle et celle de mes ami.e.s noir.e.s; c’est à dire nous qui, dans l’espace français, sommes nommé.e.s « Noir.e.s », plus facilement « Black » (euphémisme HYPER dérangeant car « noir n’est pas une insulte », ou ne devrait pas l’être), parfois « Africains », ou encore « Ultramarins ». Ces appellations sont pêle-mêle l’expression d’expériences différenciées de minorisation et d’essentialisation dans la société française.

Comme pour contrebalancer l’épisode de la Gaité Lyrique ­– la nature ayant horreur du déséquilibre, je me retrouve confronté à un autre exemple d’(in)visibilité sélective, à peine quelques jours plus tard. Je bois un verre avec un ami antillais de passage à Paris. Nous sommes installés à une table dans un bar. Le gérant du lieu dépose une petite assiette de pains au fromage sur chaque table, sauf la nôtre. J’essaie de trouver une explication. Sommes-nous peut-être trop excentrés ? Les autres personnes attablées ont-elles pris de l’alcool et pas nous ? Y-a-t-il une explication rationnelle ? Je la cherche encore… Nous avions tout simplement disparu de son champ de vision. Quand je vous dis que le quotidien des noir.e.s en France est… magique !

Visibilité, invisibilité, et reconnaissance(s)

Tout le monde a un jour subi un épisode d’invisibilité sociale, aussi révoltant qu’inexpliqué. Cependant, les personnes minorisées (les femmes, les personnes racisées, les pauvres, etc.) subissent quotidiennement cette invisibili-sation – je préfère employer ce néologisme car il exprime beaucoup mieux ce processus (conscient ou inconscient) imposée et subie par les personnes qui en sont victimes. À la boulangerie, tu fais la queue comme tout le monde, mais on te passe devant. À la banque, ton compagnon et toi avez rendez-vous pour une demande de prêt, le banquier ne s’adresse qu’à ton compagnon. Toi, la meuf, tu ne comprendrais pas. À un vernissage, le.la serveur.se te marche sur le pied pour proposer un verre de champagne à quelqu’un d’autre. Encore en soirée, tout le monde s’agite gaiement sur du Larusso, mais, subitement, tous les regards se braquent sur toi quand on passe à du… Magic System : « Ça c’est pour toi ; montre-nous comment on danse ça ». 

Dans son ouvrage La lutte pour la reconnaissance (traduit de l’Allemand en 2000), Alex Honneth, philosophe et sociologue Allemand, a théorisé 3 situations d’invisibilité : affective (l’amour), pratique (la vie et le travail) et juridique (le droit). Ces situations d’invisibilité sont mises en exergue par 3 types d’attente de reconnaissance, les moments et les choses de la vie qui nous mettent en valeur : la reconnaissance amoureuse ou affective, la reconnaissance dans le droit – vivre en commun et avec les mêmes droits ­– et la reconnaissance dans la solidarité ou sociale – ce sont toutes les pratiques collectives qui vont nous conférer une estime de soi. L’invisibilité (ou invisibilisation) prend alors diverses formes et se déploie sur divers terrains. On peut être bien visible physiquement et physiologiquement ; mais ne pas être visible dans les dispositifs d’action publique. C’est le cas pour un bon nombre de sans-abris, par exemple, qui passent à travers les actions de l’État (cf. le rapport de L’ONPES). Dans le cas de l’invisibilité liée à la pauvreté, des études montrent  que les femmes sans-abris s’invisibilisent dans l’espace public par rapport à leurs pairs masculins. Les raisons sont multiples : peut-être craignent-elles de subir encore plus d’agressions et d’humiliation. En outre, les invisibilités sont connectées. L’invisibilité politique est liée à l’invisibilité médiatique, par exemple. Les médias restent un outil qui aide à déterminer si tel ou tel sujet est important et mérite toute l’attention de l’État. Ce n’est pas anodin si Emmanuel Macron, encore lui, ému par Les Misérables (film de Ladj Lyle, 2019) demande que le gouvernement « se mobilise pour les banlieues ». Le problème des banlieues n’est pourtant pas nouveau. La médiation médiatique et culturelle octroie ici une visibilité qui nourrit la reconnaissance pratique. 

Être invisible comme une femme noire

Si les invisibilités se nourrissent l’une de l’autre, l’invisibilisation se cumule également. Les femmes noires sont à l’intersection de l’invisibilisation, parce que femme et d’une invisibilisation supplémentaire, parce que noire, dans l’espace public, médiatique, politique, social. Quand on ne peut citer que les couples Christiane Taubira et Sibeth Ndiaye (en politique), et Firmine Richard et Aïssa Maïga (au cinéma) comme figures de la femme noire dans l’espace public français, il y a un souci. Céline Sciamma, réalisatrice de Bande de filles (sorti en salles en 2014), a connu cette absence de représentation en tant que femme : « Je n’allais pas au cinéma seulement pour être représentée, mais j’y allais pour ça aussi, et il fallait sans cesse que je détourne les représentations à l’écran pour me trouver. C’est un travail d’enquête qu’on doit faire dans les films pour essayer de se voir à travers les hommes blancs qui sont montrés. » Ne pas exister à l’écran, ajoute-t-elle, ou dans l’espace public, « ça n’aide pas à se penser soi-même. On manque de dialogue, or la pensée s’élabore aussi dans le dialogue, la dialectique. Cette absence est une entrave au fait de pouvoir prendre toute sa place ». Son film a permis de donner de la visibilité aux jeunes femmes noires. Mais, nuance. Visibilité ne veut pas forcément dire reconnaissance positive et absence de mépris. Noire n’est pas mon métier (2018), l’essai collectif à l’initiative d’Aïssa Maïga, dénonce précisément les rôles stéréotypés offerts aux femmes noires dans le cinéma français. Soit tu joues la noire, soit tu ne travailles pas. Aya Nakamura, jeune chanteuse française et noire, a aussi récemment fait les frais du panel de journalistes de l’émission C À Vous, qui l’ont interviewée comme si elle était une extra-terrestre. Aya Nakamura est juste une femme noire; tout va bien, les gars. Le regard porté sur les femmes (et les hommes) noires reste encore bien pétri d’essentialisation et de clichés. Est-il surhumain de les envisager comme des individus dans toute leur complexité, comme des personnes de chair, d’esprit et d’âme ?

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Le fardeau de sensibiliser et d’éduquer les personnes non racisées sur les questions de racisme et de discrimination revient souvent aux victimes, elles-mêmes, de ce racisme ordinaire. Cela ne devrait pas être le cas. En 2019, on ose attendre que chacun se renseigne, lise, se sensibilise, pose des questions avec respect et sorte de sa bulle de confort. Alex Honnett conclue sa réflexion sur l’(in)visibilité en soulignant que le but pour les personnes invisibilisées n’est nullement de maximiser leur position, sinon de lutter contre le mépris et l’absence de reconnaissance. Le bonheur, n’est-il finalement pas dans la neutralité de traitement ?

Article de PK Douglas

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