Un podcast fort et riche en émotions qui nous fait partager l’histoire d’une ribambelle d’individu.e.s, à la double voire triple culture, qui se confient sur leur rapport à la multiculturalité qui les caractérisent. Les sujets abordés sont très actuels et passionnants : la politique migratoire ou post-coloniale, le racisme, mais aussi l’appropriation culturelle, le tout avec beaucoup d’empathie.

Une ambivalence perpétuelle

Dans chaque épisode d’une quinzaine de minutes, diffusé un mercredi sur deux, « une personne, connue ou anonyme, vient partager son expérience d’identité multiculturelle, et nous dire comment dans tout ce bazar, elle a pu se construire et devenir elle-même. », nous explique Alexia Sena, créatrice du podcast. Une belle explication pour comprendre ce nom si particulier : Joyeux Bazar

Au début de chaque podcast, Alexia prononce ces mots plein de poésie et de vérités : « Parce que nos parents ne viennent pas tous les deux du même endroit, parce que la vie nous a trimballé loin de la maison, parce qu’un jour nous avons voulu suivre des paysages, des regards différents, nous sommes nombreux.ses à naviguer dans les eaux à la fois périlleuses et délicieuses de l’identité multiculturelle. C’est entremêlé, c’est inconfortable, c’est drôle, c’est imprévisible, ça pique, ça pleure, ça chatouille, bref, on ne s’en sort plus et en même temps on ne s’échangerait pour rien au monde. Qu’est ce qu’on y gagne, qu’est ce qu’on y perd ? Où sont nos racines ? Qu’est ce qu’on peut transmettre ? Quels sont les impacts sur nos trajectoires? » Autant d’interrogations qui décrivent bien ce qu’ils se passent dans la tête de ses interlocuteur.rice.s au cours leur existence. 

Le but du projet ? Montrer que ce n’est pas toujours facile de vivre dans cette ambivalence perpétuelle de cultures sans jamais trop savoir à laquelle on appartient le plus… Mais que c’est aussi une chance unique ! Joyeux Bazar aborde différents sujets à travers des témoignages multiples, de la bi-nationalité franco-allemande au métissage en passant par les standards de beauté qui s’opposent et se rejoignent à la fois selon les traditions et les visions. 

« Ce qui était très important pour moi en créant Joyeux Bazar, c’était de traiter toutes les doubles culturesPas spécifiquement les Franco- ou les Afro-. J’avais le sentiment qu’en écoutant des vécus très variés, des récits individuels, on entendrait aussi une histoire universelle. Et cette intuition est confirmée : chez mes invité.e.s, on entend l’Allemagne, l’Algérie, la France, le Vietnam, le Togo, l’Espagne…, mais on entend surtout la quête de soi, l’héritage et la transmission, les imbroglios, les tiraillements, la résilience ! Des choses qui font écho chez tous les humains. » 

À l’origine de ce Joyeux Bazar…

Alexia Sena est elle-même une personne à l’identité multiculturelle, née à Paris de parents camerounais, repartie vivre au cameroun à 5 ans, puis de retour en France à 15 ans, ce qui lui a fait vivre énormément de changements. « J’ai eu un premier choc d’intégration en débarquant au Cameroun à 5 ans : c’était un autre monde, je laissais ici mes repères, on se moquait de cette petite qui ne savait pas danser… mais au final je me suis intégrée. En revenant en France à 15 ans, seule cette fois, je crois que j’ai amorti le choc en me coupant beaucoup du Cameroun. À cet âge-là, on est vraiment « en chantier ». Et pour moi qui ne fréquentais personne de la diaspora, c’était plus simple de tenter de ressembler aux gens autour de moi que de devoir gérer les deux identités. »

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Mais des années plus tard, après avoir fondé une famille à son tour, elle décide de retourner vivre au Cameroun, en 2017, pendant un an. Une expérience forte, aussi belle que complexe. « Ça a d’abord été une année extraordinaire ! S’offrir une parenthèse comme ça, avec son conjoint et deux jeunes enfants, ce n’est pas rien. Mais d’un point de vue identitaire, ça a été compliqué. Je cherchais ma camerounité perdue, et tout me renvoyait à ma francité : comme je raconte dans le premier épisode, je comprends ce que les Camerounais disent, mais pas ce qu’il ne disent pas : tous les sous-entendus, les codes implicites ! Je ne savais jamais si j’avais donné trop de pourboire ou pas assez, s’il fallait tutoyer ou non, si j’aurais dû dire tout de suite que je suis la fille d’Untel au lieu de faire la queue pour rien… Ma façon de vivre, de m’habiller, de parler ne cochaient pas les cases où on m’attendait. Le seul endroit où ce décalage se transformait en superpouvoir, c’était à la radio : on me laissait balancer mes réflexions féministes, mon accent double, mes références occidentales, au nom de cette différence ! Autrement, les quiproquos étaient quotidiens. Et pour autant, je suis ravie de cette année, elle m’a paradoxalement apaisée. J’ai compris que j’allais devoir vivre avec ce déséquilibre et que j’en étais parfaitement capable. On n’a d’autre choix que de se construire avec. Si on est en résistance, on ajoute à la complexité de la souffrance… » 

Après cette belle année au micro de la radio, à son retour en France, Alexia crée un podcast sur le sujet de la multiculturalité. Malgré le stress et les doutes, Alexia se lance en février 2020 pour notre plus grande joie !

Son podcast est plus que d’actualité, puisqu’il concerne un grand nombre de personnes qui pourtant ne se sentent pas toujours acceptées pour ce qu’ils sont dans notre société. Alexia le revendique : « Ma génération est prête à exprimer pleinement son identité plurielle et complexe. Pourtant, elle ne trouve pas toujours sa place dans le fameux vivre-ensemble. Il faudrait pour cela que les discours et pratiques politiques encouragent ce pluriel, le favorisent, le valorisent, le sauvent des crispations sociales, économiques… L’urgence est là, en France comme ailleurs. »

Le métissage comme vecteur entre les cultures

Calvin, franco-suisse et camerounais, est l’invité du tout dernier podcast sorti, le numéro 9. Son témoignage est édifiant. « Quand je suis arrivé à l’école en France, on m’appelait pour la première fois par mon premier prénom que personne n’avait jamais utilisé auparavant. Et autant dire que pendant l’appel, quand on m’appelait, je regardais par la fenêtre, je ne me reconnaissais pas ! »

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Calvin décrit toutes les interrogations qui lui ont traversé l’esprit au fil des années et des phases de sa vie. « On est quoi, on est Noir.e, on est Blanc.he, on est au milieu, un peu des deux… La question de l’équilibre est prégnante, c’est-à-dire : qu’est ce qu’on fait? C’est le genre de questionnements dans la construction de la personnalité qui sont extrêmement forts et qui peuvent déboussoler. »

Finalement, le jeune papa explique qu’il se visualise comme un vecteur, un lien entre deux pays, deux cultures et affirme : « C’est sûr que c’est le bazar, mais on essaye de le gérer comme on peut. »

On vous laisse découvrir l’histoire de Calvin et celles de toutes celles et ceux qui ont témoigné au micro d’Alexia… Belle écoute !

Article d’Ana Michelot

En 2019, dans une enquête menée par Yellowbrick, centre psychiatrique de l’Illinois, auprès de 2 000 milléniaux, 68 % des répondant.e.s étaient d’accord pour dire qu’ils.elles ne s’identifiaient qu’à travers leur emploi. Nous n’allons pas nous mentir, notre travail représente une partie très importante de notre vie. S’il nous permet parfois de nous échapper, de pratiquer une activité que nous aimons, il peut aussi être rapidement celui qui nous enferme dans des cases et nous définit au-delà de notre propre personne.

Vous êtes là, à l’école maternelle, vous et vos 4 ans trois quarts et vous entendez déjà cette question retentir à l’autre bout de la cour de récré. Et toi, qu’est-ce que tu seras plus tard ? 

Au début, vous souhaitiez « être » astronaute, enseignant.e, caissier.e, infirmier.e, mécanicien.ne. Oui, vous souhaitiez « être ». Un verbe qui en dit long sur la manière dont vous étiez en train de vous constituer. Au fond, ce job fictif se résumait déjà à qui vous seriez une fois adulte. C’était un jeu, vous vous amusiez à revêtir plusieurs identités. Puis un jour, vous les avez tellement bien portées que vous avez fini par les intégrer. Aussi récalcitrante qu’un chewing-gum collé sous la semelle de votre chaussure, cette question vous a suivi.e durant des années. 

« Alors, tu deviens quoi ? » – « En ce moment, je suis journaliste ! » Attendez… Est-ce vraiment la première carte de votre personnalité que vous tendez lorsque vous rencontrez quelqu’un ? N’êtes-vous pas, avant tout, heureux.se ? Vivant.e ? Fièr.e des valeurs que vous prônez ? Et si vous vous posiez deux minutes et tentiez d’imaginer cette scène sans inclure votre emploi dans la présentation ? À quel point cela serait difficile pour vous ? Votre vie est devenue une course contre la montre, et chaque tic tac de l’horloge vous appelle à travailler. Sans même vous en rendre compte, vous êtes devenu.e un contrat, une activité. Votre personne est passée au dernier plan. 

Parmi les répondant.e.s de l’étude, 96 % disent avoir été affecté.e.s par le burn out à un moment donné de leur vie. Eh oui, s’identifier à son travail, c’est se donner plus de chances d’en être tributaire. S’identifier à son travail, c’est aussi plus de risques de perdre pied ! Et la dépression n’est pas à prendre à la légère.

Avant d’être un emploi, vous êtes quelqu’un. Vous êtes une personne qui peut porter tous les métiers du monde et jongler avec tant qu’elle le souhaite. Tant qu’elle garde en tête qui elle est, qu’elle vaut son pesant d’or, en dehors de son activité professionnelle. Parce qu’au bout du compte, c’est absolument tout ce qui importe. 

Au fond de la cour, assis.e sur le banc, à la pause café avec les collègues, à une soirée entre ami.e.s, n’oubliez pas ce mémo fait à vous-même : quand vous serez grand.e, vous serez vous-même. 

Article de Marie Le Seac’h