« Deux mois après le confinement les inégalités creusées par la crise sanitaire se dessinent. Le plastique à usage unique revient en force, des mouvements sociaux se font entendre une fois de plus et la pollution recouvre de nouveau nos ciels citadins ». C’est un véritable cri du coeur. Et il est partagé. Dans Délicieux Cancer, une série de photographies des plus parlantes, l’artiste Germain Gilbert, en collaboration avec Sabine Silvestre, set designer, s’attaque à nos mauvaises habitudes alimentaires. 9h23, petit-déjeuner. 12h42, déjeuner : entrée, plat, dessert. 20h07, dîner… Sur une nappe neutre, couleur crème, le repas est servi. Enfin, le repas que l’on peut se permettre… Rencontre.

Paulette : Que voit-on sur cette série de photos?

Germain Gilbert : L’idée, c’était de partir sur une série de neuf visuels et de montrer un repas assez quotidien. Donc d’aller chercher des codes du petit dej’, du dîner… dans une esthétique assez années 70′, on va dire. On a une nappe qui fait presque motif formica et des rappels de la vaisselle assez classique que l’on pourrait retrouver chez Monoprix ou un peu partout. Enfin, à l’intérieur, l’idée c’était d’avoir des boîtes de conserves, ou des aliments qui en prenaient la forme. En mettant l’accent sur du cassoulet bas de game, des raviolis, des haricots sous vide… des choses qui ne donnent pas envie.

Pourquoi la nourriture ?

C’est très primaire la nourriture. C’est quelque chose dont on a tous besoin. On est tous égaux en face d’un plat, quelque part et tout le monde en a besoin. C’est un peu comme l’air qu’on respire. Effectivement, c’est aussi un des premiers sujets qui marque notre actualité directe. Pendant le confinement on a immédiatement parlé de pénuries, typiquement parce que les gens se sont jetés sur la farine, les oeufs, les pâtes… J’ai également vu passer des images d’exploitations agricoles laissées à l’abandon parce que les producteurs ne pouvaient plus. Ça leur coûtait plus cher de récolter que de vendre le produit. Enfin, c’est plein de petites choses comme ça qui m’ont marqué pendant le confinement et qui tournaient autour de la nourriture. Après, c’est aussi quelque chose que j’affectionne particulièrement.

C’est un série qui veut porter un message d’actualité…

Le message, c’est un peu ma version des faits. C’est une des conséquences de ce confinement et de la situation, on a remarqué que les prix en magasins ont quand même clairement augmenté. En tout cas dans les grandes surfaces. Heureusement, il y a l’économie locale qui est là et qui permet de s’alimenter avec de bons produits et pour des prix un peu moindres. Et tout ça, ça touche beaucoup de personnes. En conséquence de ces augmentations on va avoir tendance à aller chercher des plats tout prêts, des conserves, des surgelés… de la restauration rapide qui est pleine d’additifs. En fait, c’est un retour d’additifs.

Que dénoncez-vous derrière ce projet ?

C’est un sujet très récurrent, mais ce qui m’a vraiment choqué c’est qu’avant le confinement, il y a eu des dérogations et des reports de lois qui allaient dans un bon sens et que l’on a fait marche arrière. C’est un peu pour dénoncer ça : ne revenons pas en arrière. On sait très bien que les additifs sont classés, on peut trouver des informations dessus, maintenant que l’on a la connaissance de dire « oui c’est nocif », et « non ça ne devrait pas y être ». Pendant le confinement, on a fait de nouveaux reports ou dérogations de lois dans le sens inverse, et c’est limite dangereux. Il n’y a pas qu’au niveau de la nourriture d’ailleurs, il y a aussi le retour du plastique à usage unique. Je ne l’ai pas traité dans ma série mais c’est une réalité également. Depuis la période que l’on connait tous, je trouve qu’il y a eu un rétropédalage alarmant.

Pourquoi avoir intitulé ce projet « Délicieux Cancer » ?

Il y a quelque chose d’hyper important, c’est que l’on est tous conscient que cette nourriture là est malsaine, c’est comme le McDo. Je suis le premier à critiquer, pourtant des fois j’y vais. Et c’est un peu pour ça que je l’ai appelé Délicieux Cancer. C’est de la mauvaise nourriture, mais facile. Et au même titre que beaucoup de fast-foods, on y retombe. Ce sont des choses qu’on devrait boycotter, pour que les méthodes changent, et pourtant non.

Propos recueillis par Aurélie Rodrigo