Propos recueillis par Stacie Arena

Fatoumata Ba, scientifique sénégalaise, désemparée face aux troubles du sommeil de sa grande soeur, a mis toute son énergie dans de longs travaux de recherche afin d’identifier les facteurs déterminants de l’apnée du sommeil. Une étude saluée par le prix L’Oréal-Unesco dont elle est lauréate depuis novembre dernier.

PHOTO ABDOULAYE NDAO/LAYEPRO POUR LA FONDATION L’ORÉAL

Pour vous, que représentait cette nomination au prix L’Oréal-Unesco pour vos travaux sur l’apnée du sommeil ? 

J’ai ressenti un immense sentiment de fierté, je me suis sentie gratifiée. Ce prix est une vraie source de motivation pour moi ; mais c’était également la preuve que mon travail intéressait, que je n’avais pas fait tout ça pour rien, qu’il y avait vraiment quelque chose à faire au sujet de l’apnée du sommeil. Avec du recul, je suis arrivée à un moment où le Sénégal était enfin prêt à s’intéresser à cette pathologie. 

Pourquoi avoir lancé des travaux de recherche sur l’apnée du sommeil ? 

Aussi loin que je m’en souvienne, il n’y avait pas de travaux publiés sur l’apnée du sommeil dans les revues scientifiques au Sénégal. Et c’est quelque chose que je ne comprenais pas. Comment était-il possible que personne ne se soit intéressé.e aux mystères du sommeil ? Pourtant, lors de consultations avec mes patient.es, les problèmes de sommeil et toutes les conséquences qui en découlent étaient très souvent abordés. 

Concrètement, qu’est-ce que l’apnée du sommeil ? 

Elle se traduit par des pauses, plusieurs arrêts respiratoires. Au cours de son sommeil, le sujet dort et soudainement, ne pouvant plus respirer, se réveille avec cette sensation d’étouffement. Ces pauses et arrêts fragmentent le sommeil et le rendent entrecoupé et non réparateur. Au petit matin, le sujet se réveille avec des migraines et une sensation de fatigue extrême, une vulnérabilité et l’impression de n’avoir pas dormi. La journée, le sujet a également tendance à beaucoup somnoler. Très souvent, l’apnée du sommeil est accompagnée de forts ronflements. Il peut y avoir aussi des troubles liés à l’envie d’uriner de manière répétitive. 

Quel est le problème majeur que vous rencontrez avec des patient.es victimes d’apnée du sommeil ? 

La plupart du temps, ces patient.es en sont déjà au stade d’hypertension artérielle avec complications morbides pouvant entraîner leur mort. Pour le cas du Sénégal, certain.es patient.es ont pu être diagnostiqué.es, mais de façon très aléatoire, dans de mauvaises conditions. On leur parlait d’asthme, mais jamais d’apnée du sommeil. C’est une pathologie sous-évaluée, y compris par les professionnel.les. Tout cela retarde considérablement le diagnostic, c’est aussi ça qui a motivé mes études. 

Quelles sont les causes et conséquences reconnues de l’apnée du sommeil ? 

Jusqu’à présent, aucune cause principale n’a été identifiée pour cette pathologie, mais il existe des facteurs de risques fréquemment liés à la génétique. De la même manière, les études récentes ont prouvé que des facteurs anatomiques, tels le surpoids ou l’obésité, pouvaient entrer en ligne de compte. Concrètement, la qualité de vie du sujet est altérée, il y a une réduction considérable des performances intellectuelles ou professionnelles. Lors de diagnostics plus avancés, il existe de nombreux cas de complications métaboliques comme le diabète, des troubles de coagulation, la glycémie, et des complications cardio-vasculaires. 

Quel genre de traitement peut être proposé ? 

Il existe des traitements corrects, mais des recherches sont encore en cours. Le plus utilisé reste tout de même la « pression positive continue », qui permet de maintenir les voies aériennes ouvertes durant le sommeil. Lorsque l’on met ce remède en place, l’apnée se réduit de façon considérable. De nos jours, il existe de nouvelles perspectives thérapeutiques, mais elles ne peuvent pas faire office de bilan pour l’instant.

Pourquoi avoir refusé de travailler à l’étranger malgré de meilleurs moyens mis à disposition ? 

C’était une volonté de coeur. J’ai voulu faire évoluer mon pays sur ce sujet, parce que le Sénégal m’a tout donné : j’ai grandi ici, j’ai fait mes études ici et j’ai obtenu mes diplômes ici. Je considère que j’ai eu de la chance de pouvoir évoluer dans la recherche dans un pays qui n’en faisait pas sa priorité. Pour moi, c’est comme si c’était désormais à mon tour de rendre la monnaie de sa pièce à ce pays qui m’a vue grandir, après tout ce qu’il m’a donné…

Article du numéro 46 « Dimensions »