A l’affiche sur Netflix avec son spectacle « Fary is the new black » et actuellement dans les salles pour jouer « Hexagone », Fary nous a livré sa vision de l’engagement. Portrait.

Photo prise par Julien Weber

Le 13 mai 2019, les Folies Bergère accueillent la 31e cérémonie des Molières, qui, comme chaque année, récompense les meilleurs talents du monde du spectacle. L’ambiance est détendue. Les intervenants et lauréats se succèdent sur le podium. Le timing est millimétré. Vient alors le moment où Fary entre en scène, lançant à l’assemblée un « Salut, les Blancs ! ». Vêtu de ses habits de lumière, l’humoriste de 27 ans déroule pendant près de trois minutes un subtil réquisitoire dénonçant le manque de diversité dans ce type de soirées, et plus généralement dans le milieu de la comédie.

Dans le public, certains sourires semblent crispés, mais le Val-de-Marnais n’en est pas à son coup d’essai. Coutumier des prises de position, son franc-parler lui vaut une image d’humoriste engagé. Le 15 novembre dernier, sur les ondes de France Inter, il réalise un sketch parodiant l’anaphore «Moi, président de la République » utilisée par le candidat François Hollande lors du débat de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle de 2012. Par « Moi, enfant de la République », il ironise alors sur les préjugés à l’encontre des jeunes Français issus de l’immigration. Une dizaine de jours plus tard, il accorde un entretien à la chaîne web de France TV. Une nouvelle fois, il y aborde le problème de la représentation des minorités dans les médias. Selon lui, elles sont invisibilisées et le paysage audiovisuel français souffre d’un cruel manque de diversité.

Premiers pas, premières scènes

Le jeune Fary grandit dans le sud de la région parisienne, dans la petite commune de Saint-Maur-des-Fossés. Ses premiers pas sur la scène, il les fait à l’âge de 11 ans auprès de son oncle, qui tient une association venant en aide aux enfants du Cap-Vert, le pays d’origine de ses parents.

«À 11 ans, j’ai repris un sketch de Jamel Debbouze, un passage de son spectacle 100 % Debbouze, où il se fait arrêter au Maroc. Je le connaissais par cœur! Alors un jour, mon oncle m’a demandé de venir le jouer sur scène lors d’une des soirées caritatives qu’il organisait. Je l’ai fait, avec mon petit cousin, et six mois après, on écrivait notre propre spectacle. Et comme ça, une à deux fois par an, je montais sur scène avec un sketch qu’on avait préparé», se rappelle-t-il. L’humour et les spectacles font alors peu à peu leur apparition dans sa vie. Son idole ? Un certain Élie Kakou, et son personnage emblématique, Madame Sarfati. Toutefois, à ce moment-là, Fary ne s’imagine pas encore en faire son métier. Ce n’est qu’à l’âge de 17 ans qu’il est repéré par une professeure de son lycée. Celle-ci, sensible à son aisance orale, lui propose d’écrire un sketch.

Photo prise par Julien Weber

Finalement, devenir humoriste «s’est fait de manière très naturelle, ça faisait partie de [son] quotidien. Jusqu’à ce que ça prenne de plus en plus de place et que ça devienne vraiment quelque chose de sérieux. »

L’autre grande passion de sa vie, c’est le rap. Fary est d’ailleurs fan du très engagé Kery James, dont il apprécie particulièrement les textes. James étant le chantre d’un rap français «conscient» qui n’hésite pas à aborder des thèmes profonds, on soupçonne volontiers son influence sur le travail de Fary aujourd’hui. Lorsqu’on l’interroge sur les parallèles qui existent entre ce rap engagé – qui disparaît peu à peu – et l’humour, il répond : « Dans l’humour, il existe de tout, mais il a toujours été plus ou moins politique. Bien sûr, on voit que Gad Elmaleh n’est pas quelqu’un qui porte des revendications sur scène. À l’inverse, Stéphane Guillon, qui est de la même génération, l’est – avec plus ou moins de popularité. Aujourd’hui, Blanche Gardin a quasiment le même succès que Florence Foresti il y a quelques années, alors qu’elle est dans quelque chose de très engagé, très politisé. Je pense que c’est aussi ce que demande le public français aux humoristes : il est très exigeant et friand des revendications et des points de vue politiquement incorrects. »

L’engagement, un fardeau ?

Étonnement, Fary ne semble pas très à l’aise avec cette image d’humoriste engagé, bien qu’il confesse l’avoir fantasmé à ses débuts. Il considère désormais qu’elle peut lui être préjudiciable, car sujette à une récupération politique et médiatique intempestive. « Je n’ai pas envie qu’on attende constamment de moi un point de vue intéressant et revendicatif, ou qu’on me voie comme un porte-parole, voire un danger », se justifie-t-il.

Photo prise par Julien Weber

Cependant, son dernier spectacle s’intitule Hexagone, et laisse forcément penser qu’il y aborde des thèmes aussi pro- fonds que l’intégration, les discriminations et les préjugés au sein de… l’Hexagone. « Dans Hexagone, c’est moi qui parle de la France ; ce n’est pas moi qui parle des communautés. Il faut accepter que les communautés sont aussi la France. Parce que c’est elle qui est allée les chercher. La France les a incluses dans son histoire, il faut donc qu’elle les accepte, maintenant. Mon spectacle questionne le pay- sage français, mais aussi ce que c’est que d’être Français. » Pourtant, Hexagone sonne comme un dernier tour de piste. L’humoriste nous confie vouloir aborder d’autres thèmes qui lui tiennent à cœur dans son prochain spectacle.

À 27 ans seulement, Fary a déjà une belle carrière derrière lui. Gêné à l’idée de devoir prodiguer des conseils à la génération d’artistes qui arrivent après lui, il leur suggère tout de même de prendre leur temps : « Quand on commence, on a envie de tout tout de suite, on a envie de réussir maintenant, on a envie de faire toutes les scènes possibles, on a envie d’aller le plus loin le plus vite, d’être connu très rapidement. Alors que pour devenir un artiste, c’est exactement l’inverse. C’est comme une belle pièce de brocante : plus elle a de vécu, plus elle a de valeur. »

Fary est en tournée dans toute la France.

PROPOS RECUEILLIS PAR ABIOLA ULRICH OBAONRIN.

Article du numéro 45 « Ensemble »