Illustration de JUSTINE MÉNAGE

Petit guide pour sauver le monde

Par Marine Stisi

Le jour où j’ai refermé Dans la forêt de Jean Hegland (probablement quelques heures après l’avoir ouvert), j’ai su que quelque chose en moi avait profondément changé. J’ai alors entrepris de l’offrir à un maximum de personnes, car je ne pouvais pas être seule à ressentir ça : un réel chamboulement interne et une soudaine remise en question personnelle. Dans la forêt est l’histoire d’un monde, le nôtre, qui, du jour au lendemain, sans explication, cesse de fonctionner. Nell et Eva, deux adolescentes orphelines, décident de rester dans leur maison familiale au cœur de la forêt, refuge d’un monde dans lequel il n’y a plus ni électricité ni eau courante, et que les gens ont déserté, subitement. Qu’est-il arrivé ? On ne le saura pas. Malgré tout, il faut continuer à vivre. Tenter de renouer avec la nature environnante, car c’est elle, et elle seule, qui pourra les sauver. Écrit en 1997, ce roman est plus que jamais actuel, à l’heure où cette question est sur toutes les lèvres : est-il encore temps de sauver notre monde ? Et si oui, quels virages doit-on prendre ? Jamais un livre n’avait autant questionné mon moi profond, mon rapport à la planète, au milieu qui nous entoure. Et je crois que je ne m’en suis toujours pas remise. Quoi qu’il se passe, il reste dans un coin de ma tête, toujours.

Dans la forêt, Jean Hegland, Éd. Gallmeister, 9,90 €

Dans la forêt, Jean Hegland

Les abysses de l’autre chambre 

Par Marine Nina Denis 

À 36 et 19 ans, Marine et Ondine n’ont a priori rien en commun, si ce n’est leurs prénoms d’inspiration aquatique. La première, transparente et vide de toute énergie, cherche à vivre une première relation sexuelle. La seconde, lolita pétillante, danse dans un bar pour gagner sa vie et rêve d’ailleurs. Deux femmes modernes à la recherche d’elles-mêmes. Je me suis laissé happer par les mots, si bien choisis, de Diane Schmidt et par ses phrases incisives. Je me suis reconnue en Marine et Ondine, ses héroïnes tragiques. J’ai eu envie de leur tendre la main, mais aussi de sombrer avec elles. Construit sous la forme de deux monologues mis en regard, L’autre Chambre est un ovni littéraire : entre roman illustré et poésie en prose, il invite à plonger dans un voyage introspectif. Bouleversant, vraiment.

L’autre Chambre, Diane Schmidt, Éd. Envolume, 14 €

L’autre Chambre, Diane Schmidt

From Ireland with love

Par Juliette Minel

Nous sommes dans les années 50, la toute timide et introvertie Eilis Lacey est contrainte de quitter Enniscorthy, son petit village du sud-est de l’Irlande (l’une des régions les plus pauvres d’Europe), pour émigrer à New York et trouver du travail afin d’aider financièrement sa mère et sa soeur. Ses premiers pas à Brooklyn ? Pesants, solitaires ; sa famille lui manque, le mal du pays la ronge. Nous sommes en 2013, je fais mes études dans le sud de l’Irlande, à Cork, je lis Brooklyn pour un cours de littérature irlandaise, et je suis chamboulée. Cette histoire de déracinement, de pays d’adoption, de raison, de concessions, mais aussi d’amour, d’indépendance et de confiance en soi me parle tellement ! D’une justesse bouleversante, le texte est si simple, presque naïf, d’une beauté sans fioriture. Certainement pour laisser entièrement la possibilité à l’histoire de s’épanouir – tout comme Eilis. Nous sommes en 2019, je suis à Brooklyn, Brooklyn rangé dans ma valise, Eilis dans ma mémoire humide depuis des années. La boucle est bouclée. Ici, je comprends que chacune de notre côté, chacune à notre façon, nous avons effectué un voyage initiatique qui a mené à l’émancipation tant attendue, pourtant inespérée.

Brooklyn, Colm Tóibín, Éd. 10 / 18, 8,10 €

Brooklyn, Colm Tóibín

Article du numéro 44 « Émotions »