Se réserver des mets gourmands quand on va bof fait du bien. Ça revigore, ça rassasie, ça rassure. Mais pourquoi, au juste ?

© Warner Bros. Television

La dernière fois qu’on a eu un coup de moins bien (c’est-à-dire hier), on s’est commandé un Royal Deluxe pour noyer notre blues. Au moment de notre rupture avec celui qui nous baladait déjà depuis six mois, on s’est enfermé avec Netflix et notre pot de glace choco-noisette signé Picard. Le jour où on a été refoulée de notre boulot de rêve, c’est tout le morceau d’Ossau-Iraty qui y est passé, accompagné d’une baguette entière et de sa confiture de cerise noire pour les puristes des montagnes (ne jugez pas avant d’avoir constaté par vous-même). 

Quand l’horizon nous semble flou, voire complètement pourri, on a tendance à se cajoler avec un truc à manger qui nous met du baume au cœur. Un dessert, un plat, un en-cas plein de saveurs familières qui nous fait l’effet d’un câlin dès qu’on en croque une bouchée (goulument, il faut le dire). On a toujours apprécié la bonne cuisine, mais il y a certaines situations qui appellent à déguster des recettes qu’on pourrait qualifier de doudou : pas vraiment fines, mais franchement rassurantes. La bouffe, le sucre, le gras, nous réconfortent, c’est une évidence. 

Cette catégorie a même un nom en anglais : la comfort food. Pour le dictionnaire d’Oxford, sa définition, entrée dans le lexique en 1997, est d’ailleurs sans appel – et colle plutôt parfaitement à la nôtre : « aliment qui procure une consolation ou un sentiment de bien-être, ayant généralement une teneur élevée en sucre ou en glucides et associé à l’enfance ou à la cuisine familiale. » Preuve que le réflexe dépasse les frontières, et que la nourriture nous rassemble comme une façon, si ce n’est d’exprimer nos émotions, de les engloutir avec un plaisir gustatif non dissimulé. Miam.

On se demande : d’où vient ce phénomène, exactement ? Pourquoi se dirige-t-on quasi systématiquement vers le frigo ou le placard à gâteaux lorsqu’on broie du noir ? La comfort food console, ça ne fait aucun doute, mais finalement, quelle en est la raison ?

Hormones, contrôle et nostalgie

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Il s’agirait d’abord d’un procédé chimique. A en croire les spécialistes de nos organismes, chaque cuillère enfournée déclencherait la sécrétion de l’hormone du bonheur dans un cerveau ronchon. De quoi soulager un tantinet notre humeur maussade, et donner envie d’y revenir plutôt deux fois qu’une. 

La diététicienne agréée Jacqueline Stone précise toutefois ce qu’implique la présence de la substance, et insiste sur un point : « cela ne signifie pas que ces aliments sont addictifs, cela signifie simplement que pendant un moment temporaire, les manger peut conduire à se sentir plus heureux·se », traduit-elle auprès du magazine Bustle. Elle évoque également un autre argument qui justifierait le geste : une impression non négligeable de retrouver les commandes quelque peu égarées de notre existence à l’instant t.

« Lorsque tout semble incontrôlable, il n’est pas rare qu’une personne se tourne vers de la nourriture réconfortante pour avoir l’impression d’enfin contrôler quelque chose », observe en ce sens l’experte. Comprendre que, quand notre quotidien nous file entre les doigts à grand coup de Covid et de mesures sanitaires, pour ne citer que ces douze derniers mois, trouver refuge dans un dîner de coquillettes avec crème et comté râpé (recette qu’on connaît par coeur comme le peu de temps qu’il nous faut pour les avaler) nous donne la sensation de reprendre notre vie temporairement moisie en main. Et semble booster notre moral comme jamais. 

Ladite bouffe serait ainsi particulièrement efficace pour aider à « satisfaire des émotions comme la tristesse, l’anxiété ou la dépression, dont nous savons qu’elles ont augmenté pendant cette période difficile », affirme Jacqueline Stone. Un bonus qui finit de nous convaincre de faire une bonne action, et de terminer la casserole fissa.

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Et puis, il y a la dimension nostalgique. Les souvenirs agréables qu’un goût va nous remémorer en même temps qu’il satisfera notre palais. Souvent, il s’agit de plats mijotés avec amour et tendresse par des proches, ou qui correspondent à un moment clé de vacances, de célébration, de rituels divers et variés aussi délicieux sur la langue que dans la tête.

« Si, enfant, vous êtes nourri·e avec certains aliments par celleux qui prennent soin de vous, ces aliments vont être associés au sentiment d’être pris en charge. Puis, quand vous vieillissez, la nourriture elle-même suffit à déclencher ce sentiment d’appartenance », décrypte auprès de The Atlantic Shira Gabriel, professeure associée de psychologie à l’Université de l’Etat de New York. 

La comfort food, c’est donc un peu l’inverse de notre kryptonite. Notre potion magique salutaire, notre madeleine de Proust sauce fromagère, notre pilule du bonheur sans trop d’effets secondaires – autres qu’un estomac repu et un esprit moins tristounet. 

Bien sûr, elle n’est pas la seule façon d’aller mieux. On peut d’ailleurs ne rien retirer du tout du fait de se plonger dans un tsunami de douceurs salées ou sucrées, si ce n’est une écoeurante nausée. Ou encore, vouloir se débarrasser de cet automatisme culinaire qui, on l’observe, ne provoque pas (voire plus) les conséquences escomptées. A la place, on mise donc sur des activités qui soignent, distraient, réjouissent. Ou des personnes – de notre entourage comme des professionnel·le·s de santé – à qui se confier, dont les paroles bienveillantes agiront comme autant de bonbons à nos oreilles sans doute parasitées par trop de pensées négatives. 

Toujours est-il que, quand elle fait du bien au ventre comme à l’âme, il n’y a certainement pas de mal à s’y ruer. Alors, croquez donc sans plus attendre dans ce (deuxième) tiramisu fait maison qui vous rappelle votre échange en Italie, à l’heure où se déplacer à plus de 10 kilomètres semble utopique. Et surtout, bon appétit !

Une chronique de Pauline Machado