Raja Meziane, 32 ans, est algérienne. Elle est exilée à Prague depuis bientôt cinq ans – elle y a rejoint son mari et producteur. Ses coups de filets contre le régime lui ont valu un aller sans retour en République tchèque. Femme de combat (Raja signifie « le King » en langue indienne et l’espoir en arabe), elle met sa musique au service de la cause algérienne. Elle lutte pour sa liberté et celle de son peuple, loin de son Algérie natale, avec la même ferveur, la même force, la même fermeté. Raja Meziane n’a peur de rien. Tant que son cœur appartient à l’Algérie.

Artiste engagée, « guerrière et combattante », Raja Meziane est la voix de la révolution algérienne.

© Dee Tox
© Dee Tox

« Allo Système, tu m’entends ? Tu fais la sourde oreille comme d’habitude ?! » (traduit de l’arabe) : dans le clip du morceau Allo le Système !, tu passes cet appel depuis Prague, où tu es exilée. En toile de fond, des images de la révolution algérienne. Comment as-tu mûri cette chanson ?

Elle est sortie quelques jours à peine après la grande manifestation du 22 février 2019 (pour empêcher Abdelaziz Bouteflika de briguer un cinquième mandat, ndlr). Je peux le dire haut et fort. Je suis une des personnes qui a appelé à cette révolution des années auparavant ! En 2012, je sortais une chanson qui s’appelle Revolution, c’est te dire. Sauf qu’à l’époque, je me suis fait lyncher par tout le monde, y compris le public, parce que les gens n’étaient pas encore prêts à entendre ce genre de vérité. Allo le Système !, c’était une façon pour moi de participer à cet événement, qui était comme une fête, une bouffée d’oxygène.

En 2012, tu dis que le public n’était pas prêt. Pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Il n’était pas prêt, car le traumatisme et la peur sont figé.e.s à l’intérieur de chaque Algérien.ne depuis la décennie noire (dix années de guerre civile qui ont fait près de 200 000 victimes entre 1991 et 2002, ndlr). Dès qu’on parle de révolution, de manifestation, c’est synonyme de sang. Qu’est-ce qui a changé ? Je dirais le ras-le-bol général. On nous a trop menti. On a pillé nos richesses. Ce n’est plus possible de laisser faire.

Sur Allo le Système !, tu dis que le pouvoir en place a anéanti l’éducation nationale, la culture, le savoir. Cette révolution a-t-elle en partie été initiée par la jeunesse ?

Pas vraiment… Ce n’est pas la nouvelle génération qui a décidé de descendre dans la rue. Bien au contraire. Les gens qui ont mûri, les gens qui ont vécu les années 70, le terrorisme, ce sont eux qui ont remarqué que les choses n’avancent pas et que l’Algérie ne peut plus continuer dans cette voie. Il faut des doyen.ne.s pour que la jeune génération reçoive ce genre d’informations, d’expériences, de chaleur et de volonté de changer. La jeune génération connaît Bouteflika, elle n’a jamais connu autre chose. Les Anciens ont le recul nécessaire. Et la force de ce mouvement réside dans cette belle fusion de générations.

Comment la situation a-t-elle évolué dans le pays depuis le grand rassemblement de 2019 ?

C’est de pire en pire. Rien ne change. C’est le même régime. Le président actuel, Abdelmadjid Tebboune, faisait partie du gouvernement de Bouteflika. Il l’a servi pendant longtemps. Et il est en train de mettre en place une dictature encore plus franche. L’Algérie étouffe.

© Dee Tox

Le pouvoir a profité de la pandémie mondiale pour réprimer toute contestation et museler les médias. Quels sont les retours que tu as eus ?

Il règne en Algérie une espèce de calme qui, moi, ne me rassure pas du tout. J’ai peur que la situation finisse par imploser. Trop de répression. On va où ? Je ne sais pas… Les gens perdent confiance. Celles et ceux qui soutiennent le Hirak (le mouvement de contestation qui a poussé Abdelaziz Bouteflika à la démission en avril 2019, ndlr) subissent énormément de pression, notamment El Manchar (le site parodique algérien a suspendu ses activités en mai dernier, après cinq années d’existence, ndlr). Il leur est aujourd’hui impossible d’écrire, d’exercer leur métier de journalistes. C’est grave ce qui se passe. Si on ouvre sa gueule, on est jeté.e en prison, au trou. On nous déclare la dictature et on doit l’accepter.

«Je ne vais pas changer de camp. Je n’en ai qu’un seul. C’est le peuple. J’ai vécu avec ce peuple, j’ai grandi avec ce peuple, je suis née avec ce peuple, j’ai galéré comme le peuple, et je continue de pleurer mon Algérie.»

Pour quelles raisons t’es-tu emparée du rap ?

J’ai toujours touché à différents styles de musique, parfois plus pop, mais toujours avec le même contenu engagé. Mais quand il s’agit de colère, je ne peux pas m’exprimer autrement qu’avec du rap. Pour moi, c’est comme un flot de paroles qui sortent crues, sans qu’on ait besoin d’y ajouter des mélodies compliquées, ou des sonorités harmonieuses. Avec le rap, c’est la parole qui compte. Je le dis et vous allez m’écouter (Sourire) ! J’ai mal et, désolée du terme, mais j’ai envie de cracher les mots. Parce que ça brûle !

Ton rap est baigné de musique chaâbi et de raï, une façon d’affirmer tes origines ?

Ma musique est un mélange de styles purement algériens, partant du chaâbi, tindi, naïly, kabyle, des nuances de raï. Il y a toujours un timbre qui rappelle le style algérien. Parce que c’est mon identité.

Depuis Allo le Système !, devenue l’hymne du Hirak, tu es la voix de la révolution algérienne, avec tout le poids symbolique que ce titre implique. C’est lourd à porter ?

Bien sûr. Ça m’honore, mais c’est une responsabilité énorme. Je ne veux pas décevoir ce peuple pour lequel je me bats depuis des années. De toute façon, je ne vais pas changer de camp. Je n’en ai qu’un seul. C’est le peuple. J’ai vécu avec ce peuple, j’ai grandi avec ce peuple, je suis née avec ce peuple, j’ai galéré comme le peuple, et je continue de pleurer mon Algérie. C’est très simple. Quand on n’a rien, on n’a rien à perdre. Moi je n’ai rien gagné avec ce système. Même en faisant partie du « showbiz ». Même au début de ma carrière, j’étais jeune, mais je savais déjà que quelque chose n’allait pas.

Ta participation à un télé-crochet (un mélange de la Star Academy et The Voice) t’a apporté la célébrité. Cette rage de vaincre le système de l’intérieur était déjà présente ?

Oui, cette idée ne m’est pas venue à 20 ans. J’ai vécu l’enfer des années 90, j’ai vu les corps sans vie sur le chemin de l’école. En participant à ce télé-crochet, je n’avais qu’une envie : me faire connaître. Parce qu’on ne peut pas lutter en silence. Pour faire entendre ma voix, il fallait en passer par là. Le challenge de ce genre d’émission, c’est qu’on ne peut pas chanter ce qu’on veut, sauf si on est première dans les classes de solfège, de sport, de discipline… Je bossais comme une dingue pour pouvoir chanter des chansons qui avaient du sens pour moi, sur la paix ou la Palestine par exemple.

Ta première vocation, devenir avocate, était-elle aussi motivée par la même envie ?

Oui. J’ai perdu mon papa quand j’avais 7 ans, suite à une erreur médicale. Le directeur de la clinique privée était intouchable. Ma mère n’a rien pu faire. Je lui ai promis que ça changerait quand je serais grande, que je ramènerais la justice dans le pays, que je défendrais les pauvres. Ça m’a coûté cher.

© Dee Tox
© Dee Tox

Tu es petite-fille de martyr de la révolution. Ce combat, il est inné ?

Exactement. Je vais te raconter une histoire. Ma grand-mère aussi luttait à sa manière. Elle cachait des moudjahidines (soldats improvisés, résistants, souvent d’origine paysanne, à qui l’on doit l’indépendance de l’Algérie, ndlr) aux soldats français, elle leur donnait à manger, des vêtements propres. Mon père avait à peine 12 ans, il avait un petit chien qui faisait toujours la fête aux combattants algériens. Une fois, les soldats français étaient juste à côté. Ma grand-mère avait tellement peur qu’ils la soupçonnent de quelque chose qu’elle a bâillonné le petit chien avec un bout de tissu et l’a battu à mort pour qu’il arrête d’aboyer. Elle n’avait pas le choix. Elle a brisé son cœur et celui de son fils. Parce qu’elle croyait tellement en cette cause, la liberté du peuple algérien. Quand on grandit avec ce genre d’image, on ne peut pas être quelqu’un d’autre. Les Algérien.ne.s ont trop souffert. Ma génération a grandi dans le sang, la terreur. Maintenant on a juste envie d’aimer et d’être aimé.e.. C’est ce qu’on essaie de faire avec ce Hirak, cette grande révolution pacifiste.

Tu es persona non grata en Algérie. Tu racontes l’exil dans Survivor, sorti fin janvier : « Excuse-moi maman ! J’étais obligée de partir, le chemin était pénible, j’y ai presque laissé la vie (…) mon père m’a dit avant de partir, ne te rends jamais… » (traduit de l’arabe). Es-tu prête à sacrifier ton intimité pour une cause plus grande, la libération du peuple algérien ?

Pour moi, tout va dans le même sens. Je n’ai pas vécu deux vies, j’en ai vécu et je ne vis toujours qu’une seule vie, et cette vie, elle est pleine de toutes les choses que je raconte. Ma mémoire et ma vie, c’est ce qui se passe dans mon pays. Je continuerai de chanter contre les haters, les rageux, ceux qui envient ma réussite ou mon talent… On vit dans un régime corrompu qui donne l’occasion à des gens qui ont le bras long de vous casser, de vous faire du mal et de vous empêcher de réussir. Il y a tellement à dire, à dénoncer. Le régime a tout acheté. Je suis en train de subir les conséquences d’Allo le Système ! : les trolls, les cyber-attaques, on essaie de me salir, on lance des rumeurs sur moi, on menace ma famille, mais je ne vais pas me rendre maintenant. J’ai choisi cette route et je l’assume.

Article du numéro 48 « Nouveaux.lle.s leaders » par Alexandra Dumont

Pour cette deuxième édition du Prix Liberté, Loujain Al Hathloul est la lauréate. La jeune militante saoudienne s’est fortement mobilisée ces dernières années. Ce combat, elle l’a mené pour les droits des femmes dans son pays. Une lutte pour la liberté au détriment de la sienne…

Loujain Al Hathloul est la lauréate 2020 du Prix Liberté. Crédits : ©Marieke Wijntjes.
Loujain Al Hathloul est la lauréate 2020 du Prix Liberté. Crédits : ©Marieke Wijntjes.

À 30 ans, Loujain Al Hathloul est une figure emblématique du militantisme pour les droits des femmes dans son pays. En Arabie saoudite, leurs conditions de vie sont étouffées par des lois et des mœurs très traditionnelles qui limitent fortement leur liberté. 

Classée troisième dans la liste des Top 100 Most Powerful Arab Women en 2015, la jeune femme avait frappé fort un an auparavant. À l’époque, elle décide de traverser en voiture la frontière entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Un acte banal pour nous autres. Et qui pourtant se révèle être une réelle forme de rébellion dans ce pays où les femmes n’avaient, à l’époque, pas le droit de conduire. Loujain Al Hathloul a donc été détenue 73 jours avant d’être libérée. 

Un combat pour des femmes plus libres récompensé du Prix Liberté

Le combat pour les droits des femmes et pour que ses sœurs saoudiennes soient libres au quotidien, Loujain Al Hathloul l’a mené au prix de sa propre liberté. Son militantisme n’étant pas toléré en Arabie saoudite, la jeune femme a été incarcérée en 2018. Et les charges qui pèsent contre elle restent toujours floues.

Ses conditions de détention sont actuellement très préoccupantes. Sa famille rapporte qu’elle y serait torturée, soumise à des chocs électriques, harcelée sexuellement et à l’isolement. Une situation plus qu’alarmante qui nous pousse à reconnaître ce parcours extraordinaire. Celui d’une femme qui a œuvré pour la liberté des Saoudiennes tout en mettant la sienne en péril. 

Oui, si Loujain Al Hathloul est en prison depuis mai 2018, c’est dès le mois de juin que les Saoudiennes obtiennent le droit de conduire. Une première victoire qu’il est difficile de célébrer compte tenu du prix à payer. Pour ne pas laisser tomber cette lutte dans l’oubli, Loujain Al Hathloul a également été récompensée du Prix Liberté 2020.

Le Prix Liberté : le symbole d’une jeunesse engagée pour un monde plus juste

L’année dernière, Greta Thunberg était récompensée pour son combat en faveur de la justice climatique. Cette année le choix des jeunes âgés de 15 à 25 ans dans le monde -uniques votants – s’est porté vers un combat qui fait sens avec l’actualité. 5 500 participants de 81 pays différents et des cinq continents ont exprimé le souhait de récompenser un combat pour un monde plus juste. Pour amorcer doucement cette nouvelle ère qu’insuffle la jeunesse. 

Emmanuel Davidenkoff, directeur adjoint de la rédaction Le Monde et président du jury pour cette année l’explique ainsi : « Je ne veux ni ne peux parler à leur place. Mais je constate que ce choix est cohérent : des défilés contre la crise climatique de l’an passé aux mobilisations contre le racisme et les violences policières consécutives à la terrible agonie de George Floyd à Minneapolis, la jeunesse mondiale est en première ligne pour défendre les valeurs universelles, au premier rang desquelles la liberté. Qu’elle choisisse d’incarner ces mobilisations en récompensant l’engagement de jeunes activistes me semble participer de la même idée : la jeunesse veut un monde meilleur, elle est prête à se mobiliser pour cela, elle ne veut pas que son combat soit récupéré, et elle veut que cela se sache« .

Alors oui, merci à Loujain Al Hathloul de défendre les droits des femmes dans un pays où l’oppression règne. Et merci à notre jeunesse de donner de la visibilité à ces luttes qui dressent peu à peu un monde plus intègre et plus libre.

Article de Nina Hossein.

Depuis quelques mois maintenant, des collectifs anti-féminicide ont émané afin d’alerter la population et la justice sur cette situation dramatique. Et pour la première fois, dans la nuit du dimanche 3 au lundi 4 novembre, des femmes ont été arrêtées

« Féminicides : état coupable, justice complice »

C’est leur slogan poignant du moment. Ce collectif a choisi depuis quelques jours de le coller directement sur les murs des tribunaux. Pour la première fois, dans la nuit du dimanche 3 au lundi 4 novembre, certaines de ces militantes ont été arrêtées à la suite de ces collages sauvages. Quatre à Lyon et trois à Paris. Cette année encore, c’est 219 000 femmes qui ont été victimes de violences conjugales et 127 femmes qui ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Des chiffres qui malheureusement ne cessent de s’accroitre. Des meurtres intolérables et un bilan insoutenables que le collectif tente de faire entendre. Notamment en collant des affiches à messages clairs sur les façades des murs. Dans un communiqué publié récemment, elles justifient leurs actes en clamant qu’elles n’ont pas le choix. Sans agir dans l’illégalité, l’état et la justice ne les écouteraient pas et continueraient de fermer les yeux face à des chiffres révoltants.

https://www.instagram.com/p/B4c2GbiiY5I/
@Collage_Feminicides_Paris | Instagram


« Nous nous trouvons dans l’obligation de prendre la parole pour toutes celles qui ne le peuvent plus. Nous sommes révoltées de devoir crier notre colère dans toutes les rues de France pour alerter sur l’inertie des pouvoirs publics. »

Extrait du communiqué des « Colleuses » 04/11/19

Marguerite Stern, à la tête de la campagne 

https://www.instagram.com/p/B2culQvCBzr/
@Marguerite_stern |Instagram

Militante pour le droit des femmes depuis des années. Cette ancienne Femen, aujourd’hui à la tête de cette campagne, s’entoure de centaines de femmes venues l’aider et se mobiliser dans ce combat commun. L’objectif étant évident bien plus compliqué qu’il n’y parait : arrêter de compter nos mortes.

70% des auteurs de féminicides avaient déjà commis des violences sur la victime, et les pouvoirs publics en avaient été alerté seulement dans 1 cas sur 3. Rien n’est réellement fait pour mettre fin à ce massacre

Leur combat continuera tant que la justice ne mesurera pas l’extrême gravité de ces meurtres et ne se mobilisera en conséquence.

Article par Juliette Boulegon