@histoires_crepues (quel nom génial!), c’est ce compte qui nous explique dans des vidéos courtes et bien senties les grandes lignes de notre histoire coloniale, et pourquoi elle est inséparable de l’histoire contemporaine de la République. Paulette est partie à la rencontre de Seumboy, l’homme derrière les vidéos! Plongée dans un passé qui fait mal, mais qu’on ne doit plus esquiver...

Est-ce que @histoires_crepues peut être définie comme une plateforme de vulgarisation de l’histoire coloniale française?

Oui, l’objectif est de défricher cette histoire et, surtout, de réfléchir à ses impacts sur notre présent. On a plein de mémoriaux de la Seconde Guerre mondiale, on voit bien ce besoin de s’ancrer dans l’Histoire pour construire la citoyenneté française. Or, si certain.e.s d’entre nous n’ont accès qu’à la partie de l’Histoire qui les dévalorise ou les humilie, alors ça crée des citoyen.ne.s qui ont du mal à s’intégrer.

Comment t’est venu le besoin de créer ce compte?

Quand je suis parti vivre à Shanghai, j’ai compris à quel point j’étais français ! Je me suis dit qu’il était temps d’assumer ma francité, et je me suis aussi demandé pourquoi je n’avais jamais réussi auparavant. Puis, il se trouve que j’ai découvert les conférences de Saïd Bouamama sur les figures de la révolution africaine : je découvrais une histoire de la lutte anticoloniale, et je voyais combien une vidéo pouvait amener les gens à se poser des questions, les autoriser à aller chercher par eux-mêmes. Je ne suis pas historien, en revanche je veux rendre accessible au plus grand nombre des dates, des lieux, des anecdotes pour que les gens aient la curiosité de fouiller, car les médias et l’école ne le feront pas pour nous.

Justement, est-ce que le grand combat d’@histoires_crepues n’est pas précisément une modification profonde de la manière dont l’histoire coloniale est enseignée dans les écoles de la République?

Si, exactement. Le projet s’appelle ainsi en référence aux cheveux crépus, mais aussi parce que, par nature, l’Histoire n’est jamais lisse, tout s’entremêle et il faut ramener de la complexité pour pouvoir analyser. Si on ne complexifie pas, si on dit juste «C’était mal, ce que vous avez/nous avons fait», alors les gens rejettent tout en bloc, refusent d’en parler. Cette complexité, c’est le rôle de l’Éducation nationale ! Or, dans mes souvenirs de programmes scolaires comme dans les commentaires que je reçois, on n’entend pas parler de cette Histoire, ou du moins pas à la hauteur de son importance. Parfois, on a eu quelques cours sur la guerre d’Algérie, mais qui ne permettent pas de saisir à quel point elle est constitutive de ce qu’est la France, et notamment la République française.

Explorer et comprendre notre passé colonial, c’est donner à tous.tes des outils pour repenser la citoyenneté française.

@histoires_crepues

Il y a beaucoup de désinformation par omission?

Tout à fait! J’ai fait toute mon école primaire dans une école Jules Ferry, on m’a appris son combat pour une éducation laïque, gratuite, obligatoire, et j’étais fan! J’étais content d’être dans un espace qui porte ce nom. Quand j’ai découvert ensuite que Jules Ferry était aussi un grand promoteur de l’empire colonial français, empreint de cette idée de mission civilisatrice des races supérieures, je me suis senti trahi…

L’actualité a dû propulser ton compte Instagram!

Après la vidéo sur Gallieni, je suis passé de 4000 à 26000 followers en 4 jours ! Mais si j’ai pu faire cette vidéo à point nommé, c’est parce que je travaillais sur le sujet depuis longtemps. Pendant un an et demi, j’ai fait des stories sur mon Instagram perso, puis créé @annales_coloniales où je compilais des archives de 1906 à 1935, disponibles sur Gallica (le fonds numérique de la Bibliothèque nationale de France, ndlr). Fin mars, j’ai créé la chaîne YouTube. Sur Instagram, je faisais surtout des posts avec un travail de fond, mais vu l’actualité pendant le confinement, il m’a semblé utile de montrer comment l’histoire coloniale pouvait nous aider à analyser ce qui se passait – les violences policières, le déboulonnage de la statue de Schœlcher en Martinique, les actes de racisme, donc j’ai connecté mes vidéos à IGTV en les rendant le plus ludique et accessible possible. Mais je ne veux pas faire que de l’actualité, je vais continuer mon travail de fond.

Parlons des statues : est-ce que tu veux nous « présenter » Gallieni?

Ah oui, il est passionnant! Et omniprésent dans l’espace public français. Il ne s’agit pas de nier son génie militaire, indéniable, mais de comprendre dans quel contexte il s’est distingué. Officiellement, la statue place Vauban à Paris célèbre le fait qu’il a défendu Paris pendant la Première Guerre mondiale. Mais il était déjà à la retraite et la raison pour laquelle on l’a rappelé, la vraie raison de l’hommage, qui est aussi l’essentiel de sa carrière, c’est sa gestion de Madagascar, du Tonkin et du Soudan français à la fin du XIXe siècle, avec peu de soldats et peu de moyens. Et d’ailleurs comment a-t-il fait ? Il a utilisé dans les colonies la politique des races. 

Sur la base des travaux d’Arthur de Gobineau, auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, il a hiérarchisé les groupes ethniques par critères physiques et a ainsi pu bénéficier d’alliances au sein de la population locale pour instaurer le travail forcé, qui d’ailleurs va faire davantage de victimes que les combats et les massacres.

Mais faut-il déboulonner sa statue? Est-ce que la supprimer ne revient pas à nier, à effacer l’histoire qu’on veut justement faire reconnaître?

Tout d’abord, je dois préciser qu’à part la statue de Schœlcher en Martinique, il n’y a eu aucune tentative de déboulonnage récemment. Cet acte a créé une hystérie collective autour du mot déboulonnement, qui a diabolisé toutes les initiatives de justice mémorielle ! Quant aux statues, il existe plein de moyens autres que les hommages dans l’espace public pour faire connaître une histoire : l’enseignement, les musées lorsqu’ils sont bien conçus, les discours médiatiques, les journées de commémoration. Les statues de Pétain ont été déboulonnées parce qu’on ne voulait pas lui rendre hommage, et pour autant, il n’est pas oublié… Conserver des statues comme celle de Gallieni ne fait que faire violence à une partie de la population. On leur dit : «Vous n’avez pas le droit à votre part de l’histoire de France et en plus, c’est celles et ceux qui vous ont oppressé.e.s qui reçoivent tous les hommages.»

Est-ce qu’on ne peut pas envisager des plaques explicatives plus exhaustives?

Vu l’inaction de nos dirigeant.e.s, je pense qu’il faut quelque chose de plus radical. En face du musée des Colonies, qui est devenu le musée de l’Histoire de l’immigration, il y avait une statue rendant hommage à la mission coloniale Marchand. Elle représentait le commandant Marchand, des tirailleurs sénégalais et des soldats français. Lorsque la statue du commandant a été dynamitée en 1983 par l’Alliance révolutionnaire caraïbe, il n’y a eu aucune plaque. Ni pour expliciter ce qu’était cette mission ni pour rendre compte du déboulonnage, alors que ç’aurait été l’occasion d’expliquer toute la complexité de cette histoire… Les pouvoirs publics ont choisi le déni et le silence, ce qui me fait douter de leur capacité à faire des plaques plus honnêtes.

Tu éclaires aussi l’idéologie du développement, en rappelant que les pays dits « sous-développés » ont été spoliés et désor ganisés de manière systématique pendant des siècles, raison pour laquelle leur développement économique ne peut être évalué en regard du nôtre. Est-ce que ce discours ne déresponsabilise pas les dirigeants africains qui se sont succédé au pouvoir depuis les indépendances?

Dans mon travail, j’essaie du mieux possible de garder ma position de Français– afro-descendant, certes, mais je ne suis pas légitime pour parler de ce qui se passe sur le continent. Je travaille d’un point de vue français, pour déconstruire la manière dont médiatiquement on traite ces sujets ici. Le développement est une terminologie et une grille de lecture qui orientent beaucoup notre vision et qui doivent être remises en question avec ce nouveau prisme d’histoire coloniale.

Quant aux liens étroits entre histoire coloniale et violences policières, ta vidéo sur le sujet est édifiante! Est-ce que certains pays ont réussi à changer leur police?

Après la mort de George Floyd, la ville de Minneapolis a annoncé que sa police allait être démantelée. C’est un chantier qu’il faudra suivre de près. Je ne suis pas spécialiste et je ne connais pas d’autres initiatives de ce genre. Les mouvements anti-police estiment que la police maintient essentiellement un ordre d’oppression des plus riches sur les plus pauvres, et que pour inventer d’autres formes de régulation, il faut revoir en profondeur nos valeurs et notre modèle économique. La réflexion est donc bien plus globale.

Tout un programme, en effet ! Sur toutes ces questions (post/néo-) coloniales, comment vois-tu le futur?

À court terme, il n’y aura pas de réaction politique. Mais il y aura de plus en plus d’actions de désobéissance civile, une vraie mobilisation citoyenne efficace, comme il y en a sur les questions d’écologie ou de féminisme. L’organisation de ces mouvements va se mettre en place peu à peu et à plus long terme, dans un siècle, ce sera acquis. Tout le monde aura intégré l’histoire coloniale de la France.

À suivre sur le compte Instagram @histoires_crepues.

Article du numéro 48 « Nouveaux.lle.s leaders »par Alexia Sena