SCREENING SEX : PLAISIR CHARNEL SUR LES ÉCRANS AMÉRICAINS


Spécialisée dans les “porn studies”, la chercheuse Linda Williams sort un ouvrage portant les moeurs sexuelles sur les écrans américains, du “Code Hays” au très équivoque “Brokeback Moutain”.
 
>Qui est Linda Williams ?
 
Linda Williams fait ses études à l’Université Berkeley, en Californie, durant les années 1960, avant d’y devenir elle-même enseignante en études cinématographiques. Après avoir passé de nombreuses années à enseigner le cinéma d’auteur, le mélodrame et autre théorie du cinéma, elle décide de se consacrer à ses réflexions, jusque là parallèles, concernant la pornographie, le féminisme, la représentation des corps et des mouvements à l’écran.
 
C’est son deuxième ouvrage, intitulé “Hard Core : Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible”, en 1999, qui fait le plus parler de lui, jusqu’à ce que ses études plus récentes, contenues dans son dernier ouvrage, “Screening Sex, une histoire de la sexualité sur les écrans américains”, se retrouvent enfin traduites en langue française, aux éditions Capricci.
 
 
>L’orgasme féminin avant tout
 
La couverture du livre, rose pimpant, émoustillera à coup sûr les jeunes demoiselles avides de cupcakes et fans des films de Sofia Coppola, mais pas seulement. Allant plus loin que la simple monochromie, cette première de couverture nous permet également d’ouvrir un oeil curieux et interrogateur sur le cliché qu’elle exhibe, lequel représente la belle et électrique Jane Fonda en plein orgasme, alors qu’elle incarnait Barbarella dans le film éponyme de Roger Vadim. La couleur est ainsi annoncée dès le départ, Linda Williams accordant une place essentielle au plaisir et à l’orgasme féminins, qu’elle inspecte à travers les rôles de Fonda, de Barbarella (Roger Vadim, 1968) à Klute (Alan J.Pakula, 1970), cette dernière ayant été “la première actrice à incarner des personnages dont les orgasmes importaient.”
 
Linda Williams choisit de se concentrer sur les productions américaines, qu’elle connaît mieux et qui sont plus en adéquation avec son sujet – le cinéma européen ayant été très vite à l’aise avec la représentation du sexe à l’écran. La révolution sexuelle à la fin des années 1960, qui se poursuit sur les années 1970, constitue incontestablement un vecteur de changements – culture et société étant inextricablement liés à l’histoire de la sexualité. Cependant, Linda Williams se focalise sur les films, rien que les films, et n’analyse pas l’évolution des moeurs et des comportements sociaux en-dehors du cinéma. Ce n’est pas plus mal car les remous de cette période nous sont déjà assez connus.
 
 
>Le Lauréat, de Mike Nichols, tournant majeur dans le cinéma américain
 
Ce qui intéresse Linda Williams, fondamentalement, concerne donc la mise à l’écran du sexe au sein du cinéma américain. Elle analyse, de manière périodique, l’évolution dans la manière de voir, et dans celle de montrer, les corps et les relations sexuelles à l’écran, du début des années 1960 où la censure primait encore (avec le fameux Code Hays) jusqu’à nos jours où le sexe virtuel constitue un passage malheureusement de plus en plus banal.
 
Le corps s’est habitué au sexe à l’écran, jusqu’à le pénétrer, preuve en sont les jeux vidéos interactifs et pornographiques qui arrivent sur la toile, permettant à tout un chacun de s’y fondre. Cette dernière partie de l’ouvrage n’est cependant pas la plus captivante et on y préférera les autres analyses de Linda Williams, qui s’arrête un moment sur les films de Mike Nichols (Qui a peur de Virginia Woolf ?, 1966 ; Le Lauréat, 1967 ; Ce plaisir qu’on dit charnel, 1971), qui ont contribué à faire du réalisateur un pionnier en matière de mise à l’écran du sexe.
 
Le plus innovant est sûrement Le Lauréat, fabuleux film où le jeune Benjamin (Dustin Hoffman) entretient une liaison incendiaire avec la provocante Mrs Robinson (Anne Bancroft) – dont la chanson éponyme composée et chantée par le duo Simon and Garfunkel est devenue mythique. C’est grâce à ce film qu’Hollywood franchit la vitesse supérieure, dépassant le simple stade de la parole pour enfin montrer les relations – les rapports à l’écran étant réduits jusque là à des “problèmes d’adultes”, brefs et rougissants, qu’il fallait absolument cacher. L’idylle entre Benjamin et Mrs Robinson passionne les spectateurs et constitue la plus gros réussite de l’année 1967, contribuant du même coup à mettre un terme au fameux Code Hays. La censure s’assouplit, remplacée en 1968 par le système de classification, qui a certes évolué, mais que nous connaissons encore aujourd’hui, même si nous avons quelquefois du mal à le comprendre…
 
 
>De la sexploitation à la sexualité primitive
 
Dans son livre, Linda Williams nous en apprend également beaucoup sur des mouvements quasi inconnus que sont la sexploitation (centré sur le corps féminin) et la blaxploitation (axé, lui, sur les corps noirs, masculins et virils), à travers le cinéma d’avant-garde des années 1960, avec des films plus marginaux que ceux de Nichols, tel Sweetback de Melvin Van Peebles (dont le titre complet et pharamineux est “Sweet Sweetback’s Baadasssss Song”), bien décidé à écraser les tabous fascisants en montrant les relations sexuelles entre des personnes noires et blanches.
 
La chercheuse s’attache par ailleurs à créer des liens entre la violence charnelle des années 1980 avec Blue Velvet de David Lynch et la sexualité primitive entre deux homosexuels au début des années 1960, mise en scène par Ang Lee dans Brokeback Mountain en 2005 (aucune de nous n’étant restée insensible à la beauté du film et au duo d’acteurs composé de Jake Gyllenhaal et de feu Heath Ledger).
 
>Verdict
 
Cette première traduction française de Linda Williams constitue une aubaine et il serait dommage de s’en passer tant l’ouvrage, contrairement à bon nombre d’écrits universitaires, est agréable à lire malgré le manque d’illustrations en guise de compléments à l’analyse. L’écriture, fluide et ultra descriptive, comble ces lacunes, nous permettant de visualiser parfaitement les extraits de films qu’elle étudie.

 
>Screening Sex, une histoire de la sexualité sur les écrans américains, de Linda Williams
Editions Capricci
Sortie le 17 avril
19 euros

Article d’Amélie Navarro

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