ROSIE LOWE : FORCE ET SENSIBILITÉ

Originaire du Devon, Rosie Lowe (qu’on vous avait présenté ici) est la petite dernière d’une fratrie de six. Issue d’une famille de mélomanes (son père est musicien, sa mère artiste), la jeune anglaise de 25 ans (installée à Londres depuis six ans) est une artiste chevronnée, impressionnante et émouvante. Elle se joue des contrastes, se met à nue en chanson avec toute l’honnêteté qui la caractérise, et semble sérieusement vouloir en découdre avec une industrie musicale qui ne valorise pas suffisamment la femme. Une attitude frondeuse au service de sa musique, percutante et élégante. Une pop multiple et hypnotique, entre R’n’B, soul et hip-hop. Au premier plan, sa voix qui s’impose comme la colonne vertébrale des chansons et son principal instrument. Rencontre avec la très chic Rosie Lowe.

Paulette : Dans un mini-documentaire (réalisé par son compagnon Jack Hopewell, ndlr), tu dévoiles les coulisses de la création de ce premier album. A un moment, on te voit fondre en larmes sous la pression. C’est inhabituel pour un artiste de se montrer aussi vulnérable. Pourquoi as-tu craquer ?
Rosie Lowe : Pour être honnête, je me suis longtemps demandé si je devais inclure cette séquence. J’avais peur que ce soit un peu too much. Mon copain m’a mis face à la manière dont j’avais vécu tout cette expérience et je n’ai pas réussi à rester positive. Vous n’avez aucun contrôle sur l’industrie du disque, tout le monde vous dit comment vous devez vous comportez, le succès se mesure au nombre de likes… ça va à l’encontre de ce en quoi je crois et ça m’a complètement découragé. J’ai commencé à me comparer aux autres artistes et comme je suis assez sévère avec moi-même, ça rien donné de bon. J’étais déprimée et personne ne comprenait ce qui m’arrivait. J’ai décidé de dévoiler ce passage pour montrer ce qui ne se voit pas habituellement. On est loin du glamour et des paillettes, mais ça fait partie du job. Peut-être encore plus quand on est une femme. C’était important pour moi de montrer au public d’où je viens, les épreuves que j’ai dû surmonter pour en arriver-là, pour qu’il me comprenne. C’est une leçon de vie !

Est-ce que la gestation de cet album était douloureuse ?
Non pas du tout. Je pense au contraire que cet album m’a guéri. Bien sûr qu’il y a des moments plus difficiles, quand vous ne trouvez plus l’inspiration par exemple, que vous avez l’impression de ne plus avancer… vous avez le sentiment d’être en échec… mais la création reste une expérience formidable. C’est le côté business qui l’est moins (sourire).

Qu’as-tu appris au cours de ces 18 mois d’enregistrement ?
Presque deux ans. J’ai appris tellement de choses sur moi, notamment sur ma volonté de tout contrôler. C’est pour ça que j’ai intitulé l’album ainsi parce que cette thématique était omniprésente. Je veux garder la main sur ce que je crée, pour que personne ne puisse y toucher, mais en même temps je prends le risque de rater quelques opportunités. Je n’accorde pas ma confiance facilement, pourtant j’ai découvert que les meilleures choses naissent quand on choisit de se laisser aller. Quand j’écris une chanson, c’est sans doute le seul et unique moment où je ne suis pas dans le contrôle, je suis vraiment moi. J’ai appris à m’ouvrir et j’ai soigneusement choisi l’équipe qui m’accompagnerait dans cette entreprise en prenant soin de mon bébé. C’était une vraie collaboration, je n’avais nul besoin d’être sur la défensive. Mais encore une fois, le fait d’être une femme m’oblige à faire plus attention. Si je ne suis pas prudente, on pourrait en profiter.

Pour écrire cet album, tu es retournée dans la maison familiale du Devon. Qu’es-tu allée chercher ?
De l’espace et du calme. Je voulais qu’il y ait beaucoup d’espace sur cet album et je me suis demandé comme j’étais supposé créer de l’espace dans un environnement aussi étouffant que Londres ? J’adore y vivre mais je ne pense pas que ce soit l’endroit idéal pour se concentrer sur ce que l’on fait. Au contraire, on court après le temps. C’est pour cette raison que j’ai décidé de retourner à l’endroit où j’ai grandi, au milieu de nulle part, parce que c’est si paisible. Et je crois que j’avais besoin de me sentir en sécurité pour me montrer aussi vulnérable et explorer ce que j’avais au fond de moi. Le Devon a joué un rôle majeur dans ce processus d’ouverture. Il a beaucoup influencé ma manière d’écrire, parce que ce qui en ressort est incroyablement personnel. C’est un voyage intérieur.

Tes chansons touchent à l’intime, on peut carrément parler de mise à nu. Quelle vocation à l’écriture ?
Je sens que j’en ai besoin, du plus profond de mon âme. Ça peut sembler cucul mais c’est une question de survie. C’est un moyen d’expression. J’ai de la chance de l’avoir sinon je deviendrais complètement folle (rires). Ça me permet de travailler sur mes émotions et ça m’aide à me sentir comprise. C’est pour ça que c’est important pour moi de me montrer aussi vulnérable, parce que c’est aussi une façon d’extérioriser. Ce qui me touche le plus quand j’écoute une chanson, c’est l’honnêteté qui en ressort. Etre vulnérable n’est pas un aveu de faiblesse, bien au contraire. Se mettre à nu c’est se montrer fort et courageux.

Tu commences la musique à l’âge de 5 ans. A 12 ans, tu sais jouer de sept instruments et fais partie d’un jazz band (au saxophone et au chant) jusqu’à tes 18 ans. Que retiens-tu de cette expérience ?
C’est la meilleure école qui soit. C’est à la fois très difficile et hyper libre. Reprendre des classiques du jazz à un si jeune âge, jouer à plusieurs, se produire sur scène, c’est une expérience formidable. Par contre, je ne joue pas de sept instruments. C’est un mythe ! J’aimais tellement la musique que j’ai voulu toucher à tout mais je ne sais pas bien en jouer. A l’âge de 11-12 ans, j’ai dû faire un choix et j’ai finalement choisi ma voix. Au risque de décevoir quelques personnes, je ne suis pas un génie (rires).

Pourquoi as-tu choisi de te concentrer uniquement sur le chant ?
La voix est un instrument facile à jouer. En tout cas pour moi. Quand j’étais à l’université, j’ai remarqué qu’il m’était difficile de reproduire tout ce que j’entendais dans ma tête sur mon piano. La plupart du temps, je pensais à des mélodies sous la douche mais le temps que je m’installe à mon instrument elles s’étaient envolées. J’ai finalement découvert que le chant était le moyen le plus efficace de capturer mes idées. Pour la première fois, j’ai senti que l’écriture, la composition pouvaient être totalement inconscients. Je n’ai eu que des retours positifs donc j’ai continué dans cette voie. Aujourd’hui, j’utilise un peu plus mon piano parce que j’ai pris confiance en moi, mais je reviens toujours au chant, c’est une expression vraie.

Tu apparais toujours dans tes clips. Qu’as-tu envie d’incarner ?
Les visuels sont là pour servir la musique, ça ne doit pas prendre l’ascendant. Même si aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Les images sont plus fortes que tout et la musique devient simplement une bande-son. Je n’ai pas envie de ça. La musique doit rester au centre du projet, même si l’image est essentielle. Je sais ce que j’aime et je sais ce que je veux, il faut avant tout que ça me ressemble. Avec le recul, je trouve que mes visuels de l’année dernière étaient trop froids, ça ne reflète pas ce que je suis dans la vie. C’est aussi pour cette raison que j’ai réalisé ce documentaire. Je comprends que mon public ait besoin d’en savoir plus sur moi et j’ai trouvé que c’était un bon moyen de faire connaissance (sourire). Je n’ai pas peur de me livrer complètement dans mes chansons mais je suis beaucoup moins à l’aise avec mon image. En tant que femme, c’est sans doute plus compliqué.

“Il y a encore des gens qui pensent que certains corps de métier sont réservés aux
hommes”.

Tu es féministe, tu le revendiques. Dans Woman, tu incites les jeunes filles à prendre position pour l’égalité hommes/femmes. Comment peut-on faire avancer les choses ?
C’est un état d’esprit. Il faut dépasser les idées reçues. Il y a encore des gens qui pensent que certains corps de métier sont réservés aux hommes, comme ingénieur du son par exemple. C’est complètement faux ! Il faut absolument que les femmes, surtout les jeunes femmes, se disent qu’elles sont toutes aussi capables, et j’espère qu’un jour il y en aura de plus en plus. Il faut continuer de brandir le drapeau et je pense que ça doit passer par l’éducation. Les femmes sont de plus en plus indépendantes, elles écrivent et produisent elles-mêmes leurs chansons, mais on n’en fait moins état. Et si par malheur, il y a ne serait-ce qu’un seul homme qui gravite autour du projet, c’est à lui que revient tout le mérite.

C’est ce que me confiait Foxtrott, une jeune artiste montréalaise, il y a quelques mois. Elle doit sans cesse rappeler qu’elle produit elle-même ses morceaux, alors que le doute ne serait pas permis s’il s’agissait d’un homme…
Dans les paroles de la chanson Woman, je dis “Cos I am strong woman, I can’t be a mad woman (parce que je suis une femme forte, je me dois de rester fière, ndlr)” On me dit que je suis trop émotive ou complètement névrosée, mais si j’étais un homme, on prendrait ça pour de l’assurance. Ça me rend malade mais ça fait des années que ça dure. Je connais tellement de femmes qui partagent cette expérience. Encore une fois, ça passe par l’éducation, il faut sensibiliser les jeunes hommes et les jeunes femmes pour faire taire ces voix trop profondément ancrées dans les mœurs de nos sociétés.

Quels sont les obstacles que tu as rencontrés ?
Certaines personnes ont essayé de me faire changer. Bonne chance à eux parce que ça n’arrivera pas ! J’ai vraiment dû me battre pour sortir cet album et ce que j’entends régulièrement, c’est que je n’écrirais pas mes morceaux sous prétexte qu’un homme est impliqué (Dave Okumu, ndlr). Ça m’agace profondément, de même que le jeu des comparaisons. Je ne me sentirais jamais offensées car toutes les artistes à qui l’on me compare sont formidables mais je trouve ça trop faciles, voire même paresseux de la part de certains journalistes. Parfois, j’ai même l’impression qu’ils n’écoutent pas ma musique. Heureusement j’ai la chance d’être bien entourée, je suis fière de l’équipe qui m’accompagne, je travaille avec des femmes et des hommes incroyables.

Quelles sont les figures féminines qui t’ont ouvert la voie ?
Erykah Badu, je l’adore ! Grâce à elle, j’ai su que c’était possible de tout faire soi-même.

Une dédicace aux Paulette ?
Les filles, n’ayez pas peur de vous montrer vulnérables. Soyez honnêtes avec vous-même et allez au bout de vos rêves. Si vous êtes en colère, vous avez le droit ! Les hommes le sont aussi, vous voyez ce que je veux dire ? (sourire)

ROSIE LOWE :: Control
Mercury / Universal
Déjà disponible

Facebook : https://www.facebook.com/rosielowemusic
Twitter : https://twitter.com/rosielowemusic
Instagram : https://www.instagram.com/rosielowemusic

En concert le 4 mai à Paris (Le Pop-Up du Label)

Partager sur :

Vous pourriez aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *