ROKHAYA DIALLO, TU L’AIMES OU TU LA FERMES ?

La voix de la militante féministe et antiraciste résonne toujours en France. Controversée pour certain.es, figure politique et militante pour d’autres, la journaliste engagée Rokhaya Diallo interroge la société française, puisant ses données dans l’histoire coloniale. Islamophobie à l’encontre des femmes musulmanes, féminisme intersectionnel, question coloniale, elle décortique les oppressions sous différents angles : le genre, le féminisme, l’identité française, le privilège blanc ou encore le racisme d’État. Après Ne reste pas à ta place !, à mi-chemin entre l’autobiographie et le développement personnel, Rokhaya Diallo revient avec un tout nouveau livre, La France tu l’aimes ou tu la fermes ?, conçu comme une petite encyclopédie critique qui recense, via 55 de ses tribunes, les dérives de l’antiracisme politique.

crédit @BrigitteSombié

Ce livre est un recueil de vos combats. Pourquoi l’avoir intitulé La France tu l’aimes ou tu la fermes ?

Mon livre est une sorte de rétrospective tournée vers le futur concernant la question des égalités. Le titre est extrait d’un article publié dans l’ouvrage, il symbolise une grosse contradiction : on se considère comme un pays valorisant la liberté d’expression, mais on va reprocher à une personne issue d’un groupe minoritaire de ne pas aimer la France si elle se permet de la critiquer. On va même lui conseiller de retourner dans son pays d’origine si elle n’est pas contente. Cela montre que si on est issu.e d’un groupe de minorités, on ne peut qu’exprimer de la gratitude à l’égard de la France. Notre liberté est très limitée, finalement. Ce titre, c’est aussi une manière de détourner le slogan « La France tu l’aimes ou tu la quittes » que prononçait Nicolas Sarkozy, à une époque. Des mots toujours présents, de manière implicite, dans le discours politique…

Quel est l’impact que vous attendez de cette publication ?

Ce livre, c’est le bilan de dix ans d’écrits. C’est l’occasion de porter un regard distancié sur les événements qui ont eu lieu pendant cette décennie et de montrer qu’il existe des logiques de domination. On enferme souvent mon travail dans la polémique, je veux donc prouver qu’il y a de véritables analyses derrière mes textes. On peut ne pas être d’accord avec moi, mais je souhaite et j’espère permettre aux désaccords de se confronter dans la sphère intellectuelle, avec des arguments issus de recherches, grâce à ce livre.

Comment percevez-vous la situation actuelle en France ?

Je ne suis pas complètement négative : je trouve qu’une véritable effervescence intellectuelle émerge. D’ailleurs, c’est intéressant qu’il existe autant de critiques à l’égard des minorités. Ces attaques – comme celles dont je fais souvent l’objet – montrent que certaines questions peuvent être mises sur la place publique, obligeant ainsi la société à en tenir compte. Cela dit, l’évolution reste très lente et la représentation des minorités n’est évidemment pas encore très significative. Mais selon moi, nous sommes à un tournant décisif les choses commencent à bouger, un débat s’instaure sur le plan national.

Concernant la question de la représentation, un thème qui revient souvent dans votre livre : suffirait-il de favoriser celle des racisé.es en France pour combattre les oppressions ?

La représentation implique deux questions : l’une concerne la symbolique, l’autre la politique. Symboliquement, c’est important d’avoir des personnes autour de la table qui soient de couleurs diverses : cela permet à tout le monde de se reconnaître et d’inspirer les plus jeunes. Mais quid de la représentation politique, du fond ? Est-ce que ces personnes sont issues de classes sociales différentes (banlieues et classes populaires) ? Ont-elles des points de vuedivers ? Pour combattre les oppressions, il faut mettre en avant des perspectives différentes et analyser la société sous un prisme qui n’est pas celui dominant.

Comment peut-on définir le « racismed’État » ?

La Ve République a été créée dans un cadre colonial, tout comme les républiques précédentes. Il existe alors une concomitance entre l’avènement de la République et le contexte colonial : il est difficilement imaginable de penser que les institutions mises en place sont exemptes du contexte (raciste) de leur création. Le racisme d’État signifie que l’État peut produire du racisme. Le meilleur exemple est le cas du contrôle au faciès : les chiffres montrent que lorsque l’on est perçu.e comme maghrébin.e ou noir.e, on a vingt fois plus de risque d’être contrôlé.e par la police que le reste de la population. La police est une institution, elle dépend de l’État : c’est donc ce que j’appelle le racisme d’État.

crédit @BrigitteSombié

Comment avez-vous perçu politiquement l’affaire Adama ?

J’étais aux États-Unis, et c’était au moment de la mort de deux Noirs, Alton Sterling et Philando Castile. Tous les regards étaient alors rivés sur eux. Au début, Adama Traoré a été très peu évoqué en France ; aujourd’hui, nous en parlons beaucoup plus. Cette affaire m’a rappelé d’autres noms : Amadou Koumé, Lamine Dieng, Amine Bentounsi. Un écho très lourd. Force est de constater que la majorité des morts sous les mains de la police sont noirs ou arabes et issus de quartiers populaires. Les chiffres parlent, c’est une évidence. Dans mon travail, je m’appuie beaucoup sur les chiffres pour ne pas être que dans l’émotionnel.

Dans votre livre, vous démontrez que « le racisme actuel est la conséquence de siècles d’oppression, d’esclavage, de colonisation, de théories raciales qui ont placé les Blancs au sommet de l’échelle humaine » et que « chez les personnes blanches, il n’existe pas de sentiment collectif d’oppression » dû à leur couleur de peau. Cela démontre-t-il que le racisme anti-blanc n’existe pas ?

Le racisme a une histoire, c’est un système politique. Pour qu’il y ait racisme, il faut qu’il y ait un pouvoir. Un pouvoir qui peut être appuyé par les institutions, comme l’État. On peut parler de discriminations envers les Blancs, de haine, mais pas de racisme, dans la mesure où aucun système n’a été élaboré pour les stigmatiser. L’expérience du racisme est vécue de manière communautaire, collectivement ; or il n’existe pas d’histoire de racisme anti-blanc, pas d’histoire d’oppression au sens collectif. Parler de racisme anti-blanc, c’est une manière de relativiser la réalité du racisme, c’est sous-entendre que l’on ne comprend pas ce que subissent les personnes minoritaires.

Qu’illustre le tabou lié au terme « intersectionnalité » en France, selon vous ?

Cela montre qu’en France, nous pensons les catégories de manière isolée. L’intersectionnalité, c’est l’idée de subir de multiples oppressions et discriminations en étant une seule personne. Si on est une femme et qu’on est d’origine maghrébine par exemple, on peut être discriminée à la fois en tant que femme et en tant que personne racisée. Une femme racisée ne subit pas la même forme de sexisme qu’une femme blanche, ni la même forme de racisme qu’un homme racisé. Tenir compte des spécificités de chacun.e permet de créer des outils de luttes. Pourtant, en France, certaines féministes promeuvent un combat très uniformisant : elles vont par exemple considérer qu’être une femme et porter un voile pose problème. Or l’intersectionnalité permet notamment de dire que lorsque l’on est une femme, on peut faire tous les choix vestimentaires.

De quel oeil voyez-vous les combats féministes de nos jours ?

Le féminisme prend de l’ampleur et on ne peut pas nier l’impact positif du mouvement #MeToo. Mais en France, beaucoup utilisent encore la cause féministe pour stigmatiser les musulmanes, prétendument pour les protéger. En revanche, ces mêmes personnes ne sont d’aucun combat – égalité des salaires, lutte contre les violences sexuelles et / ou obstétricales, santé des femmes (accès à la contraception, isolement de la précarité menstruelle, endométriose, etc.). Sur ces thèmes, on ne les entend pas ! Ce qui prouve qu’une véritable instrumentalisation de la cause féministe existe.

D’ailleurs, chaque été, depuis plusieurs années, nous avons le droit à une polémique sur le voile et le burkini…

Je suis toujours étonnée de voir que des personnes prétendent défendre la liberté des femmes et mettent pourtant toute leur énergie à empêcher les femmes voilées d’avoir une vie normale.

Récemment, le mot « race » a été supprimé de la Constitution. Quelles conséquences cela pourrait-il avoir dans le pays ?

Cette décision ne fait que confirmer le déni qui existe dans le pays. Nous savons que les races n’existent pas sur le plan biologique, mais qu’elles sont des constructions sociales : la race existe sur le plan social. C’est un fait. Supprimer ce mot, c’est nier les différences de traitement entre les personnes, c’est détourner le regard du problème, qui est pourtant manifeste, et c’est enterrer celles et ceux qui souhaitent s’exprimer sur la question du racisme. Finalement, c’est une manière de les fustiger, de les pointer du doigt, alors que pour dépasser le mot « race », il faut au contraire ne pas avoir peur de l’employer, de l’affronter et de confronter ses conséquences.

Finalement, le problème ne serait-il pas de nier la réalité ?

En France, on a une réelle difficulté avec les mots, on en rejette certains, car ils font référence à des réalités auxquelles on ne veut pas faire face. On entend encore très peu parler de minorités, de « races » ou encore de patriarcat. Or, affronter les réalités françaises, les nommer, ce serait un très grand pas pour mieux vivre ensemble.

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La France tu l’aimes ou tu la fermes ?, Rokhaya Diallo, Éd. Textuel, 16,90 €, sortie le 9 octobre 2019

Article du numéro 45 « Ensemble », signé Lucie Leïla Mamouni

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