RAFRAÎCHISSANTE ELLIPHANT


Photos de Pierre Bdn pour Paulette Magazine

Ellinor Olovsdotter alias Elliphant est fraîche et dynamique ! Dans un monde où chacun contrôle à outrance son image, la chanteuse suédoise, installée à Los Angeles, nous crache au visage tout ce qu’elle pense, sans filtre et sans tabou. On la dit provocante, mais elle est tout simplement honnête, bien dans ses baskets ! Rencontre.

 
Paulette : Sur ce nouvel EP, je te trouve moins énervée, plus sage… je me trompe ?
Elli : Non c’est vrai ! Mes deux EPs, Look Like You Love It (2014) et One More ont été faits au même moment. Mais je n’ai conservé que les jolies chansons pour One More. Cet enregistrement reflète ce que j’ai en moi de plus personnel et de plus modeste, je l’ai fait en mon nom. Look Like You Love It était le fruit de multiples collaborations, très club, à la Major Lazer. Ça fait évidemment partie de moi, mais ce n’est pas tout. Et puis One More est un bon avant-goût de ce qu’il y aura sur l’album.
 
Cet enregistrement est aussi plus féminin. Parle-nous de ta collaboration avec la Danoise MØ et la jeune Américaine Doja Cat ?
Ça s’est fait très naturellement. Je suis fan de ces deux filles. Avec MØ, ça fait un moment qu’on évoque l’idée de travailler ensemble. Donc quand j’ai écrit One More, ça m’a paru évident de l’inviter. Pour Purple Light, que j’avais en tête depuis longtemps, j’imaginais un duo avec quelque chose d’un peu rap. Doja a adoré la chanson et elle est tout de suite venue l’enregistrer en studio. Ce sont deux femmes puissantes qui ont croisé ma route. Je n’avais pas envisagé les choses comme ça, mais tu as raison, pour mes productions précédentes, j’étais surtout entourée d’hommes. Alors que pour celui-ci, il s’agit surtout d’affirmer le pouvoir des femmes.

 
“Je me considère davantage comme un artiste tout puissant avec une chatte”
 
Tu es très “Girl Power”. Quelle serait la mission de la femme aujourd’hui ?
Je ne sais pas si je me définirais de la sorte. Je me considère davantage comme “un artiste tout puissant avec une chatte”. Je ne me considère pas comme une femme de pouvoir. La femme est soumise à tellement d’épreuves, comme en Afrique ou en Asie par exemple. Là-bas, les femmes souffrent vraiment, parce qu’elles n’ont pas assez à manger, parce qu’elles ne sont ni reconnues ni valorisées. Ce qui serait vraiment fort, ce serait d’aller dans ces pays et de monter un projet avec toutes ces voix merveilleuses ! Moi je n’ai fait qu’enregistrer une chanson avec une Danoise et une Californienne. Nous sommes nées dans un pays libre, nous avons cette chance. Ça n’a rien de Girl Power. C’est une expression ridicule, j’ai l’impression de parler des Spice Girls !
 
Et cette chanson pour la défense des animaux gris, une cause qui te tient à cœur ?
Oui j’ai envie d’y consacrer ma vie ! Je veux aller en Afrique et prendre soin de ces animaux, putain. Toute petite déjà, c’était mon rêve. Regarder des documentaires me faisait pleurer ! Je me sens vraiment concernée, même si je suis une fille de la ville depuis cinq générations. Dans mon organisme et mon environnement, il n’y a rien de naturel, il n’y a que du bêton ! Mais en tant qu’être humain, je dois apprendre de la nature et faire quelque chose pour le monde qui m’entoure, comme cette chanson. Je pourrais avoir toutes ces choses : des enfants, un appartement, un bon boulot, mais je ne pense pas que ça me rendrait heureuse, je continuerai de me battre contre ma dépression. Mais si je travaille au plus près de la nature, si je me retrousse les manches, et que je change les choses un tant soit peu, alors je trouverai la paix !
 
Ce qui frappe d’emblée, c’est ce phrasé ragga très typé. D’où vient-il ?
De l’accent suédois en anglais et parce que j’ai beaucoup voyagé en Asie, pendant quasiment huit ans. Là-bas les gens ne parlent pas très bien anglais. Mon accent a changé à leur contact et j’ai fini par créer mon propre langage. Je n’ai pas l’impression de parler le patois jamaïcain, mais c’est ce que tout le monde semble croire. C’est sûrement parce que ma musique s’inspire du reggae. J’ai passé du temps en Jamaïque mais pour mes amis musiciens, c’est le langage d’Elliphant, pas du patois. C’est cool parce que c’est une langue dynamique et évolutive, elle ne repose pas sur un système lexical précis, mais se nourrit des échanges en famille. Ils inventent des mots, le lait a plusieurs dénominations selon les personnes. L’histoire de la Tour de Babel dans la religion chrétienne, c’est fou ! C’est le plus grand défi de l’homme. Le fait que nous parlions des langues différentes est un vrai problème. Nous ne savons pas communiquer. Je maltraite et je crache sur le langage ! Je suis dyslexique et j’orthographie mal les mots. Je me considère comme une militante du langage !

 
“Je suis dyslexique et j’orthographie mal les mots. Je me considère comme une militante du langage !”
 
Tu définis ta musique de pop provocatrice et futuriste. Qu’est-ce qui t’ennuie dans la production actuelle ?
(Elle chante) “Love me, love me, love me / Harder, harder, harder (Ariana Grande feat The Weeknd, ndlr)”. Je ne peux pas le croire ! Ceux qui sont en tête des diffusions radio dans le monde entier pensent réellement que les gens sont stupides. Ça m’énerve ! Plus une chanson est vide de sens, plus les gens l’aimeront… c’est ce qu’ils croient en tout cas ! Parce qu’il ne faut surtout rien de compliqué ou de trop personnel ! Chaque année, il y a seulement une dizaine de chansons qui offrent de la profondeur et ce n’est pas la faute des musiciens. On a des musiciens incroyables et un public formidable prêt à les écouter. Malheureusement les chaînes de radio pensent que les gens sont idiots et se contentent de diffuser des chansons de merde. Ça me fait chier, vraiment ! On est vraiment intelligents, putain ! Tous ces mecs qui sont assis là à décider de ce que les gens aiment ou pas sont vraiment fatigants !
 
Tu dis : “Je veux être une pop star, mais je veux délivrer un message”. Lequel ?
Je pense que la pop peut-être une arme efficace et déterminante. J’ai fait de la photo et même de la peinture, mais je devais me battre pour attirer le regard des autres. Mais quand j’ai fait ma première chanson, tout le monde s’est battu pour me signer. J’étais enfin appréciée à ma juste valeur. Mes autres moyens d’expression sont aussi importants, je les aime tout autant, mais je me sens bien dans la musique parce que j’ai une équipe, du pouvoir. Je peux toucher un public large avec ce message de liberté, d’équilibre et de paix. “Save The Grey” (Sauvez les animaux gris, ndlr) sera mon premier combat !
 
Qu’est-ce que tu penses de l’hyper-sexualisation de la pop ? De Miley Cyrus, Katy Perry, Rihanna, Lady Gaga, etc. qui n’ont pas peur de se présenter à moitié nue ?
Elles sont toutes formidables et forcent le respect ! Je viens à peine de commencer dans ce métier et je me rends compte à quel point c’est compliqué de se faire une place. Rihanna est là depuis 10 ans, et elle est toujours restée fidèle à elle-même, à son message. Je suis très tolérante mais c’est très loin de l’artiste que j’ai envie de devenir. Toutes ces filles sont des stars, elles travaillent avec les meilleurs auteurs-compositeurs qui existent au monde, et concentrent tous leurs efforts à entretenir leur voix mais aussi leur physique. Ce sont des athlètes ! Moi, je suis une écorchée vive, je ne cours pas après les tubes ! J’ai envie de ressembler à Björk. Les gens sauraient qui je suis, ils me respecteraient pour ce que je suis, et ne me forceraient à faire quelque chose qui ne me ressemble pas ou ne tenteraient pas de m’enfermer dans une case. C’est comme ça que j’imagine les choses ! Je n’éprouve rien d’autre que de l’amour pour toutes ces artistes. J’ai eu la chance d’en rencontrer certaines. D’ailleurs quand tu te retrouves dans la même pièce, c’est puissant ! Elles ont un contrôle total sur ce qu’elles sont !


Tu parles de sexe et de drogue ouvertement. Que veux-tu prouver ?
Je n’ai plus rien à prouver ! Je veux que les gens comprennent qu’il est normal de parler de ces sujets sans en avoir honte. J’ai simplement envie de montrer l’exemple. Dans mon univers, les gens parlent ouvertement de leurs problèmes et je suis convaincue que cette attitude est plus saine. Si j’ai l’air hystérique, c’est uniquement parce que je crie haut et fort ce que tout le monde pense tout bas. Mais au fond je suis comme tout le monde. Il est important de parler de sexe aujourd’hui, parce que tout tourne autour de ça.
 
La provoc, c’est une posture ou une seconde nature ?
Au début, je ne savais pas comment me comporter. Je continuais de m’exprimer librement, comme j’aurais pu le faire avec mes amis, ma famille, sur ce qui pouvait me mettre en colère ou ce qui me rendait triste. Aujourd’hui, je commence à réaliser que les gens ne parlent que de ça et j’ai envie qu’ils entendent ce que j’ai à dire. Je n’ai pas envie de les fuir, juste parce que je suis trop agressive, alors je vais essayer d’être plus réservée, même si c’est ce que je suis au fond de moi. Prends une bière avec moi et tu verras ! Au début, je pensais : C’est tout ce que j’ai ! Mais aujourd’hui, je suis bien entourée, partout où je passe. J’ai confiance en ma voix, donc je peux équilibrer un peu plus les choses.
 
Un mot sur ton premier album à venir ?
Il ressemblera à l’EP. Il y aura des titres reggae et des ambiances 90. Il sera question d’amour mais aussi de l’idée de construire un foyer. L’être humain est toujours en quête d’un endroit où il se sent chez lui. C’est très naturel mais on ne sait pas vraiment ce qu’on cherche finalement.

 
Il est produit par Dr Luke (Nicki Minaj, Katy Perry, Jessie J, Kesha, Miley Cyrus). Qu’est-ce qu’a changé cette rencontre ?
Le son ! Le son est plus net, plus clair. Ça sonne plus américain et européen, ce qui n’est pas forcément péjoratif. Mais, il n’y a pas d’artifices à la Katy Perry. Elliphant n’est pas sous l’influence de Dr Luke (rires) !
 
Tu es suédoise, mais tu vis désormais à Los Angeles. Qu’est-ce que tu voulais fuir ?
J’ai toujours fui la Suède. Depuis dix ans en fait. Parce que je suis à la recherche d’un foyer. Je n’ai plus envie de vivre là-bas, les gens ne me comprennent pas. La Suède est nocive pour moi. Je suis une bien meilleure personne quand je suis loin de là. J’ai encore trop de rancœur en ce qui concerne mon enfance (un père absent et une mère en proie aux addictions, ndlr). J’ai accumulé trop de frustrations. J’aime la Suède quand vient l’été, j’aime y aller à ce moment-là, c’est assez magique. Mais y vivre, non, jamais !
 
Une dédicace aux Paulette ?
Restez vous-même et ne laissez pas les autres vous dicter votre conduite !
 

ELLIPHANT :: ONE MORE (EP)

Jive Epic – Sony
 
 
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