QUENTIN DUPIEUX : “JE NE SUIS PAS UN DÉGUEULASSE”

Pour son nouveau film Wrong Cops et la sortie de son premier Best Of avec Marilyn Manson, Gaspard Augé de Justice et Sébastien Tellier, Quentin Dupieux alias Mr Oizo nous a accordé une longue interview. Ses films sont pour certains bizarres, barrés même, et pourtant, l’oiseau est loin d’être excentrique. Plutôt posé, sage, gentil. Comme quoi, après le succès de Rubber sur un pneu caractériel, Steak avec Éric & Ramzy plus déjantés que jamais et Wrong, sur l’amour entre un homme et son chien, Quentin ne s’est pas fait mangé par Dupieux, il continue son chemin surréaliste d’un français créatif aux États-Unis. Mais le vent tourne, son retour en France n’est qu’une question de temps…

 
L’affiche a de quoi retarder l’envie des filles à aller voir Wrong Cops. On y voit un flic, le buste dénudé, les tétons gras sortis, et ce titre Mauvais flics. C’est un peu l’histoire du nouveau film de Quentin Dupieux, derrière le costume se cache un homme ou une femme désagréable, qui abuse de son pouvoir en plein centre de Los Angeles. Que se soit pour trafiquer de la drogue dans des rats morts, faire du shopping avec de l’argent sorti de nulle part, pisser sur n’importe quel mur… Rien ne les arrête, ces flics, même pas la musique de Mr Oizo, le véritable sujet de Wrong Cops. Elle nous enivre, nous écœure parfois mais elle rythme a coups violents ce nouveau long-métrage au goût de chewing-gum et aux tonalités absurdes. On aime. Et on attend de voir la suite, Quentin Dupieux finalise en ce moment son prochain objet cinématographique, “Réalité”, pour un joli retour en France.
 
Paulette : Quentin, je vous préviens, j’enregistre cette interview sur deux supports, pour bien vous entendre.
Quentin Dupieux : Je vois mes fréquences sur l’Iphone, c’est drôle. C’est même joli. C’est un peu FAIBLE…
 
Euh là c’est un peu FORT. (Rires) Nous en venons, maintenant que je vous entends bien, à ma première question. Comment est né Wrong Cops, votre nouveau film, quel est le début du film ?
C’est très simple, je suis parti de ce personnage de flic qui était dans mon film précédent, Wrong, qui avait un tout petit rôle dedans. Et en fait j’ai adoré ce personnage, ce mec, j’étais en train de faire un film cosmos, dans un autre registre. Instantanément sur le tournage, j’ai eu envie d’en voir plus sur ce personnage. Donc j’ai écrit à nouveau une scène pour ce flic, dans Wrong (2012), j’ai pu tourner une petite scène d’une minute en plus avec lui mais je n’étais pas rassasié. Et c’est de là qu’est née l’envie de faire tout un film sur cet unique personnage, pour changer de registre et aller dans un truc plus bête et méchant, qui m’a plu. Donc on peut dire que le film est né de cette envie de développer ce personnage de Duke, le flic désagréable.
 

PaOn retrouve ce personnage mais aussi un casting qui compte Éric Judor en borgne, fan de techno, c’était évidemment LUI pour jouer cet autre personnage ?
Ouais, c’est dur à exprimer mais généralement le casting de mes films, c’est un truc très fluide. J’aime bien travailler avec des gens que je connais un peu. Par exemple, là, j’ai une troupe qui s’agrandit et je pioche dans cette troupe. C’est toujours plus facile d’écrire pour quelqu’un que l’on connaît, comme ça on peut projeter des idées, ça n’est pas complètement vague. J’adore projeter quelque chose sur quelqu’un que je connais mais j’adore aussi l’inconnu, trouver quelqu’un à partir d’un texte. Il n’y a pas de règle finalement. Après, te dire pourquoi j’ai choisi ce mec pour tel rôle, c’est de l’ordre de l’abstrait. C’est juste des envies.
 
Les flics sont odieux et désagréables, vous avez quelque chose contre les flics ? Ou bien contre les fliquettes qui aiment le shopping ?
(Rires.) Alors non, c’est ce que je dis à tout le monde, j’aurais pu faire le même film avec des docteurs, vraiment, rigoureusement le même film, et je pense que ça aurait été globalement exactement le film. Le costume de flic, c’est un gadget, car l’uniforme c’est un truc marrant. Mais si on regarde bien le film, on se rend compte qu’on ne les voit pas travailler, c’est des gens déguisés en flics si on veut. En fait, je n’ai rien à dire sur la police, il n’y a même pas l’ombre d’une critique sur la police. J’ai choisi ce costume comme j’aurais pu choisir une blouse de médecin. Je vois ça comme un dessin animé, je parle des flics américains mais je n’ai jamais été confronté à un flic américain, c’est un truc que je ne connais absolument pas et ce n’est pas le propos. C’est ça qui devient drôle, se frotter à un sujet que l’on ne connaît pas et faire une sorte de projection. J’ai choisi les flics car pour moi c’est cinématographique, l’uniforme est chouette et que ça fait appel à l’inconscient.

Après, il y a un abus de pouvoir. Ils en abusent pour obtenir ce qu’ils désirent, que se soit pour qu’une fille montre ses seins devant la voiture du flic ou toute autre demande dans ce registre, c’est un abus de son pouvoir, un médecin pourrait abuser de son statut aussi…
Oui, c’est ça, le médecin aurait pu demander à sa patiente d’enlever sa culotte par exemple…
 
On est dans l’actualité là, un gynéco vient d’être condamné pour avoir fait ça…
Ah bah super… Tu vois !
“De mon point de vue, c’est le reste du monde qui est fou.”

Le film fait très américain, est-ce que vous êtes définitivement passé du côté US, est-ce que vous vous écartez du cinéma à la française ?
Ce n’est absolument pas mon but, ni mon envie. Ça n’a aucun intérêt d’aller aux US pour faire un film américain puisqu’ils le font très bien, ils ont leur façon de faire, ils n’ont pas besoin d’un petit français pour faire un film américain. Effectivement, je tourne là-bas, il y a des comédiens américains mais l’idée c’est de faire un truc hybride, injecter dans cette imagerie de film américain un esprit différent. Plus mes films vont ressembler à des films américains, moins ça sera intéressant pour moi. J’ai envie de te dire que ce n’est vraiment pas mon but ! Je me sers de la culture américaine, je me sers des films américains parce que c’est inévitable en étant là-bas, je prends même des comédiens connus aux US, tout ça fait partie des films mais l’idée ce n’est pas de leur ressembler. Ce truc de pastiche de film de flics, ils l’ont déjà fait super bien. Je mets le doigt dans un registre déjà bien exploré, il y a plein de films super sur les flics aux États-Unis, drôles, pas drôles, tout ce que l’on veut ! L’idée, je m’en sers pour avoir les codes, et j’en fais quelque chose de personnel. Par exemple, utiliser ma musique rend le film pas du tout américain. C’est une musique qui n’est pas très cinématographique, qui prend beaucoup de place dans une salle de cinéma, qui ne plaît pas à tout le monde.
 
Justement, j’ai l’impression que pour ce film, la musique est plus importante et elle prend plus de place que dans vos précédents films. Comment est-ce que vous avez travaillé, est-ce que vous aviez d’abord l’idée du film et ensuite vous avez ajouté la musique, ou est-ce que la musique a guidé la façon de réaliser, le scénario et tout le reste ?
L’idée, c’était d’utiliser ma musique, vraiment, puisqu’habituellement quand je fais des films, je compose ce que l’on appelle une BO, et je me fais souvent aider par d’autres musiciens qui maîtrisent la musique autrement, qui maîtrisent d’autres aspects de la musique…
 
Comme c’était le cas sur Rubber (2010) et Steak (2007) ?
Si si bien sûr, sur Steak j’étais avec Sebastian et Sébastien Tellier, sur Rubber avec Gaspard Augier de Justice, sur Wrong, j’étais en collaboration avec Tahiti Boy, qui est un musicien, qui fait des mélodies, des compositions, ce qui n’est pas du tout mon domaine, et je me suis dit sur Wrong Cops, autant le faire une fois, faire un film où je mets en avant ma musique, cette musique complètement décérébrée, enfin ce truc qui n’a rien avoir avec un film, c’est de la musique que l’on utilise 3 minutes dans une séquence de boîte de nuit, mais sur la totalité d’un film c’est une musique un peu rugueuse et j’avais hyper envie déjà de faire un film autour de la musique, que la musique soit le sujet du film, et j’avais envie de faire le film comme je fais de la musique.

Du coup, comment ça se créer, d’abord la musique, est-ce que le montage vient accentuer la musique ?
Sur ce film, globalement, j’ai utilisé des morceaux qui existaient déjà. J’ai pioché dans ma discographie. Ça fait 15 ans que je sors des disques, l’idée c’était « Bon, voilà, j’ai 150 morceaux dans la nature », il y en a quelques uns qui ont eu une vraie vie, qui ont eu un peu de succès et qui ont été joués en boîte de nuit, ou qui ont été sur des publicités. Et il y en a plein d’autres qui n’ont jamais eu de vie, qui sont restés des morceaux inutiles sur un album. Mais l’association avec des images, ça rend les morceaux tellement plus forts ! De la même façon qu’un morceau peut donner de la puissance à une image, ça marche aussi dans l’autre sens. Bref, je n’ai quasiment pas composé de musique pour ce film, j’ai fait quelques virgules par-ci, par-là, mais globalement, 99% de la musique que l’on entend dans le film, je suis allée la piocher dans mes disques.
 
Quelque chose se passe au niveau du buste, que se soit l’affiche de Wrong Cops ou alors cette scène du flic en train de draguer une fille devant sa voiture, est-ce que ça veut dire que la vulgarité chez Quentin Dupieux, elle ne se situe plus en dessous de la ceinture ?
J’aime bien cette question…

« Je crois que je suis resté très correct même s’il y avait cette envie de trucs crades, mais comme je ne suis pas un mec crade… »

 
Le film n’est pas particulièrement vulgaire.
Non c’est vrai, je ne trouve pas qu’il soit vulgaire. Je crois que je suis resté très correct même s’il y avait cette envie de trucs crades, mais comme je ne suis pas un mec crade… Par exemple, je n’ai pas envie de filmer une bite, je n’ai pas envie de filmer le cul d’un mec, j’ai pas envie de film un mec qui vomit. Tous ces trucs là que l’on peut faire dans une comédie et qui font marrer certaines personnes, ce n’est pas du tout mon domaine ! Même en étant dans ce mode crade, avec un travelo ou un flic en slip, le travelo est quand même mignon, il n’y a rien de dégueulasse parce que tout simplement je ne suis pas un dégueulasse !
 
Comment s’est passée votre rencontre avec Marilyn Manson, pour le film et pour le titre Amicalement ? Quentin Dupieux et Marilyn Manson, c’est un peu le duo improbable…
Ça s’est fait très simplement, il ne me connaissait pas du tout et il a regardé Rubber, il s’est mis à adorer ce film mais je pense parce qu’il ne savait pas d’où ça venait, il y avait un côté très mystérieux pour lui, ça le faisait marrer, il a adoré la musique, etc. Il a cherché à me joindre pour me le dire. On s’est échangés quelques emails, et puis je me suis rendu compte que c’était un mec super, on s’est rencontrés et je l’ai adoré. Marilyn Manson, c’est en fait un mec qui passe sa vie à regarder des films. Et il m’a dit “faudrait que l’on travaille ensemble”. Je l’ai pris au mot, j’ai écrit ce personnage pour lui, on a fait le film ensemble, on est devenus copains alors qu’on était un peu comme deux étrangers, moi je ne connais absolument pas sa musique, lui ne connaissait absolument pas la mienne, on s’est rencontrés comme ça, c’était marrant. Donc on a essayé un soir de faire un morceau ensemble, ce n’était pas terrible car on n’avait pas de méthode. Sa façon de faire et la mienne dans un studio, ça ne fonctionnait pas ; c’est juste une question de méthode. Ça n’a pas pris donc j’ai eu une idée. Je lui ai dis : “On n’a pas besoin de studio, tu vas prendre ton Iphone, et tu vas enregistrer les 7 mots You Look Like Shit When You Dance. Et moi je vais les sampler et je vais faire un morceau”. Il l’a enregistré de la même manière que l’on est en train d’enregistrer cette interview, j’ai reçu le petit QuickTime, j’ai découpé sa voix et j’ai fait le morceau. C’est quand même une collaboration, c’est comme si je lui avais écrit un petit rôle. J’ai eu envie de faire ce morceau avec lui, je ne l’aurais pas fait avec quelqu’un d’autre. Ça marche bien. Et puis le fait que ça soit Manson qui dit : ”You look like shit when you dance”, c’est plus important que si c’était une voix d’ordinateur ou un facteur.
 

Qu’est-ce que vous répondez aux gens qui vous trouve bizarre ou qui se disent “Cet homme est fou” ?
J’ai une réponse très simple.  De mon point de vue, c’est le reste du monde qui est fou. En vrai, j’ai une vie totalement saine, j’ai des envies de création, je fais ce que je veux et c’est à prendre ou à laisser, je ne force personne à regarder mes films, ni à écouter ma musique. Mais j’observe le monde, je le vois mal fonctionner et je vois beaucoup plus de folies autour de moi. Ne serait-ce que lorsque je prends un taxi à Paris, le chauffeur est nettement plus fou que moi. Je suis calme, je fais ma petite vie et je ne dérange personne…
 
Comment ça ? Qu’est-ce qu’ils ont les taxis parisiens ?
Systématiquement, on prend un taxi à Paris, on est embarqué pendant 10 minutes dans la folie d’un mec ! Il a une vie de chiotte, il s’emmerde, il en a marre de conduire, il ne gagne pas assez d’argent, il a envie de tuer les vélos… Le mec est beaucoup plus fou que moi ! Moi j’ai envie de tuer personne…

« C’était tellement agréable de retrouver la langue française avec Alain Chabat »

 
Est-ce qu’on a le droit de savoir ce que vous faites en ce moment, avoir un aperçu d’un prochain film ou d’un prochain album ?
Juste après Wrong Cops on a tourné “Réalité”, qui est un vieux projet d’il y a 4 ans, qui est mon projet le plus écrit, qui est un truc que j’ai trimballé, la première version existait même avant Rubber. On l’a tourné il y a 8 mois avec Alain Chabat dans le rôle principal, en Californie, le film est moitié Français, moitié Américain, une partie des dialogues est en français, l’autre partie en anglais. C’est un film très différent de tous les autres, il est beaucoup plus mental. C’était tellement agréable de retrouver la langue française, avec Alain Chabat mais aussi Jonathan Lambert, Élodie Bouchez… De vraies scènes en français, c’était un régal. Je l’ai monté, on est en pleine post production et mixe du son, le film sera bientôt prêt. On pense le sortir fin 2014. Je tourne également un projet mystère. Et je fais quotidiennement de la musique, je ne me donne pas de période, j’en fais tout le temps et à un moment, c’est évident, il y a 4 ou 12 morceaux qui me plaisent et d’un seul coup, j’en fais un ensemble et je les finalise. Je suis toujours en train de faire de la musique.
 
Si je vous dis Paulette, ça vous fait penser à quoi, à qui ?
Paulette, c’est pas une vieille BD un peu pédophile, non ? Non ce n’est pas Paulette, comment elle s’appelle… Un livre pour enfant où on voit tout le temps la culotte de la petite fille…
 
Martine ?
Martine oui ! Je confonds. Paulette m’a fait penser à Martine, la BD pédophile. Voilà qui est dit…
 

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