« QUAND IL INSISTAIT, JE FINISSAIS TOUJOURS PAR DIRE OUI »

A l’heure où Instagram s’inscrit comme un porte-parole de notre société, les langues se délient. Les comptes qui dénoncent, qui portent des témoignages, ou recensent ces mots qui blessent, fleurissent sur le réseaux où l’image est reine. Rencontre.

Ces nouveaux comptes Instagram qui relayent des témoignages se multiplient.
Crédit : Alex Bracken on Unsplash
Ces nouveaux comptes Instagram qui relayent des témoignages se multiplient.
Crédit : Alex Bracken on Unsplash

Il est assez tôt ce mardi matin quand elle décroche son téléphone. Sa voix tremble déjà, je n’ai fait que la saluer. Elle sait de quoi nous allons parler, comme un accouchement douloureux mais nécessaire, elle prend une grande inspiration et s’excuse. Marion* a fait entendre son histoire à travers ces nouveaux comptes sur Instagram. « Il s’agit de profils qui ne publient que des citations, le plus souvent sur fond uni. Généralement ils ont des thèmes : témoignages sur le sexisme tout court, ou à l’école, dans le milieux professionnel (…), sur la charge mentale aussi, ou simplement sur la vie des femmes. » Des citations porteuses de traumatismes le plus souvent, sous couvert d’anonymat. Ils sont de plus en plus nombreux, ces profils engagés. Les témoignages suivent, et inondent les fils Instagram.

Savoir que l’on est victime

« Il y a des sujets plus difficiles à aborder que d’autres, avec sa famille tout comme avec ses amis. Pourtant, avec le recul, j’ai réalisé que je n’étais très certainement pas seule dans ma situation et probablement que si quelqu’un m’en avait parlé, je m’en serais aperçu bien avant. » Pour Marion, le plus difficile « dans la position de victime« , c’est de se rendre compte que l’on tient ce rôle. Des phrases qu’elle appuie d’ailleurs avec beaucoup de fermeté dans sa voix. Un pic d’agacement peut être même, qui traduit une incompréhension de la part de la jeune femme. « C’est terrible de se dire que dans certaines situations nous sommes victimes, mais nous n’en n’avons pas conscience. A ce stade là, on est involontairement complice de ce qui se passe. Je ne dis pas que les victimes ont leur part de responsabilité, bien loin de là mon dieu… Je dis seulement qu’il faut le déclic de se le dire et pour ça, bien souvent, nous avons besoin d’aide.« 

Pour Marion, le déclic a été une simple série télévisée. « C’était vraiment une soirée banale où je m’installais dans mon lit chez mes parents après le dîner, devant Netflix. Je regardais ce genre de séries légères pour ados, même si je n’en étais plus une. Il y avait de grandes histoires d’amour et de plus petites amourettes, des fêtes entre amis, des bals de fin d’année, enfin du grand scénario américain. Puis, alors que je swipais Instagram sur mon téléphone à côté, une conversation a retenu mon attention dans la série. C’était une scène où deux copines discutaient des histoires d’amour et de sexe. Une réplique a raisonné dans ma tête.« 

« Il ne faut pas minimiser l’emprise des gens »

Il était son premier amour. Celui qui peut vous faire faire sentir des papillons dans le ventre et vous mettre des étoiles plein les yeux autant que de vous détruire. Celui pour qui l’on donnerait la lune et les étoiles, pourvu que ce soit le bon. Quelquefois celui avec qui on se construit, d’autres fois, celui avec qui l’on s’oublie. « Maintenant je le sais, c’était une relation nocive, il n’y avait rien de sain. Je me suis abandonnée à lui. J’avais 17 ans, puis 19 quand ça s’est terminé. Il était mon premier amour, ma première fois, ma première présentation familiale, il était mon premier échec aussi. » Marion marque une pause. Je la rassure, nous avons tout notre temps. Elle sourit dans un soupire, « ça peut paraître ridicule, mais il ne faut pas minimiser l’emprise des gens, ça peut être terriblement destructeur« .

Un récit difficile mais libérateur

Elle a écrit : « Quand il insistait, je finissais toujours par dire oui. Je n’avais pas envie de coucher avec lui. » C’était ça, son témoignage. Une quinzaine de mots qui la font encore pleurer aujourd’hui. « Je pense que ça peut paraître léger et dérisoire. Il était mon copain, il ne m’a pas forcée physiquement, il ne m’a pas violentée. Mais c’était tout aussi douloureux que de la violence physique, et c’est important de le dire. » Derrière ce témoignage, il n’y a pas seulement une mauvaise histoire passée. Il y a aussi un corps à se réapproprier, une sexualité à reconstruire et à comprendre de nouveau, le réapprentissage de la confiance, une travail de déculpabilisation énorme et même une nouvelle définition de l’amour à trouver.

« Je ne suis pas prête à prendre la lumière pour servir les grandes causes de ce monde. Je ne suis pas militante, je ne suis pas courageuse, je suis quelqu’un de fragile et je le sais. Peut-être d’autant plus depuis cette histoire… Je ne suis pas encore prête à parler de ça autour de moi, ouvertement, même 4 ans après la fin de cette histoire. Mais s’il y a quelque chose que je retiens de tout ça, c’est que l’on a besoin de dire au monde ce que l’on vit, on a besoin de témoigner, de porter nos histoires. Nous ne sommes jamais seul.e.s dans ces situations, quelles qu’elles soient, nous sommes compris, et même écoutés quelquefois. Nous devons connaître l’histoire des autres pour savoir que ça peut nous arriver, aussi.« 

« Si vous avez mal, dites-le »

Alors que nous vivons dans l’ère des réseaux sociaux, nous pouvons constater de nombreuses mutations sociétales sur ces plateformes. Celle de prendre la parole notamment. « Les réseaux peuvent être utilisés à bien, et ils le sont de plus en plus. Je suis très optimiste à ce sujet. » Pour Marion, ces nouveaux comptes Instagram sont un début de solution à certains problèmes -trop- souvent passés sous silence. « S’il n’y a qu’un seul message que je devrais faire passer, ce serait : surtout parlez-en, même anonymement sur les réseaux sociaux. Ne banalisons aucune situation qui nous font souffrir, si vous avez mal, dites-le.« 

Tour d’horizon de ces nouveaux comptes Instagram

  • Phrases Assassines dénonce les « violences ordinaires », il « lutte contre le silence et l’obscurité ».
https://www.instagram.com/p/CAa1t_qAh6y/
  • Paye ton poil relaye des témoignages sexistes et pilophobes.
https://www.instagram.com/p/CBsPpH3ApOK/
  • Dans la bouche d’une fille présente des situations de sexisme quotidien et dénonce les stéréotypes de genre.
https://www.instagram.com/p/CCBiiVYCAtd/
  • Les mots de trop, ce compte est tout nouveau et propose de sensibiliser contre les discriminations en école d’art.
https://www.instagram.com/p/CBbKXKaBiF3/

*Le prénom a été modifié pour des raisons d’anonymat.

Article de Aurélie Rodrigo

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