POURQUOI RIRE DE SOI EST EXACTEMENT CE DONT ON A BESOIN EN CE MOMENT

La situation appelle à se choyer, on ne le répétera jamais assez. Et à en croire certain·e·s expert·e·s, ça passerait aussi par davantage d’autodérision. Explications.

Pas facile de se détendre quand on ne sait plus sur quel pied danser de l’angoisse ou de la déprime. Pas facile non plus de se rassurer en lisant qu’on a toutes les chances d’éviter un reconfinement, et que finalement plus du tout. Et puis que si, et puis que non. Les infos puent, les rues vident puent, le nombre de cas pue.

Le couvre-feu, lui, innove. Au lieu de puer, il nous rend claustro. Et pour cause : on n’est pas sorti·e·s depuis un bail. Vraiment sorti·e·s, je veux dire. Pas juste faire le tour de son quartier en se gelant le cul parce qu’impossible de le poser ailleurs que sur un coin de banc, dans un coin de parc qui pue, lui aussi, le désespoir et l’exode urbain, cette fois-ci. On en vient à rêver du jour où on entrera à nouveau dans un bar parfumé à la bière de la veille. Du soir où on attendra congelée, sapée comme jamais, que le videur de la boîte cool du IXe daigne enfin nous laisser passer. Où rester chez soi redeviendra un choix. 

Ça fait des mois qu’on essaie de se distraire comme on peut et de miser à fond sur une routine adaptée à la situation. Parfois ça marche à merveille, parfois bof, parfois non. Ce qu’on sait, c’est que là, on a l’impression de toucher le fond. On tient, hein, il le faut. Mais à en parler avec nos potes, nos proches, nos moins proches, nos collègues, Twitter, les vieux·vieilles qui engagent la conversation avec n’importe qui dans la queue de la boulangerie parce que rongé·e·s par la solitude : on n’en peut plus. On a besoin de se marrer autrement qu’en matant une tonne de vidéos sur les réseaux, et des mèmes viraux aussi parfaits soient-ils. On veut se débarrasser de l’inquiétude qui entoure l’avenir et puise sa force dans une incertitude compliquée à dédramatiser. On craque complet, on pleure, on rit, on dort trop ou pas assez. 

Et au milieu de tout ça, j’ai commis l’achat impulsif de chaussons fourrés. 

Crédit : Netflix

Là, vous vous dites certainement : « elle a complètement lâché la rampe ». Et je ne vais pas vous contredire, je suis bien en train de vriller. A cet instant même, d’ailleurs, je tape frénétiquement ces mots sur mon clavier en me disant qu’au moins, avec l’excuse de bosser, je peux trouver refuge solo l’espace de quelques heures. Un stratagème un peu honteux pour échapper à ma fille d’un an (en vrai quinze mois, mais je me fais shamer si je parle en mois) qui a une nouvelle lubie : me poursuivre avec son livre musical. Terrible, surtout que le pauvre bouquin a tellement été joué que la voix déraille façon Schwarzenegger dans Robocop. Et je défie quiconque de me dire que d’écouter dix Toc, toc, toc Monsieur Pouce, et trois Petit lapin plein de poils d’affilée ne donnent pas envie de tout plaquer pour traverser l’Atlantique en solitaire.

Bref. Les temps sont durs. Mais assez parlé de ma progéniture.

L’autre jour, en quête d’un truc à vous raconter, je suis tombée sur une interview de trois psys qui prônent l’autodérision comme remède drug-free à la morosité ambiante, et arme selfcare en puissance. Ça m’a parlé. Parce que j’estime qu’on en manque cruellement dans ce monde très sérieux (avec toutes les raisons de l’être, ne me méprenez-pas), et que rire de soi est une qualité à encenser, en plus d’un mécanisme libérateur. Si vous ne me croyez pas, regardez ces interviews d’Obama. Ou de Timothée Chalamet pour la Gen Z. Irrésistible ET salutaire. Puis écoutez les arguments des pros.

Autodérision bienveillante

Pour Adam Reynolds, thérapeute et prof en université, la raison pour laquelle on réussit moins à rigoler – et surtout pas de soi – en ce moment est clairement légitime et compréhensible. La faute à la façon dont la crise nous rend plus vulnérable, précise-t-il, et au fait qu’autodérision rime avec « baisser sa garde ». Pas évident ces derniers temps. Pourtant, appuie l’expert, il serait judicieux de s’y (re)mettre rapidement. « Lorsque nous pouvons – même l’espace d’une seconde – sortir de notre problématique et voir les choses différemment, nous arrivons à reprendre notre souffle, à reposer nos muscles mentaux », explique-t-il. « Et si nous pouvons rire à ce moment-là, voir le côté comique en nous, alors peut-être que nous serons à même de guérir un peu. » 

Autre spécialiste, autre point : Selon le Dr Willibald Ruch (expert suisse en humour de l’Université de Zurich, ce n’est pas rien), « une personne joviale semble plus résistante aux événements négatifs, et est plus à même de faire face aux adversités de la vie avec un sourire », assurait-il dans une interview pour NBC en 2017, soit trois ans avant que ses paroles prennent un tout nouveau sens. Traduction : se moquer (avec bienveillance) de ses propres travers, de ses maladresses, de ses habitudes foireuses, de son amour inconditionnel, non pas pour son enfant (j’rigole), mais pour Recherche appartement ou maison : que sont-ils devenus ?, aurait tendance à nous soulager de notre insatiable manie de ruminer. Et ce, pour mieux voir la vie – sinon en rose – un peu moins grise qu’elle ne l’est aujourd’hui. 

Si on réfléchit, c’est vrai qu’on se sent toujours mieux quand nos défauts déclenchent un rictus voire un gloussement personnel, plutôt qu’en broyant du noir et en s’auto-flagellant d’être comme on est, et de ressentir ce qu’on ressent. Seulement, plus facile à dire qu’à faire.

Crédit : HBO

Consciente que ce qui incarne un automatisme pour certain·e·s s’apparente à un exercice fastidieux pour d’autres, une collègue de Ruch, la chercheuse Jennifer Hoffman, énumère quelques conseils au New York Times. De quoi réussir à – qu’on se le dise – se foutre de sa propre gueule en beauté. Notamment, elle invite à identifier ce que l’on n’aime pas chez soi, puis à trouver des blagues qui le mette en lumière (et nous, en valeur). Exemples : son (mon) incapacité à danser en rythme, à faire deux choses à la fois, à ne pas chialer devant n’importe quel téléfilm bidon. Se railler permet aussi de reprendre une forme de contrôle sur ces traits qui nous déplaisent. Et donc, de dédramatiser.

Alors bien sûr, loin de moi l’idée de vous enjoindre au bonheur. Je suis la première à me plaindre et je pense que ça fait un bien fou. Il ne s’agit surtout pas de dire : soyez heureux·se, riez, fanfaronnez, comme s’il suffisait de le formuler pour que tout aille mieux. Nos émotions négatives sont aussi valides que les autres, et il n’est pas question (jamais, d’ailleurs) de les réfréner, ni de presser notre guérison. Loin de moi également l’idée d’encourager à l’auto-dépréciation néfaste qui, sous couvert d’humour, dissimule une critique permanente de nos propres failles sans aucune forme d’indulgence, et accroît plus encore notre fragilité. Ici, c’est tout l’inverse : rire pour relativiser avec tendresse, et accepter entièrement qui l’on est. « Acquérir la capacité de vous regarder et de regarder vos mésaventures d’une manière bienveillante, et d’en être amusé·e », insiste en ce sens la chercheuse.

Il y a donc de bonnes chances pour que miser sur ce mécanisme positif nous aide à relâcher la pression bouillonnante qui ne sommeille plus en nous, puisqu’elle est à deux doigts d’exploser. Et nous donne des clés pour réagir face à un quotidien bouleversé.

En tout cas, en cette ère parasitée par nombreux événements extérieurs, ça ne coûte rien d’essayer. 

Chronique de Pauline Machado

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