POURQUOI NOS RÊVES SONT-ILS AUSSI INTENSES PENDANT LE CONFINEMENT ?

Depuis presque deux mois, on se réveille quasi chaque matin la tête dans le brouillard, encore perturbée par le scénario qui nous a tenu en haleine toute la nuit. La quarantaine a détraqué nos rêves, et voici pourquoi.

Vendredi 24 avril, notre groupe WhatsApp vacille : « L’autre nuit, j’ai rêvé que je tuais deux d’entre vous, mais je ne dirai pas lesquelles », lâche Cécilia. Il faut dire qu’étant six, le suspense est de taille. « Vous arriviez à un moment où je venais de tuer quelqu’un d’autre (décidément) et je n’avais pas d’autre choix que de me débarrasser de vous ». Erreur fatale et thème récurrent, apparemment : même jour, différente conversation, une autre de mes proches confie avoir assisté à un meurtre dans un rêve. Et puis, il y a celles qui reçoivent la visite surprise de leur ex dont elles n’ont plus entendu parler depuis des années. Coup classique, quoique sûrement aussi peu agréable qu’un homicide imaginaire. 

Personnellement, je suis moins extrême : quand je dors, je deviens proprio et je porte une attention particulière aux détails. Je me souviens encore des tomettes sur le sol de la salle à manger d’une maison que je visitais dans mon subconscient. Sur le coup, ça m’a d’ailleurs étonnée : la demeure était vers Soissons (havre de paix picard largement sous-estimé, soit dit en passant) pourtant j’aurais davantage prêté le carreau rouge à la région PACA. Ou alors, je suis un agent masculin du FBI qui tente de percer à jour une histoire de corruption et de dommages collatéraux suite à un concours de toilettage canin sanglant. L’heure est grave. Ou plutôt révélatrice : il faut que j’arrête les rediff de Stéphane Plaza. Et de Miss Détective.

Au-delà des similarités en termes de traumatismes (assassinat ou retour de l’ex, même combat), ce qui semble lier nos songes ces derniers temps, c’est l’intensité avec laquelle on les vit. Le genre de nuits qui provoquent un réveil en sursaut, généralement transpirant, et un manque de repos flagrant qui donne à notre journée de travail des airs de longue traversée du désert – alors qu’on vient de passer huit heures à dormir comme une pierre, bave au coin des lèvres. Inutile de chercher bien loin, le confinement, aussi proche de la fin soit-il, influe sur nos rêves, ça ne fait aucun doute. Mais la question demeure : pourquoi ?

Chamboulement du quotidien et signification approximative

Pour Freud, le rêve est le lieu de l’accomplissement déguisé d’un désir refoulé. Pour Perrine Ruby, chercheuse à l’Inserm, cela a davantage à voir avec le contexte extérieur qu’avec de supposées envies intérieures. Elle explique au Figaro que « deux facteurs ont un impact sur le sommeil et les rêves : le changement de mode de vie (le nôtre est subitement devenu plus sédentaire) et le stress, autrement dit l’inquiétude face à cette maladie et l’impact qu’elle va avoir sur notre société ». Ce qui explique un bouillonnement de créativité paupières fermées, et exclut le souhait enfoui. Plutôt rassurant. 

Mais maintenant qu’on sait qu’elles ne trahissent pas de sombres desseins, on veut connaître le sens de nos péripéties nocturnes. Et on n’est pas les seul.e.s. Quand on tape « signification rêve » dans Google, les premières recherches sur lesquelles on tombe sont « signification rêve dent », « signification rêve serpent » et « signification rêve plan à trois ». Tout un programme, qui ne dévoilerait rien de bien concret, assure cependant Bernard Lahire, sociologue, au HuffPost. « Il est impossible de se référer aux ouvrages ou sites qui donnent des significations universelles aux symboles que l’on perçoit en rêve, pour la simple et bonne raison que chaque rêve est unique », lance-t-il.

Mais encore ? « Prenez l’exemple d’une personne qui va rêver de la tour Eiffel », poursuit l’expert. « Pour un étranger qui n’a jamais visité Paris, cela peut révéler une envie de voyager. Pour un Parisien, cela peut avoir un rapport avec les attentats de la capitale ». Ne pas trop s’attarder sur les interprétations, donc. 

Sauf qu’on adore ça, savoir ce que ça peut bien vouloir dire. Et n’y croire que quand ça nous arrange. Une fois on m’a certifié que rêver de perdre ses dents signifiait que j’allais mourir d’ici dix ans. C’était en 2008, ça vous donne une idée de la fumisterie de la chose. Oui mais bon, on s’ennuie.  Alors pour les thèmes qui semblent faire l’unanimité, on a quand même tenu à dénicher une idée de ce qu’ils présagent. Pour ce qui est d’un assassinat brutal (on ne s’en remet pas), ou d’une ambiance morbide qui règne dans nos nuits depuis quelques soirs : bonne nouvelle, rien de catastrophique.  

« Ces rêves s’avèrent positifs », assure Christiane Riedel, thérapeute et experte en la matière à Madame Figaro. Ouf. « Ils nous montrent les épreuves de la vie qui permettent de nous rendre plus profond, solide et compréhensible ». Et avec la situation actuelle, leur portée se précise : « Ce que nous vivons va contribuer à une nouvelle façon de vivre ; c’est une mort de notre ancienne version ». Tuer pour mieux renaître, semble-t-il ? Et appréhender ce nouveau monde qui nous paraît encore si abstrait. On ne sait pas ce qu’il nous réserve mais ce dont on est sûre, c’est qu’on n’aimerait clairement pas que notre ex en fasse partie.

En parlant de ça, impossible de résister non plus à déchiffrer son apparition. de plus, l’affaire est loin d’être isolée. On a même des amies qui ont rêvé d’avoir pris une douche avec un type à qui elles souhaitent le pire, voire d’être allergique au fromage. C’est dire si l’explication s’avère urgente. La thérapeute rassure toutefois : la vision de son ancien partenaire, même à poil, ne trahit pas un manque, bien au contraire. Plutôt une mise en lumière d’une de ses qualités dont on devrait s’inspirer : « Si ce dernier était autoritaire, votre inconscient vous incite à l’imiter et à mettre en pratique ce trait de caractère dans votre quotidien », confie-t-elle. 

Mouais. On préférera se contenter d’une version maison : s’il.elle hante nos nuits, c’est pour nous rappeler qu’on a pris la bonne décision. Car le bonheur de se lever le matin, et de réaliser que cette époque est bel et bien révolue, a des vertus quasi orgasmiques. Une sensation qu’on a hâte d’expérimenter dans le monde d’après, d’ailleurs. Quand l’épidémie ne sera plus une menace, que les personnels en première ligne ne risqueront plus leur vie. Quand on aura pris nos marques dans ce nouveau normal, que l’on pourra serrer nos proches dans nos bras, se déplacer avec qui l’on veut librement. Et qu’on aura, enfin, l’impression de se réveiller d’un mauvais rêve.

Article de Pauline Machado

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