POURQUOI LES POSTS « INUTILES » SUR LES RÉSEAUX NOUS FONT PLUS DE BIEN QU’ON POURRAIT LE CROIRE

Au milieu d'une négativité et d’une agressivité propres aux réseaux sociaux, se trouvent des « dump » candides de photos de plat, de tenues, de playlists Spotify, publiées sans autre but que d'insuffler une touche de positivité sur Internet, et par extension, de joie aux internautes. Bonne nouvelle : ça marche.

Il y a six mois, j’ai supprimé mon compte Twitter. Ça m’a pris d’un coup, après une énième mention agressive liée à un de mes articles en soutien aux combats des travailleur·euse·s du sexe. Devant l’effet que ces mots acerbes avaient sur ma santé mentale, bien supérieur à la visibilité que je pouvais tirer du réseau, j’ai décidé qu’il était temps de m’en détacher. Et ça ne concernait pas que les messages qu’on m’adressait directement. 

Les réflexions négatives et harcelantes qui abondaient sous n’importe quelle publication me sortaient par les yeux, les scrolls interminables en ces eaux troubles impactant mon esprit déjà tourmenté par un contexte peu propice à la sérénité. Critique, on en conviendra.

« Dès que je tombe sur un post qui me déprime, je vais me perdre sur des comptes d’influenceuses qui documentent leur bouffe ou leurs tenues », m’a alors confié une amie chère (et visiblement pleine de ressources) quand je lui racontais mon désarroi. 

Sa théorie : loin d’être futiles, ces images naïves et positives invitent en réalité à l’évasion. Ou en tout cas, à oublier pendant quelques précieuses minutes qu’on vit dans une société qui donne envie de hurler dans un coussin, au bas mot, pour se concentrer sur une assiette de linguine au citron et robe assortie (aux citrons, pas aux linguine). De quoi trouver un peu de répit dans ce monde de brut. Et vraisemblablement, elle n’est pas la seule à prôner cette douce vision des choses.

« Je déteste quand les gens disent ‘tout le monde s’en fout de ton spotify/des photos de ta tenue/de ce que tu as mangé au déjeuner’ parce que… moi je ne m’en fous pas ! », écrivait dans le même genre Ellie Redpath, militante féministe et étudiante à l’université d’Oxford, dans un tweet repartagé par Restless. « Il y a tellement de disputes et de négativité en ligne qu’honnêtement, voir que quelqu’un a mangé des carbonara pour le dîner ou aime Wolf Alice ou a une nouvelle jupe est… tellement joyeux ! » Clairement.

Toujours friande de tests en tout genre (on est journaliste de terrain ou on ne l’est pas), et devant l’engouement partagé de part et d’autres de la Manche, j’ai adopté la technique. Plutôt que de ruminer pendant une heure devant l’œuvre de trolls qui ne cherchent que ça, ou de me plomber le moral devant l’état de la planète ou la probable candidature d’Eric Zemmour, je me suis réjouie à chaque « photo dump » lâché par n’importe laquelle des personnes que je suis, depuis des lustres ou plus récemment. 

Une dizaine de clichés postés en galerie, qui décrivent une atmosphère, embarquent dans un ailleurs revigorant de l’autre côté de l’écran, inspirent, nourrissent, reboostent. Des parts de pizza dans des cartons gras, des selfies flous, des détails mode repérés chez un·e passant·e, une ombre gracieuse qui se dessine sur un coin de mur… La liste est longue. Et l’effet, étonnamment efficace. 

Un moyen, comme le décrit Refinery29, de s’encourager à « chercher et trouver le beau dans son quotidien », aussi, en opposition à une réalité brutale. « Qu’ils soient authentiques ou non, ces albums servent surtout à partager des moments isolés de beauté. » Et à notre tour, à nous isoler temporairement de ce qui ne répond pas à ce havre de paix poétique ? Probablement.

Bon, comprenez-moi bien : pas question non plus de faire l’autruche. Les nombreux débriefs et relais d’une actualité bouillonnante et intense qu’on y trouve, en ligne, sont indispensables, car sources d’une information et, dans bien des cas, d’une déconstruction de pensée tout aussi nécessaire. Je suis aussi consciente du privilège de pouvoir s’en éloigner, et que fermer les yeux fait partie des fléaux qui y sont dénoncés. Loin de moi cette idée. 

Mais justement, faire une pause en matant des cookies en train de cuire en accéléré dans un four pourrait bien aider à reprendre des forces, reposer un peu un cerveau en PLS pour moins se sentir oppressé·e par l’agressivité ambiante. Et mieux rebondir. Mieux repartir dans un quotidien pas évident et dans une lutte constante. Mieux prendre le relai. Mieux s’informer et mieux informer, mieux se déconstruire et par la même occasion, mieux encourager notre entourage à se déconstruire. 

Petit à petit, et pour de bon, savoir prendre un recul essentiel avec ce qui ne nourrit pas, ne nous booste pas, ne nous inspire pas. Ce qui ne nous apprend rien du tout de bien intéressant, finalement, si ce n’est qu’il y a un sacré paquet de personnes en ce bas monde digital qui devraient boire un peu plus d’eau. Et vite.

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