PORNO FÉMINISTE : RENCONTRE AVEC LUCIE BLUSH


Photos de Hermann Görnemeier

C’est par hasard que Lucie Blush s’est retrouvée dans le monde du porno. Aujourd’hui, elle nous raconte son quotidien de productrice de porno féministe.

Paulette : Peux-tu te présenter aux Paulette qui ne te connaissent pas ?

Lucie Blush : Je produis du porno féministe et je joue parfois dans mes propres films. Pour mettre les choses au clair, c’est du sexe réaliste, pas mécanique. Pour ce qui est de mon parcours, j’ai fait des études de langues à la fac de Lyon, avec l’objectif de voyager. J’ai vécu un an en Angleterre avant de m’installer à Barcelone pour un stage de 6 mois. J’y suis finalement restée six ans ! Là-bas, je me suis redirigée vers le webdesign. Du coup, j’ai cherché un taff dans cette branche et je suis tombée sur une annonce d’Erika Lust (une productrice de porno féministe, ndlr).

Comme ça, par hasard ?

Complètement ! En fait, je ne me suis même pas posé la question, j’avais juste besoin d’un boulot rapidement. Ils cherchaient quelqu’un pour refaire le site, s’occuper un peu de la com’ et créer la jaquette de quelques DVD. Je me suis dit : « Tiens, c’est cool et original, on n’a pas l’air de s’ennuyer ». J’ai passé l’entretien le samedi matin et j’ai commencé à bosser le lundi. C’était plus excitant que de travailler dans un bureau, ou faire du Community Management comme à mes débuts. Et il se trouve que j’ai toujours aimé parler de cul avec mes potes…

Connaissais-tu le porno féministe avant de bosser pour Erika ?

Non ! À vrai dire, je n’avais jamais vraiment regardé de porno tout court. À la maison, c’était tellement tabou. En fait, la première fois, c’était complètement par hasard, en voulant télécharger un concert qui s’est avéré ne pas en être un… Après ça devait être avec mon copain, vers 18 ou 19 ans, un truc tout droit sorti des années 70 ! Je trouvais ça surtout marrant, mais loin d’être excitant. Je ne ressentais rien en regardant, je ne m’y retrouvais pas du tout.

C’est ce qui t’a donné envie de produire toi-même du porno ?

Je n’ai pas produit tout de suite. Après une rupture, je me suis posée beaucoup de questions sur ma sexualité, sur comment je pouvais m’épanouir. Chose que je n’avais jamais faite avant ! Je pensais toujours à l’autre, à faire ce que je croyais qu’il attendait de moi. Puis j’ai créé le blog welovegoodsex pour répertorier des vidéos érotiques ou porno, des initiatives et des projets qui me plaisaient. Le fait de travailler avec Erika m’a aussi permis de découvrir cet univers. Quand je lisais les mails de ses clients, certains lui disaient que ce qu’elle faisait était génial, différent. Alors j’ai commencé à me dire : « Si je produisais un film, je ne ferai ça mais pas ça ». Après deux ans de réflexion, je me suis lancée, sans formation technique.

Et justement, que voulais-tu dire ou montrer ?

Je voulais quelque chose d’esthétique, tout en faisant passer des messages un peu plus perso. Erika a créé son style, son univers. Maintenant ce sont de grosses équipes comme au cinéma, avec beaucoup de gens qui s’occupent de choses spécifiques. Du coup, il y a du monde sur le tournage et c’est stressant. J’avais envie de faire quelque chose de plus simple, de plus authentique. Dans l’équipe, on est quatre : nous sommes deux à la caméra, un photographe et un ingénieur son, qui se charge aussi de la musique et de la postproduction. Concernant les thèmes abordés, je ne me vois pas tourner un film sur un sujet que je n’aime pas ou sur lequel je n’ai jamais fantasmé.

En quoi ton porno est différent du porno habituel, grand public ?

De manière générale, dans le porno, on trouve du sexe parodique et mécanique, qui n’a rien avoir avec la réalité. J’ai l’impression que les gens ont oublié à quel point le sexe peut être formidable : il aide à être soi-même et à mieux se connaître. Toute la journée, on avale des messages contradictoires par la pub, les affiches et les applis, qui sont destinés à nous faire s sentir mal dans notre corps, dans notre sexualité, dans notre tête. Il faut absolument revenir aux racines du désir sans se laisser polluer par ce que l’on nous dit sur la manière dont on doit être. Comment veux-tu prendre du plaisir si tu es sans arrêt en train de penser à tes poignées d’amour, à tes poils ou au placement de tes cheveux ? J’ai passé des années à me comporter de cette façon. Quand j’ai commencé à coucher avec mon copain à l’âge de 18 ans, je ne voulais pas qu’il touche mon ventre. J’étais tellement complexée ! C’est la meilleure manière de rentrer dans un cercle vicieux : on se demande pourquoi on n’arrive pas à prendre du plaisir, on se pose plein de questions, mais on n’en parle pas. Le problème aujourd’hui, c’est que l’on ne se parle plus ! La communication pendant le sexe est un exercice qu’il faut réapprendre. Regarder de nouveau la sexualité avec des yeux d’hommes et de femmes est très important. Si on s’éloigne de tous ces stéréotypes tellement nuls, on peut arriver à avoir des expériences fantastiques et faire en sorte que le sexe ne soit pas un sujet honteux à cacher sous le tapis.

Comment t’y prends-tu pour montrer les choses de manière réaliste ?

Ce ne sont pas des acteurs de cinéma donc je ne peux pas répéter les scènes quinze fois : ça fatigue les gens. Et au lieu de faire réciter des lignes à répétition, j’essaie de les faire sortir naturellement. J’envoie toujours le scénario à l’avance pour que les acteurs puissent me dire ce qu’ils en pensent et qu’ils se l’approprient. La plupart du temps, les acteurs se rencontrent avant le tournage, pour qu’ils s’apprivoisent, se découvrent et soient plus à l’aise. Je fais en sorte que les tournages soient le plus intimistes et relax possible. Si les acteurs bloquent, ce n’est pas grave : on s’arrête, on grignote un bout de pizza et on reprend ! Le plus important, c’est d’être à leur écoute. On essaie de faire comme si on était dans la vraie vie. C’est toujours à l’équipe de s’adapter à ce que font les acteurs, pas l’inverse. Dans le porno classique, on leur dit de garder une position le temps de changer de caméra ou d’objectif. Ça, je ne le fais pas. Et s’ils ont les cheveux dans les yeux, tant pis !

Tu travailles avec des professionnels ou des amateurs ?

J’ai commencé avec un mixe des deux, car les professionnels étaient trop pro et que j’imaginais qu’un vrai couple serait forcément plus porté sur l’émotion. Mais pas du tout, ça dépend. Il est possible d’avoir deux personnes qui ne se connaissent pas et qui auront une super connexion alors que des couples depuis deux ans pourront être ennuyeux. Il se peut même qu’un aspect de leur relation ressorte pendant une scène ! Mais beaucoup décommandent parce que c’est davantage l’idée d’être filmé qui les fait fantasmer plutôt que de le faire vraiment. C’est pas facile d’être filmé par plusieurs caméras sous tous les angles ! Pour les mecs amateurs, c’est souvent difficile dans la mesure où il y a beaucoup de pression sur le fait de tenir l’érection. Le porno féministe, c’est totalement une autre façon de diriger. Il faut pousser les acteurs à désapprendre ce qu’ils ont acquis. Dans le porno populaire, ils font ça alors qu’ils n’en ont pas toujours envie, du coup ils rentrent dans un rôle pour se protéger. Quand c’est surjoué, le visage et les gémissements deviennent différents. Le dialogue aussi. Pour que tout ça sonne vrai, il faut le travailler, sinon ça fait cliché. J’aime bosser avec des gens qui savent parler. Maintenant c’est plutôt les gens qui viennent vers moi plutôt que l’inverse. Surtout des femmes qui ont envie de jouer dans quelque chose de plus agréable.

Et au niveau du script ?

J’écris tout, je m’inspire de mon vécu et de mes fantasmes. Il y a toujours un lien avec quelque chose de personnel, c’est pourquoi il m’est arrivé de jouer dans mes films, parce que je savais exactement ce que je voulais faire. Mes scénarii se composent souvent de deux ou trois pages pour poser le décor, l’ambiance, la situation. Quant à la partie relative au sexe, c’est juste une ligne ! Ce n’est pas le plus important. Je pense que l’on peut même faire des choses dites hardcore tout en les explorant de manière intelligente avec un bon scénario.

Selon toi, le porno dit mainstream est-il responsable de l’image qu’a la femme dans la société d’aujourd’hui ?

Bien sûr, ce type de porno a une grosse influence ! Quand tu feuillettes un magazine féminin ordinaire, tu vas trouver des trucs comme : « Comment faire un blowjob à ton mec en 6 étapes ». Mais il n’y a pas d’informations sur les choses et tu as l’impression qu’il n’y a qu’un modèle à suivre. Quand tu es ado, tu commences à regarder du porno et tu crois que le sexe, c’est ça. J’ai déjà rencontré plusieurs mecs super mignons et intelligents, mais une fois au lit ils se prennent pour Rocco Siffredi, parce qu’ils ne savent pas. Alors, en tant que femme, tu te retrouves à ne pas comprendre ton absence de plaisir. Je n’invite pas forcément les mineurs à aller voir mon site, mais s’ils tombent dessus, je n’aurai pas honte parce qu’il n’y a rien qui les pousse à se sentir honteux ou honteuse. Ça ne va pas leur donner une mauvaise image d’eux-mêmes ou je ne sais quoi. On devrait montrer ça aux jeunes pour détruire tous les mythes propagés par le porno mainstream. On éviterait alors que les gens aient des visions complètement faussées du sexe. Sauf exceptions, dans tous les films gratuits, il n’y a pas de messages. Même si c’est du bon , il y a souvent un aspect humiliant pour la femme qu’on ne voit presque jamais prendre les choses en main et faire ce qu’elle a envie. Mais au lieu de dire que le mainstream est mauvais, il faut s’en servir comme comparaison et montrer aux gens qu’un autre type de porno existe. C’est pour ça qu’une partie de mes films est disponible gratuitement sur Pornhub, bien que le financement soit nécessaire pour payer les acteurs et l’équipe.

Mais les choses avancent ? Le porno féministe se développe ?

Bien trop souvent, les gens ne savent pas vraiment ce qu’est le porno féministe et pensent qu’il ne s’adresse qu’aux femmes et aux lesbiennes, ou que c’est juste érotique. L’idée de porno « pour femmes » m’énerve ! Je veux proposer des choses dans lesquelles les gens peuvent se reconnaître, avec des corps différents, tatoués, non tatoués, piercés ou pas, épilés ou non, cheveux courts ou longs, petits ou gros seins, des pénis et des vulves de toutes les tailles. La dernière fois que j’ai regardé mes statistiques, 47% de femmes regardaient mes vidéos contre 53% d’hommes. Les hommes cherchent régulièrement quelque chose de plus sensoriel, et tombent sur mon site. Je reçois des remerciements de visiteurs qui me disent qu’ils ont passé tellement de temps à chercher un porno qui leur plaisait, qu’ils sont ravis de l’avoir enfin trouvé armi les vidéos de mon site. C’est difficile de trouver des trucs bien ! C’est pourquoi de plus en plus de festivals de cinéma alternatifs émergent pour essayer de regrouper un peu tout le monde. J’espère que dans 50 ans, on ne parlera plus de porno féministe mais de porno tout court, parce que bien traiter les acteurs, montrer quelque chose de proche de la réalité sera devenu une norme.

Tu es passée de Barcelone à Berlin. C’est un choix de ne pas rester en France ?

Je n’ai jamais voulu vivre en France, même avant de faire du porno. Dans ce milieu, ce n’est pas intéressant, car il n’y a pas beaucoup d’acteurs français. On voit toujours les mêmes têtes. En Espagne, j’ai bossé avec une agence : c’est comme pour les mannequins, mais avec des acteurs. Ça m’a bien aidée. En France ce n’est pas possible, car considéré comme du proxénétisme. De ce fait, peu de gens arrivent à faire quelque chose de différent. Et en France, tout est encore très genré : un porno trash pour les mecs ; un porno sensuel pour les nanas. À Berlin, les mentalités sont différentes : dans une soirée, je suis sûre de croiser quelqu’un d’autre qui fait du porno !

Est-ce qu’il est difficile de percer dans ce milieu ?

Pas du tout, ça a été immédiat. Comme ce milieu est restreint, dès que tu fais quelques trucs et que tu vas à des festivals, tu développes ton réseau. D’ailleurs, c’est important que ça se fédère de cette façon, parce qu’il n’y a que comme ça qu’on aura un impact. En fait, mes plus grosses difficul
és étaient surtout techniques. J’ai débuté mon site avec WordPress et j’ai eu des problèmes avec l’hébergeur, surtout au niveau de la nudité. Soit je devais flouter l’image, soit la supprimer. Pour ce qui est de la musique, je bosse aujourd’hui avec des musiciens. Au début, j’achetais des licences en ligne. Tu passes des heures à trouver une chanson qui corresponde bien à ton film avant de remarquer sur la page, en bas et en tout petit, une mention qui interdit de l’utiliser pour un contenu obscène ou pornograhique. Et même quand tu ouvres un compte à la banque pour ton entreprise, tu ne dis pas que tu fais du porno ! Parce qu’on va penser que tu es une grosse boîte qui fait des trucs pas clairs.

Depuis que tu fais du porno, comment ça se passe avec tes proches ?

Beaucoup sont surpris que ce soit moi qui fasse ça, parce que j’étais plutôt la petite geek à l’école qui avait des bonnes notes. Je n’ai jamais été populaire ou quoi que ce soit. Parfois les gens me regardent de haut en bas et s’étonnent de mon métier. Et des mecs du lycée qui ne m’avaient jamais adressé la parole me demandent soudain d’aller boire un verre à mon retour en France. Pour mes parents, ça a été graduel. Lors de mon passage chez Erika, ils n’aimaient pas trop, mais ça passait encore. Quand j’ai commencé le blog, ils se disaient que c’était une manière de gagner de l’argent, surtout que je ne faisais qu’écrire. Mais quand j’ai dirigé le premier film, la pilule a été plus dure à avaler, car ils n’ont pas apprécié que je m’investisse dans ce milieu. Et la première fois où j’ai joué, je n’ai rien dit. Mais ma mère a fouiné sur internet et est tombée sur la bannière du blog qui disait : « Ma première fois avec une fille devant la caméra ». Je peux vous dire que je me souviens encore de la conversation. Aujourd’hui, je pense qu’ils comprennent qu’il y a un vrai message derrière, même s’ils n’acceptent pas complètement. Ils voient que ça me rend heureuse aussi, parce qu’honnêtement, je n’ai jamais été aussi épanouie.

> Propos recueillis par Lison Herledan

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