PAULETTE TALKS – « FILLES DE LUTTE », LE PODCAST FÉMINISTE DE MÈRES EN FILLES

En octobre 2020, le duo de choc Ilham Maad et Merry Royer inaugure le premier épisode de leur nouveau podcast, Filles de lutte, disponible sur la plateforme d’écouter Spotify. En interviewant des descendantes de figures féministes, les deux productrices souhaitent comprendre comment une éducation féministe influence et modèle les parcours de vie de femmes aux backgrounds très divers. Et le résultat est passionnant ! Les conversations avec ces « filles de » et « petites-filles de » – dont, entre autres, Maud, petite-fille de l’avocate Gisèle Halimi, Sylvie Anne, fille de l’écrivaine Maryse Condé, ou Blandine, fille de la journaliste Benoîte Groult – répondent à des questions sur leur rapport à l’émancipation, sur leur relation avec leurs mères / grand-mères, sur leur expérience du féminisme, sur la transmission de valeurs progressistes entre générations. Nous les avons rencontrées pour discuter de leur projet et de leurs engagements. 

À gauche : Ilham Maad ; à droite : Merry Royer

Comment vous êtes-vous rencontrées et comment en êtes-vous venues à vouloir travailler ensemble ?

Merry Royer et Ilham Maad : On adore cette question !

Merry Royer : Avec Ilham on s’est rencontrées en 2016 alors qu’on était toutes les deux pigistes chez Arte Radio. C’est toujours intimidant de commencer en indépendante dans une grande rédaction. J’ai tout de suite voulu devenir copine avec Ilham quand je l’ai rencontrée, on s’est tout de suite alliées. 

Ilham Maad : Oui, on a senti qu’on serait beaucoup plus fortes à deux et que nos intérêts étaient les mêmes. On avait la même vision du monde, donc on devait faire alliance. Être ensemble toutes les deux nous a permis d’être plus solides, on va plus loin. Dans un monde où les patrons de presse sont presque exclusivement des hommes, être deux femmes ensemble nous rend plus fortes et accroît notre influence : on peut faire bloc, monter ensemble, et se soutenir mutuellement. C’est aussi ce qu’on essaie de montrer à travers Filles de Lutte.

Comment vous est venue cette idée de podcast ? Pourquoi avez-vous eu envie de raconter les histoires de ces « filles de lutte » ?

IM : Ça a été un cheminement de pensée progressif. Nous avions toutes les deux des interrogations sur la transmission d’idées féministes : si nos mères ont beaucoup lutté dans les années 70 en tant que féministes, nous avons aussi vu le revers de la médaille à la maison. Même en ayant déconstruit beaucoup de choses dans leurs têtes, elles se sont fait piéger : le système n’était pas encore aussi déconstruit qu’elles.

MR : En devenant mères à notre tour, on est sorties de notre naïveté et on a compris l’enjeu formidable et en même temps terrible de la responsabilité d’avoir une fille. Qu’est-ce qu’on lui transmet ? On s’est retrouvées avec des mères incroyables et des filles incroyables, et on s’est senties envahies par un sentiment de peur de ne pas retrouver notre place et notre liberté. C’est à ce moment qu’on s’est dit : et si on allait interviewer des filles de féministes ? Elles vont nous dire, elles, comment elles ont fait ! C’était en réalité une démarche très autocentrée et analytique (Rires)

IM : En rencontrant toutes ces filles de lutte, on s’est rendu compte qu’il n’y a pas de formule parfaite pour transmettre les bonnes choses à sa fille pour qu’elle puisse ensuite conquérir le monde. On fait forcément des erreurs, comme nos mères, qui ont fait comme elles ont pu. Ce qui importe, c’est la confiance de femme à femme, le fait de soutenir sa fille quoiqu’il arrive, de la valider en toute situation et de l’accepter telle qu’elle est. La constance et la solidité d’une mère sont fondamentales dans la construction d’un rapport mère-fille sain.

Episode 1 : Marie Gorrand et sa mère Marisabel Baylion, militante du Mouvement de Libération des Femmes (MLF)

Pouvez-vous nous en dire un plus sur vos mères ? Quel était leur rapport au féminisme ? 

IM : Ma mère est née en 1949, dans un milieu plutôt prolétaire de banlieue rurale du Havre. Ma mère était l’aînée de la famille, elle traînait dans un milieu étudiant politisé. Elle a fait des manifs sur le Havre avec des ami.e.s, elle a baigné dans le militantisme en grande liberté. Avec des amies, elle a entrepris un « tour révolutionnaire d’Europe » durant sa jeunesse : elle est allée au Portugal au moment de la révolution contre Salazar, elle a visité la Yougoslavie sous Tito pour sentir le parfum de la révolution et échanger avec d’autres femmes en Europe.

J’ai baigné dans ces histoires d’aventures féministes et révolutionnaires en quête d’un monde s’ouvrant à la liberté. J’ai grandi avec une grande admiration pour ma mère que je voyais comme une femme puissante et moderne, mais en même temps je la voyais ramer à la maison, dans une intimité très différente de sa lutte féministe.

MR : Ma mère descend d’une lignée de féministes. La cheffe du clan était mon arrière-grand-mère, Nicole Groult, une designeuse de vêtements insolente et irrévérencieuse des années 1940. Elle a mis 13 ans à avoir des enfants avec son mari parce qu’elle était amoureuse de femmes. Toutes les marraines de ma grand-mère étaient en réalité les maîtresses de Nicole. Dans mon schéma familial, les femmes se sont servies de leur privilège de femme blanche pour conquérir le pouvoir et ne pas laisser les hommes dicter et battre le rythme pour elles.

Ma mère, Colombe Pringle, s’inscrit dans ce contexte, elle voulait tout : avoir une famille nombreuse, avoir une bonne carrière professionnelle, être amoureuse et voyager, etc. J’ai grandi avec cet exemple de femme qui décide de ce qu’elle va faire, mais du coup j’ai aussi grandi dans tous les sacrifices que ça implique : je ne la voyais jamais, sauf quand j’allais avec elle à son travail – elle était journaliste. C’était génial de voir ma mère dans des positions de pouvoir, mais sa propre conquête a aussi fait que je n’ai pas eu de mère très présente. Elle est réellement devenue ma mère lorsqu’elle est rentrée à la retraite et qu’elle n’avait plus de nouveaux terrains à conquérir.

Vos podcasts ont été créés pour parler des trajectoires de vie de femmes qui ont connu le féminisme de près pendant leur enfance. Maintenant que vous avez discuté avec plusieurs de ces femmes, est-ce que vous voyez une tendance commune dans leurs personnalités et trajectoires de vie ?

IM : Ça me fait beaucoup penser à ce que dit Blandine de Causnes, fille de Benoîte Groult – la grand-tante de Merry – quand elle dit qu’elle a passé une grande partie de sa vie à ne surtout pas faire comme sa mère, mais qu’au final elle s’est rendu compte qu’elle lui ressemblait énormément. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose comme ça dans les témoignages des filles de lutte.

MR : Ce que je trouve de fort, c’est que la posture irrévérencieuse et inhabituelle de ma mère dans la société m’a ouvert le champ des possibles. Si ma mère s’est autorisée à être ou faire telle ou telle chose, alors moi aussi je le peux et ma mère ne me jugera pas. En fait, je pense que les mères féministes sont curieuses de voir ce que leurs filles vont faire de ce qu’elles leur ont transmis. Ces filles prennent alors le temps de se trouver, de se chercher, de s’abandonner, d’aller se reconquérir. Toutes ces filles de féministes sont passées par une phase d’opposition à la figure maternelle, pour ensuite réussir à trouver leur manière d’être.

IM :  Avoir une mère qui explose les codes traditionnels, ça brouille aussi les pistes pour la construction de soi. Parfois, c’est peut-être plus simple d’avoir une route toute tracée. Donc c’est très déstabilisant, parce que ta mère te dit que tu peux tout faire, alors que le reste du monde te dit l’inverse. Mais en même temps sur le long terme d’une vie, cela permet d’aller au fond de soi-même et de se rapprocher au plus près de ce que l’on est. Pour moi, cet héritage est un très gros cadeau.

Episode 2 : Jeanne Tessier et sa mère Suzanne Kergosien, militante communiste

De nombreuses fois, les femmes que vous interviewez décrivent un moment dans leur jeunesse où elles se sentent « étouffées » par l’engagement de leur mère, où elles ressentent une pression dans leur engagement féministe. Est-ce que vous pensez que c’est une caractéristique des filles d’activistes, ou plutôt un trait commun et « normal » de l’adolescence ?

MR : Je pense que la rébellion et la pression n’ont rien à voir. Cela fait partie du chemin classique de casser le format dans lequel on a été éduqué.e pour mieux savoir qui on est. Par rapport à la pression, il est primordial d’avoir une mère solide contre laquelle on peut se construire et contre laquelle on peut s’opposer au cours de sa vie. Moi, je me souviens de mon adolescence où ma mère voyait mes vagues de rébellion avec plus ou moins d’amusement, car elle se savait assez solide et sûre d’elle-même pour que ma rébellion contre elle ne la détruise pas. En tant que parent, il faut créer un espace dans lequel on permet à l’enfant de remettre en question son éducation.

Vous parlez de la « face B du féminisme » dans vos podcasts. Pourriez-vous expliquer cette expression et ce à quoi elle renvoie ? Est-ce un moment de rupture ou de continuité avec des engagements féministes préalables ?

IM : La Face B, ça m’est venu quand j’ai discuté avec notre première invitée, Marie Gorrand, dont la mère faisait partie de la première manifestation MLF (Mouvement de Libération des Femmes, ndlr). Elle voyait sa mère refaire le monde tous les dimanches avec ses ami.e.s au téléphone, mais en même temps elle était acculée à la maison par toutes les tâches ménagères. Pourtant son mari était un activiste féministe ! J’ai aussi vu ma mère comme ça, coincée à la maison, à devoir faire le ménage, s’occuper de notre éducation. Je ne sais pas si c’est une continuité, je dirais que oui car on ne peut pas y échapper, même si on n’a pas d’enfants.

Entre ce qu’on aimerait défendre et les armes effectives qu’on nous donne pour le faire, il y a un gros fossé. Je dirais que la « Face A » du féminisme, c’est Simone de Beauvoir, c’est les grandes féministes pensantes qui ont théorisé notre engagement, alors que la Face B, c’est la pratique du féminisme. Quelque part, cela revient à se demander : comment fait-on pour instaurer une démocratie dans une dictature ? Pour moi, c’est un leurre de penser qu’on peut échapper à la dure réalité de la face B, mais ça ne veut pas dire qu’on ne doit pas se battre ! 

Est-ce que, dans vos entretiens, vous avez-eu l’impression qu’une opposition s’est formée entre les valeurs du féminisme dit de la 2e vague (celui des mères) et le féminisme avec lequel les interviewées ont grandi, celui dit de troisième ou même de quatrième vague ? 

MR : Le défaut de notre génération, c’est qu’on a trop pris à la légère l’acquisition de nos droits. L’égalité des droits entre hommes et femmes, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Le constat est dur : l’égalité salariale n’est pas là et ce sont toujours les hommes qui dirigent le monde. C’est « pied à pied », comme dirait Françoise Vergès, qu’on ira conquérir le monde, il ne faut jamais lâcher, car c’est un leurre de penser que nous sommes  déjà libres. La seule liberté qu’on a réellement, c’est de lutter. Je pense aussi que le terme de « vagues » est une manière de segmenter le mouvement. Personne ne parle de première ou énième vague du communisme ou du PS ! En fait, des féministes, des filles de lutte, il en existe depuis la nuit des temps, c’est juste qu’elles ont été invisibilisées jusqu’à peu !

IM : Pour nous, le terme de « vagues » sert plutôt à concurrencer les féministes entre elles, alors qu’en fait on est vraiment dans une continuité féministe. Ce sont les acquis de nos aînées qui nous ont permis d’évoluer à notre tour dans notre féminisme. Ce qui nous différencie des mouvements des années 70 avec des féministes blanches bourgeoises, c’est que les mouvements actuels sont très pluriels. La grande avancée, c’est que chacun.e a désormais son mot à dire : ce n’est plus une seule femme qui parle au nom de toutes. Notre but avec Filles de Lutte, c’est de montrer qu’on est toutes légitimes de participer au mouvement féministe. 

Pourquoi vouloir travailler spécifiquement avec des femmes dans Filles de Lutte ?

MR : J’ai voulu travailler avec des femmes, parce que je n’avais plus envie de devoir expliquer ce que c’est que d’être une femme. Des femmes qui donnent leur chance à d’autres femmes, c’est ça la lutte. Commencer à travailler entre femmes, c’était refuser de s’allier avec des patrons qui nous harcèlent, c’était refuser le regard libidineux posé sur nous : on n’est plus contraintes d’être une armée silencieuse et pacifiste. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire, c’est de s’écouter entre femmes et de s’allier sans être en compétition systématique.

On a fait Filles de Lutte pour montrer à nos filles qu’il faut casser la chrysalide quand le moment est venu et se révolter. On essaie de faire passer un message aux connards pour qui et avec qui on a travaillé, qui ont essayé de nous mettre des mains au cul, etc. Ces hommes-là, quand ils voient l’alliance entre femmes victimes de leurs actes malsains, se sentent en danger.

Est-ce que vous prévoyez d’interviewer des filles de luttes venues d’autres parties du monde, ou plutôt rester sur la francophonie ? 

IM : Oui, ce serait génial de voir comment le féminisme s’est construit dans d’autres parties du monde. On a aussi pensé à faire des podcasts avec des fils de féministes. Ce sont des pistes de travail encore vagues (Rires).

Après avoir entendu autant de récits d’éducation féministe, est-ce que vous auriez un conseil à donner à des mères ou futures mères qui souhaiteraient donner une éducation féministe à leur enfant ?

IM : Je pense qu’il faut se faire confiance et ne pas céder à la culpabilité en tant que mère. Filles de lutte nous a permis de déculpabiliser : même en calibrant tout, on fait des erreurs, et ce n’est pas grave ! C’est très difficile parce que tout autour de toi, personne ne te donne confiance et remet en question ce que tu fais. 

MR : La lutte commence dans l’intimité. Il est fondamental de se réapproprier son corps, de se réapproprier ses rêves, de se réapproprier ses ambitions lorsque l’on devient mère. Être parent, cela demande beaucoup d’abnégation de soi, mais il faut aussi établir des limites à ses enfants, pour que chacun.e évolue dans son propre espace. En définissant son espace, on fait comprendre à son enfant que elle.lui aussi peut établir son propre espace intime, ce qui est fondamental dans la construction de chacun.e. Ce que les filles de lutte nous ont aussi appris, c’est que le concept qui ressort du féminisme, c’est la complexité. Dans ce gris-là, il faut apprendre à se connaître et comprendre ce que l’on veut, alors que la société ne nous incite pas à le faire. Accepter la complexité, c’est aussi accepter l’indulgence vis-à-vis de soi.

Article d’Inès Paiva

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