PATRICK WATSON, L’INDOMPTÉ


© Photos de Julien Bourgeois
 
Nous rejoignons Patrick Watson au Café de la Danse. Il a un peu de retard, son taxi l’a perdu dans les rues de Paris,  mais cela n’entame en rien sa bonne humeur. Comment sont mes cheveux ?, plaisante-t-il. Ébouriffé comme ceux d’Einstein. Il nous propose d’aller boire un café en terrasse pour être plus à l’aise. Les paroles dépassent sa pensée, on sent que ça se bouscule dans sa tête, il faut le suivre. Pour cet album, il s’est intéressé de près à la science, et notamment à la mécanique quantique. Une passion ! Pas si étonnant pour ce musicien surdoué qui fourmille d’idées. Rencontre.
 
Paulette : Avec l’album précédent, tu annonçais la fin d’un cycle…
Patrick Watson : C’est un journaliste à Montréal qui avait dit ça. Pour nous, chaque album est de toute façon un nouveau chapitre. On n’est jamais dans le même son, le même style. Chaque album a une couleur particulière. Donc c’est une transformation forcément. C’est très important pour moi. Si tu répètes le même son, c’est comme si tu tuais les chansons que tu as déjà faites.
 
Il y a un fil conducteur, la science-fiction, les robots. Passionné je crois ?
En science-fiction, il n’est pas toujours question de robots, c’est très humain au contraire. C’est ça le but de la science-fiction, transposer les questions et les problématiques qui nous concernent dans un environnement auquel on est pas habitué. Ainsi, tu peux analyser les choses différemment, à l’extérieur de toi-même. Dans tous les grands films de science-fiction, on parle surtout d’humains.

 
Un film ou une référence qui a guidé ton inspiration pour cet album ?
Blade Runner, parce que pour un film qui traite de technologie, c’est très chaleureux, presque sensuel. La couleur rouge y est très présente, y compris sur la pochette de mon album. Je voulais un album qui soit plus électronique, en termes de sons, mais aussi sensuel que Blade Runner. Souvent, quand on dit électronique, on pense à une musique un peu froide ; c’était le fun d’y ajouter un peu de chaleur et trouver ça touchant au final. C’était comme un défi !
 
Pourtant il y a moins de piano, moins de cordes aussi…
Les cordes n’ont pas marchées du tout sur ces nouvelles chansons.
 
Pourquoi ce changement, puisque jusque là c’était ta signature ?
Quand j’ai commencé à enregistrer mon premier disque, j’avais envie d’un mélange de néo-classique et d’électronique. Pour moi, ce n’est pas si différent de ce que je fais habituellement. Et j’ai toujours aimé ça, faire de l’électro, chez moi, pour le fun. Sur celui-ci, les cordes ne marchaient pas avec le ton de l’album. Ça ne sonnait pas juste donc je suis passé à autre chose. Ce n’était pas quelque chose de très intellectualisé. La musique c’est viscéral ! C’est très pensé quand tu débutes, parce que tu dois apprendre son langage, mais après ça devient naturel.
 
Beaucoup de titres sont nés de petits concerts privés dans des lofts. Dans quelle mesure cela a t’il nourri le son du disque ?
Ça nous a encouragé à enregistrer l’album live. Parce que souvent notre show live est meilleur que le disque !
 

Jusqu’ici tu accordais davantage d’importance aux mélodies qu’aux arrangements. J’ai l’impression que c’est le contraire sur ce disque… Il y a davantage d’éléments qui viennent parasiter la mélodie, mais dans le bon sens, des sons robotiques…
Pourtant, il n’y a pas beaucoup d’emballage sur ce disque ! J’aime le bruit, je trouve ça intéressant. Sur Turn Into Noise, à la fin de la chanson, je chante : « Ensemble, nous ne serons plus qu’un bruit »… j’aime cette idée, ce sentiment ! Ce n’est pas un bruit de robot… Je suis moins intéressé par les robots que par la mécanique quantique. Dans ma tête, j’aime me plonger 15-20 ans dans le futur. Je lis beaucoup de magazines de médecine pour comprendre le corps, son rapport à l’environnement, la génétique, l’ADN. Je ne me prends pas au sérieux, je cherche surtout à me faire plaisir !
 
Quelles réponses cherches-tu en lisant ce type de magazines ?
J’aime surtout me poser des questions, peu importe les réponses. S’interroger, c’est vital. C’est encore plus vrai en vieillissant, j’aime être curieux. On vit dans un monde complétement fou, on manipule la nature, on fait des expériences en injectant des virus dans des souris, dans leur ADN pour en apprendre plus sur la génétique. L’homme est une suite d’algorithmes qu’on le veuille ou non. Nos émotions sont souvent très mécaniques. Notre corps s’apparente presque à celui d’un robot. Bien sûr qu’il y a des coïncidences et c’est ce qui est beau, mais beaucoup sont dictées par la science. Il y a beaucoup d’enjeux dans le futur.
 
Pourtant, ce qui nous différencie des robots, c’est la conscience !
Je n’aime pas ce mot, « robot », c’est stupide !
 
Alors pourquoi apparaît-il dans le titre de l’album ?
Parce que j’ai le sens de l’humour. C’est un pied de nez ! Toute ta vie est gouvernée par les robots. Tu ne pourrais pas vivre ta vie sans les robots, sans ton GPS, ton argent… Ce mot est obsolète aujourd’hui, il faudrait plutôt parler d’intelligence artificielle !
 

Donc on se rapproche plus qu’on ne le pense des robots.

C’est ce que je disais tout à l’heure. Dans la science-fiction, il n’est pas question des robots mais des hommes. C’est ce qui me plaît. Si quelqu’un perd sa curiosité et son inspiration, il n’aura plus sa place dans le futur. Mais ce n’est pas mon rôle de chanteur de parler de tout ça, je ne suis pas légitime pour parler de science. Moi mon job c’est de faire de la musique, de toucher les gens et de les faire réfléchir. Même Bob Dylan ne s’aventurerait pas sur ce terrain.
 
Avant de commencer à travailler sur cet album, tu as fait plusieurs essais du côté du hip-hop et du rap… Qu’est-ce qu’il en reste ?
J’ai perdu toutes les démos (rires) ! Sans ça, je n’aurai jamais pu écrire Turn Into Noise. J’étais curieux de voir ce que je pouvais faire en termes de production. Dans la pop ou le hip-hop, j’aime l’absurdité de la dynamique des arrangements, qui sort de la structure traditionnelle des chansons, qui frappe dans la tête. On retrouve ça dans Good Morning Mr Wolf, cette cassure dans la mélodie. J’aime essayer des choses, pour le plaisir. Et parfois, il en ressort quelque chose, alors on garde l’idée dans sa poche et on essaie de s’en servir.
 
Pour la première fois, tu enregistres une partie de l’album dans un studio prestigieux à Los Angeles. Pourquoi te l’interdisais-tu jusqu’à présent ?
Parce que c’est vraiment trop cher pour nous. On y est allé seulement trois jours pour faire un test, et pour l’expérience. Avec le band, c’était comme une aventure d’aller enregistrer dans un endroit comme celui-là. On voulait se souvenir d’un truc qu’on aurait fait tous ensemble ! On est allé au Capitol pour trois jours et on a enregistré quatre chansons live ! OMG ! Le piano de Nat King Cole, le micro de Frank Sinatra, les photos de Judy Garland, c’est impressionnant ! La belle époque Hollywoodienne du début des années 60. C’était magique !
 
Un souvenir en particulier ?
Oui l’enregistrement de Turn Into Noise et la fin qui est totalement improvisée. Tout musicien a son moment, et pour moi, c’est celui-là. Wow, ça s’est passé !

 
Tu conseilles de ne pas écouter cet album d’une traite. Tu fais dans l’auto-sabotage ?!
(rires) C’est très personnel. La première partie du disque s’écoute plutôt le matin, et la deuxième partie, le soir. A cause d’une chanson, Know That You Know, parce qu’elle est puissante et je trouve que tu n’as pas assez d’énergie pour l’apprécier à sa juste valeur. Je trouve que cette chanson est un peu perdue dans le disque et c’est dommage parce que c’est une belle prise. J’ai mis deux mois à établir le tracklist de l’album, ça m’a rendu fou. Mais quand c’est mal fait, ça tue les chansons, elle ne brille plus.
 
Est-ce que cet album t’a demandé beaucoup de recherches ?
Oui beaucoup ! J’ai créé l’album que j’aurai voulu trouvé dans mon magasin de disques !
 
Ça fait presque 15 ans que le groupe existe. Qu’as-tu appris ?
On est apparu à l’ère du digital avec des millions de prises en studio. Alors que dans les années 60-70, tu étais limité et pourtant, tu arrivais à faire de grandes choses. Pour ce disque-là, on aspirait à plus de simplicité. On a essayé d’enregistrer les chansons avec un seul micro pour voir si elle tenait la route. Quand ça ne marchait pas, on ne pouvait pas ajouter une couche d’overdub pour la rendre plus efficace. C’est l’arrangement à la base qu’il fallait revoir. J’ai appris beaucoup en épurant les choses. Il faut que la chanson soit efficace d’emblée. L’overdub, ça reste la cerise sur le gâteau.
 
Est-ce que ce métier t’a demandé beaucoup de sacrifices ?
Oui énormément ! Ça donne le tournis, d’un point de vue personnel, la famille, la santé. J’ai deux enfants à la maison et je ne passe pas autant de temps que je le voudrai avec eux. Pourtant, c’est la chose la plus importante au monde à mes yeux. C’est compliqué… La plupart des gens qui travaillent rentrent chez eux le soir, pas moi ! Mon travail n’est jamais terminé ! Je décroche deux semaines par an environ. Le reste du temps, je suis hyperactif, j’ai besoin d’occuper mon cerveau. Pour le moment, ça marche !
 
Une dédicace aux Paulette ?
Monsieur Paulette, je ne te connais pas ! Mais je te souhaite une belle journée !
 
PATRICK WATSON :: LOVE SONGS FOR ROBOTS
Domino Records
 
Site officiel : http://patrickwatson.net/
 
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