PAS DE RÉPONSE À VOS MESSAGES MAIS DES RÉACTIONS À VOS STORIES : VOTRE CRUSH VOUS A-T-IL MIS·E EN « ORBITE » ?

Retenez bien ce mot : l'"orbiting", et ce qu'il implique. Il y a de bonnes chances que le contexte vous soit familier.

Astronaute en orbite - Unsplash
Vous, lâchement mis·e en orbite par votre crush, voguant dans le néant de ses sentiments © Unsplash

Le conte de fées des temps modernes que je m’apprête à vous narrer n’a pas grand-chose d’extraordinaire, pour la bonne raison qu’il est tristement similaire au récit que 38 membres de mon entourage ont pu me confier ces deux dernières années. Mais justement, j’estime que c’est le fait qu’il soit si fréquent, qui rend le phénomène intéressant. On y reviendra.

Il était une fois, une jeune femme cis hétéro – appelons-la Nora – qui n’avait pas encore perdu foi en l’amour, le vrai, avec un homme qui ne se comporte pas comme un mufle. Un homme qui ne se comporte pas comme un mufle, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, simplement un humain décent qui ne s’apprête pas à ne plus jamais rappeler Nora après une, deux, trois nuits partagées et autant de fellations, alors qu’il lui avait promis de lui cuisiner un osso bucco « mardi soir après le boulot ». Ils sont rares, mais ils existent, et cette douce personne y croyait fort. 

Un jour, perdue entre des pérégrinations pas franchement épanouissantes sur TikTok, et l’écoute d’un vocal de 5 minutes 50 sur le cringe qu’une amie éprouvait en matant la demande en mariage de Machine Gun Kelly à Megan Fox (un bail de gouttes de sang et de smoothies bio dont on aurait préféré ne rien savoir), elle a reçu une notification. Tiens, c’était le mufle qui prenait contact sur Instagram.

On le voit, on le voit plus

Elle n’a pas tout de suite su ce qu’il lui voulait. Nora avait, quelques jours plus tôt, désactivé l’aperçu sur son téléphone, lasse de le scruter chaque message en espérant que ce soit lui. Son cœur a fait un bond. Elle s’est imaginée, en moins de temps qu’il en faut pour dire « red flags », des scénarios improbables où il lui déclarerait sa flamme. Voire, reprogrammerait la préparation tant espérée du plat en sauce italien. Ni l’un ni l’autre. A la place, un vulgaire 100 écarlate en réaction à sa story de l’après-midi : un mème féministe qui dénonçait les relations toxiques. Ironique. Et blessant.

La déception qu’elle expérimentait alors ne serait pas la dernière. Pendant des semaines, le mufle (il s’appelle Pierre, en vrai) continua son manège. Il prenait bien soin de ne pas répondre à ses relances ô combien légitimes sur WhatsApp mais l’assénait d’un « emoji coeur dans les yeux » dès qu’elle publiait une photo d’elle, ou d’un « emoji pleure de rire » quand elle tentait une blague – bien souvent dans le but d’attirer son attention, me confiait-elle un soir de trop de tequila et de pas assez de R&B des années 2000. 

« Je comprends pas ce qu’il me veut », me lâchait-elle, au bout du rouleau et au début du mètre de shots. « C’est même pas juste pour le cul (cul pas ouf au demeurant, précisait-elle) vu qu’il ignore toutes mes propositions de se voir ». Heureusement pour Nora (ou pas), j’avais lu un truc sur ce genre de comportement dans un magazine anglo-saxon la semaine d’avant. Et la journaliste donnait même un nom au réflexe puant : l’orbiting, soit le fait de « mettre quelqu’un en orbite », si on traduit en français. 

La définition annotée dans le papier était on ne peut plus claire : « Si la personne vous a ghosté·e mais qu’elle continue à jeter un oeil à vos réseaux sociaux, c’est ce qu’on appelle ‘orbiting‘ dans l’univers du dating, à une époque où tout le monde se surveille en permanence ». Les motivations de la parade ? L’envie, consciente ou non, d’avoir le choix.

De l’indécision à la préméditation

serena looking at phone
Serena est comme vous et nous : elle galère en amour. Mais en Louis Vuitton © The CW

Pour Philip Ellis, écrivain britannique, ce petit jeu s’explique par un entre-deux caractéristique. « Les mecs ont tendance à le faire quand ils veulent garder leurs options ouvertes », observe-t-il dans Repeller. Confrontés à la crainte de prendre la mauvaise décision s’ils nous laissent tomber (hello FOMO), et parallèlement, à une flemme gigantesque à l’idée mettre les formes pour entretenir une relation, ils préfèrent prendre du recul mais sans disparaître non plus, au cas où ils décideraient qu’on vaut finalement le coup. Le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière. 

En attendant, nous, on reste accro à leurs signes de vie comme à la saison 2 d’Euphoria, véritables montagnes russes émotionnelles qui nous épuisent mentalement. « À chaque fois que je tente de m’éloigner psychologiquement, il revient à la charge », déplorait Nora une semaine après la fameuse soirée (et cuite monumentale), lucide mais incapable de mettre un terme à la ritournelle.

« C’est un thème commun aux rencontres en ligne », constate encore l’Anglais, qui précise que le comportement n’émane pas uniquement des hommes. Celui de maintenir la connexion avec l’autre – littéralement – histoire de ne se fermer aucune porte. Fair game, pourrait-on penser. Parce que, qu’on se le dise, on l’a plus ou moins tou·te·s fait. Fair game, vraiment ? En réalité, pas tellement. Car le réflexe, s’il est souvent pratiqué de manière inoffensive quoique lâche par certain·es, peut s’avérer prémédité par d’autres. Et donc, beaucoup plus nocif. 

Si si, vous savez, ces personnes qui ont le don de toujours garder sous le coude quelques numéros pour ne pas finir la nuit solo, en se foutant royalement de ce que pourrait ressentir ces partenaires éphémères. Qui ratissent les apps pour se faire mousser et opèrent exactement de la même façon à chaque conversation avec autrui, histoire de se concocter un panel de profils dans lequel piocher selon l’humeur. Et on ne parle pas (uniquement) du Tinder Swindler

Généralement, c’est le genre de type toxique qui sera glamourisé à outrance dans une romcom à succès, et finira par « changer » pour celle qui réussira à faire chavirer son coeur. Une femme « pas comme les autres » qui ne couchera pas le premier soir et saura adoucir son âme blessée. Un savoureux cocktail d’injonctions et de sexisme plus ou moins intériorisé comme on l’aime (non). Attention, donc.

"C’est la confusion qui m’a fait vriller"

Pour y faire face, quelques conseils. D’abord, se convaincre d’une chose : oui, on vaut le coup. Bien sûr qu’on vaut le coup. Et si l’autre ne l’a pas compris, c’est parce qu’on n’a pas grand-chose à faire ensemble. Ensuite, deux options : la confrontation ou l’ignorance. La première permet de mettre l’orbiter face à ses responsabilités (souvent nécessaire), la deuxième de ne pas avoir à l’affronter. C’est selon ce qui nous fait le plus de bien à l’instant t. 

Et puis enfin, on utilise à notre avantage les avancées technologiques : on bloque, on supprime, on force une distance numérique à défaut d’émotionnelle avec l’individu qui nous prend la tête depuis des semaines. Un peu d’action de notre part pour inverser la dynamique, et mieux vivre ce phénomène quasi-cosmique.

La dernière fois que j’ai vu Nora, elle avait justement envoyé un pavé à Pierre en lui expliquant comment sa manière de la traiter comme une vieille paire de chaussettes trouées qu’on n’enfile que les jours de disette, l’affectait. Le lendemain, il lui a écrit qu’il ne s’en était pas rendu compte, qu’il était désolé. « Qu’il ne savait qu’elle tenait à lui à ce point », a-t-il osé.

Ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase d’agacement, mais ça a fait réfléchir mon héroïne. « J’ai réalisé que ce n’était pas à lui en tant que personne que je tenais. Ce n’est pas non plus le fait de ne plus passer du temps avec lui qui m’a fait vriller. C’est la confusion qui entourait son comportement. Le ‘je te jette mais je t’envoie quand même de faibles signaux de temps en temps’. Qui ne trouverait pas ça insupportable sérieusement ? ». On est d’accord.

Aujourd’hui, elle garde l’orbiting à l’esprit comme un truc à fuir absolument. Elle s’est d’ailleurs promis ne plus se laisser être une « option » pour personne. Et surtout, elle s’est juré que, quitte à être envoyée en l’air au propre comme au figuré, elle s’assurerait désormais de prendre son pied.

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