PARIS LE KER

Photo : Frédéric P. Méry


Paris, quartier du square Léon à Barbès. Paulette attend Nicolas Ker, le chanteur de Paris et membre de Poni Hoax, dans un vieux PMU. "Putain, on insulte pas les jockeys là !", lance un type à un autre type obnubilé par la course qui se déroule sur l’écran plat. Là dessus, Nicolas arrive, m’emmène dans sa planque et m’annonce : "J’ai pris une énorme cuite hier soir, je suis pas du tout en état." Non, finalement il est en forme, très en forme même.

LE CAIRE. Le père de Nicolas était proviseur de lycée français à l’étranger. Jusqu’à ses 16 ans, âge auquel il rentre en France, Nicolas a vécu tour à tour en Égypte, en Turquie, au Cambodge et à La Réunion. "Pour moi, l’enfance était un enfer, tous les mecs de mon âge étaient des barbares, ils tiraient sur les chats… Les seules personnes un peu plus décentes c’étaient les filles, je traînais plus avec des filles, ou alors seul et en fait, j’étais toujours amoureux d’une fille et elle, toujours amoureuse du plus con. Tu vois ? C’était vraiment un enfer, je me disais que je n’avais vraiment aucune place dans ce monde."  

COCTEAU ET MISHIMA. "Quand j’ai eu 11 ou 12 ans, j’ai découvert Cocteau et Mishima, qui comme par hasard étaient homos et tout d’un coup, je me suis vachement retrouvé en eux, pas pour le côté homo, ça on s’en fout. Tu vois, je retrouvais chez eux ce même décalage face au monde et je me suis dit heureusement qu’il y a ça, parce qu’en Égypte, t’as 30 personnes de ton âge au lycée français et si tu t’entends pas avec eux, t’es mort, y’a personne d’autre, tu restes dans une solitude infinie. Heureusement qu’il y a des mecs comme ça qui ont écrit, ça m’a sauvé la vie."
AXEL, ETC. En vacances près de Montpellier, Nicolas rencontre Axel Bonard, avec qui il fondera, 10 ans plus tard, son premier groupe, le premier Paris. "Il avait 14 ans et j’en avais 24. On se marrait, j’étais ami avec son grand frère. On faisait les cons dans une énorme baraque, complètement tarée…" Malgré leurs tempéraments opposés, les deux complices filent une parfaite entente musicale : en 2 ans, ils écrivent et composent plus de 40 morceaux. "On jouait dans les bars à côté… Puis les mecs de Tecknikart nous ont fait jouer ailleurs, au Zèbre, au Chéri(e) puis au Tryptique…" Axel se barre définitivement à Taï-Peï. Nicolas Villebrun, Arnaud Roulin (tous deux de Poni Hoax) et Mike Theis (aux machines) s’ajoutent à la formule. Villebrun est ensuite remplacé par Maxime Delpierre (guitariste de Joakim And the Disco). Le son de Paris se peaufine : "Avec Paris, au mieux, on pourrait devenir une sorte de Primal Scream, ce qui est déjà énorme. J’pense que Poni Hoax peut aller beaucoup plus loin, ça peut être vraiment énorme [ils vont bientôt signer chez Columbia]. C’est pas la même musique, c’est pas fait pour la même chose en fait." Rien n’est moins sûr. La rencontre de Paris avec le label Ekler’o’shock est en passe de changer la donne avec la sortie de leur nouvel EP, Crowded Subways.
CROWDED SUBWAYS. C’est après une nuit passée au Pulp que Nicolas écrit la chanson Crowded Subways (assortie de 2 remixes de In Flagranti et Siskid sur le maxi) : "J’étais hyper raide, on était tellement serrés qu’à un moment je me suis dit : Qu’est-ce que je fous là ? J’suis dans l’métro, j’te jure, j’suis à la station Châtelet ou quoi ? Et pourquoi j’suis là ? C’est pour draguer des meufs mais tu peux même pas draguer des meufs tellement t’es ivre ! Heureusement, y’ a une fille du Pulp qui m’a ramené, je sais pas pourquoi elle m’adorait, elle me ramenait tout le temps en scooter chez moi, je savais pas pourquoi… Toutes les filles du Pulp m’aimaient vachement, elles me disaient : T’es une catastrophe, un dandy ravagé qui a l’air d’une tristesse folle…"
 
DANDY. Adorable et déroutant, pétri de contradictions et d’obsessions, il poursuit : "Dandy, c’est bizarre quand même… Moi, j’en ai rien à foutre de mon apparence, j’me regarde pas tout le temps dans le miroir, j’ai du mal à me dire : Je suis un dandy. Ce que dit Baudelaire sur le dandysme ou ce que dit Brummell sur le dandysme, je ne m’y reconnais pas du tout. Je ne suis absolument pas comme ça. Je mets toujours les mêmes conneries, toujours les mêmes fringues… Vers 20 ans, j’me suis dit : Plus jamais de ma vie, je ne porterai de tee-shirts. Je trouvais ça chiant, c’est plus beau une chemise tu vois, j’voulais vraiment m’acheter des costumes trois-pièces avec des cravates comme en portaient les mecs dans les années 50, ils avaient la classe ! Après, j’en ai rien à carrer, j’peux sortir en chaussons, j’m’en fous, j’suis pas du genre (ton grandiloquent) : "Non ! Jamais vous ne verrez ça sur moi vivaaaant… !" Il éclate de rire. "Avant que je sois dans Poni Hoax et que je connaisse Agnès b., c’était mon beauf, le mec de ma sœur, un mannequin allemand, qui me donnait des trucs Dior et tout (À une époque, il avait même baptisé son groupe Dior mais Galliano le lui avait refusé, la marque étant déposée). J’étais au rmi, un gros clochard, mais je portais des pantalons Dior complètement éclatés, recousus, rapiécés avec des épingles à nourrice… C’était pas pour faire le punk, j’avais pas de tunes pour acheter des fringues !" Il reprend : "Sinon, y avait aussi mon beau-père, le mari de ma mère, qui est à la retraite, qui a fait Centrale, qui avait un pote assez balèze qui me refilait toutes ses vestes YSL, Courrèges et tout. Les gens me disaient : "Tu es un dandy super trash." (Une pause) Après, j’suis quand même un peu malheureux quand j’vois cet abruti de Laurent (de Poni Hoax) avec son tee-shirt. Je me dis : Mais pourquoi tu te mets des règles à la con comme ça ? J’ai aussi envie d’en porter, des tee-shirts ! C’est cool d’avoir un tee-shirt. De toute façon, moi je ne dors qu’en chemise." 
YES ARTHUR, CERTAINLY. Nicolas a un petit-frère, Arthur, qui donne son nom au deuxième morceau : "Mon père s’est remarié parce que ma mère l’avait quitté, il s’est mis avec une femme plus jeune, et donc quand Arthur est né en 2000, j’avais 30 ans de plus que lui. Cette chanson, c’est un prétexte pour parler de comment les parents pourrissent forcément les enfants. Quand tu deviens parent, tu fais forcément des merdes, tu inities forcément des névroses chez tes enfants. Une mère sera toujours abusive avec son enfant, un père attendra toujours trop de son fils, pareil pour les filles, elles seront toujours amoureuses de leur papa, il y aura toujours une concurrence avec la mère, même si les parents sont cool… Il y aura toujours des abus, je pense que c’est le truc le plus dur au monde, et c’est de ça dont je voulais parler. (…) Moi, j’ai déjà du mal à m’occuper d’une fille, alors j’imagine mm pas un enfant… En même temps, je sais pas, c’est comme la guerre un enfant, tu ne sais pas si tu seras un lâche ou un héros, si tu auras la trouille ou pas… On ne sait pas. C’est souvent ceux qui n’ont peur de rien dans la vie qui se révèlent complètement lâches dans la guerre. Si j’étais père, je donnerais peut-être tout mon temps avec bonheur, mais a priori j’ai pas envie, j’ai peur, je suis vachement centré sur moi-même quand même."
 
THE CROSS-OVER. C’est la troisième chanson de ce maxi : "C’est l’amour mais l’amour avec quelque chose qui s’est mal passé. Y’en a un qui fait : Viens, je vais t’acheter une glace, on va aller au bord de la mer… Puis dans le refrain ça fait : Mais n’est-ce pas que la vie est merveilleuse aujourd’hui ? En fait, il s’est passé un truc de bizarre la veille. Y’en a un des deux qui a fait une connerie, ils font genre il ne s’est rien passé. Moi j’préfère savoir même si ça te fout en l’air. En fait, je souffre moins de savoir que de ne pas savoir, sur le moment c’est le chaos, ça devient de la folie pure. Mais une fois que je l’ai pris dans mon système, ça passe. Je ne suis pas rancunier en fait."

GUIGNOL’S BAND. 
"J’ai toujours voté à gauche, c’est pas parce que je trouve que les gens de gauche sont sympas, c’est parce que quand tu es à gauche, tu as l’interdiction absolue de dire certaines choses. Même si le type est une ordure totale, il ne pourra jamais dire : Les Roms ils sont pas sympas faut les virer. Pareil pour les immigrés même s’il le pense très fort. Il y a une sorte de verrou dans son discours qui fait qu’il est de gauche. C’est pour ça que je vote à gauche. Après, des salopards y’en a partout, des mecs bien y’en a partout, et je peux très bien comprendre que l’on vote Bayrou parce que c’est un mec décent, des mecs de droite comme Philippe Seguin, sont des mecs bien… Je ne comprends pas qu’on puisse tomber sur la gueule de quelqu’un, que les Inrocks osent dire qu’Arnaud Fleurent-Didier (pour répondre à l’une de mes questions) est un chanteur de droite, mais fuck you quoi ! (rires) C’est pas comme s’il avait dit qu’il votait Le Pen, tu vois. Le seul mec avec qui je n’y arrive pas, c’est Céline en fait. Autant Drieu La Rochelle oui, sans problème, mais Brasillach et Céline, je peux pas. Céline m’étouffe, je vois sa mesquinerie ressortir même dans son écriture, dans son style. J’ai eu des bastons avec des mecs qui adorent Céline, avec un ami dont je suis très proche, on adore tous les deux Beckett, mais alors sur Céline y a un point de… Je sens que sa pourriture envahit son écriture et je ne peux pas trouver ça esthétique. Ça me fait trop penser au génocide, au Cambodge, c’est horrible. Ça me fait penser au Khmers rouges qui ont assassiné ma famille tu vois. J’ai du mal à rentrer là-dedans."

  
  

   PARIS :: In Crowded Subways
  
   Ekler’o’Shock Records
   Sortie le 9 novembre 2010


   PLAYLISTÉ PAR

   Acid Washed, Chloé, Cosmo Vitelli, Das Glow, In Flagranti,
   Siskid, The Micronauts, Trax, Kiss The Girl, Agnès B…

             



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