ON VA VOIR SAVAGES OU COMPLIANCE AU CINÉ ?


Cette semaine dans nos salles obscures, un duel de film coup de poing à la brutalité psychologique dense, quand la persécution s’invite sur nos écrans à travers deux histoires et deux univers distincts, verdict.

> Vieille école VS Nouvelle génération

D’un côté Oliver Stone, réalisateur, scénariste et producteur new-yorkais qu’on ne présente plus, réel maestro contemporain d’un cinéma à l’empreinte singulière (Platoon, Wall Street, Né un 4 juillet, Midnight Express, The Doors, JFK, Tueurs nés…). Bousculant Hollywood avec des réalisations souvent controversées, le cinéaste aime s’emparer de sujets à tendance politico-sociale et affiche sans détours des opinions contestataires. Un succès établi depuis ses débuts pour celui qui, pourtant, n’a pas pour habitude de caresser ses spectateurs dans le sens du poil. A la fois taquin et provocateur, Oliver Stone joue et trouve sa popularité dans cette bravade volontaire. Mais à plus de 60 ans, Oliver Stone semble perdre sa célèbre fougue et se découvre depuis quelque temps une fibre commerciale qui aurait tendance à agacer les plus avertis. Une spirale dont son dernier film Savages hésite à s’extraire.    

De l’autre côté, Craig Zobel, également originaire de New-York, ce jeune réalisateur et scénariste diplômé de la North Carolina School Of Arts fait ses armes auprès de ses anciens camarades d’école. Une promotion talentueuse, des amitiés révélatrices, Craig Zobel débute en assistant son pote David Gordon Green sur trois de ses long-métrages et rencontre Adam Stone (directeur de la photographie) et Jeff Nichols (réalisateur de Shotgun Stories, Take Shelter et Mud). Une fine équipe solidaire à l’image de cette nouvelle génération qui entend bien bousculer la donne, dynamiser un art peut-être trop confortablement assuré et faire entendre leurs voix. Déjà auteur d’une série animée sur internet, Craig Zobel se lance en 2007 derrière la caméra et réalise, toujours entouré de ses amis, son premier film Great World Of Sound récompensé et classé parmi les dix meilleurs films indépendants de l’année. Avec ce second film, Compliance, le petit poulain entend bien marquer les esprits.
       
> Superproduction VS Film indépendant

Adaptation cinéma du best-seller éponyme de Don Wilslow, Savages se veut une grosse production explosive à l’esthétique clipesque et Oliver Stone s’empare en outre d’un casting d’exception. De nombreux et prestigieux noms viennent remplir l’affiche. A l’image d’une quête de perfection du réalisateur où réunir une pléiade d’acteurs d’envergures différentes et les faire jouer ensemble suffit pour en tirer une rivalité manifeste et en faire sortir le meilleur d’eux même. Nos personnages principaux prennent ainsi vie sous les traits de Taylor Kitsh (Battleship), Aaron Taylor-Johnson (Kick-Ass) et Blake Lively (The Town), trois jeunes acteurs aux carrières déjà bien lancées mais manquant encore quelque peu d’expérience. Face à ce triangle juvénile, d’authentiques tauliers viennent donner la réplique : Benicio Del Toro, Salma Hayek, John Travolta… De quoi décontenancer cette nouvelle génération et réduire à néant ses efforts de crédibilité quand les meilleurs scènes du film se voient jouer entre "grands" et flairent bon une sauce plus Tarantinesque que Gossip Girl. L’idée était bonne, les prestations le sont beaucoup moins.

Inspiré de faits réels, Compliance se déleste de tout superflu pour se concentrer sur l’essentiel, une certaine pureté apportée à la mise en scène et au dialogue pour mieux en comprendre son impact. Le choix d’une forme d’invisibilité et d’un tournage en quasi huis clos s’ajoutent pour répondre au mieux à l’envie de réalisme de Craig Zobel. En effet, le réalisateur a dirigé et laissé ses acteurs tourner principalement et simultanément sur deux plateaux séparés mais toujours l’un au dessus de l’autre, en restant en contact direct par radio et par le fameux téléphone d’où débute la manipulation extérieure. Une expérimentation payante puisque les acteurs se sont pris au jeu en se donnant la réplique par ce biais cellulaire en situation réelle et seulement filmés par deux caméras pour amplifier le vice et cette proximité malsaine voire absurde. Pour trouver des acteurs prêts à prendre autant de risques, Craig Zobel s’est tourné vers une recherche de formations théâtrales et de parcours atypiques cinéma et télévisuel. Une quête le menant vers un casting surprenant : Ann Down (The informant), Dreama Walker (Gran Torino), Pat Healy (Magnolia) et Bill Camp (Des hommes sans loi).
 
> Dépendance VS Soumission

Savages c’est avant tout l’histoire d’un triangle amoureux et amical dont le business florissant de production de cannabis fait le bonheur et des envieux. Une affaire qui attise les jalousies d’un cartel mexicain avec lequel le trio devra soit s’associer soit se battre. Une lutte aux armes différentes, face à une redoutable organisation criminelle le trio va devoir revoir ses principes et comprendre que cette guerre ne se fera pas sans mal. En immersion au sein de ce trafic, Oliver Stone nous dévoile l’envers du décor paradisiaque de Laguna Beach, du rêve au cauchemar. Le rythme est trouvé, la voix off nous guide tout au long du film, l’expérience est bien présente. Savages aborde les limites comparables à celles d’une expérimentation de drogue dure, avec une exécution méthodique. Les enjeux de pouvoir, politiques, la loyauté, l’héroïsme, la famille, la manipulation et surtout la vraie nature de l’être humain, sont autant de thèmes soulevés dans ce film. Une mise à nue constante, inhérente aux risques encourus par ses protagonistes. Savages demeurent malheureusement dépendant des performances de ses acteurs et de son scénario, l’avalanche de violence et de répliques cinglantes ne suffisent pas. Une impression de brouillon s’amplifie au point de perdre le fil et casser une dynamique pourtant bien installée. Savages manque cruellement de sauvagerie et n’assume que très peu son ambition initiale. Un film à la frime certaine dont la réelle solution curative serait de gagner plus en authenticité.

L’histoire découle d’un constat et d’un fait divers effarant, plus de 70 appels du même genre recensés en 10 ans aux USA et l’événement marquant de 2004 dans le Kentucky où une employée d’un McDonald’s se retrouve d’abord suspectée d’un vol puis persécutée par sa gérante, agissant sous les ordres téléphoniques de ce qui se révélera être un faux policier. Ce genre de sombre canular obsède Craig Zobel au point de se questionner sur la réelle teneur des mots employés lors de ces échanges.
Compliance va naître de ce postulat et le film va se dévoiler être un récit à la fois terrifiant et hypnotisant. Une critique ouverte et peu glorifiante sur le fonctionnement de notre société dont Craig Zobel capte avec une troublante simplicité les travers.
Une classe populaire au milieu d’un coin perdu, autant de clients parfaits, naïfs et trop peu méfiants pour certains mais Craig Zobel se joue de ces clichés sociaux, ne croyant pas à ce point de vue et s’entachant avec culot à nous poser comme complice passif. Une place indispensable pour nous faire entendre que la manipulation s’applique à tous, dénonçant l’obéissance et l’autorité telles des valeurs refuges communes dans ces situations complexes. Le poids des mots, la conformation, la confiance aveugle, le syndrome de Stockholm, l’exaltation et l’attrait du pouvoir, Craig Zobel aborde avec talent les réactions humaines sans jamais juger. Transformant ce fast-food en véritable laboratoire d’une édifiante expérience sociologique, Compliance résume toute la perversité et la flexibilité de l’être, prenant soin de toujours traiter les victimes de cette machination et son auteur sur le même pied d’égalité.
Brutal, intense, déroutant, Craig Zobel confirme sa posture et nous positionne face à ce miroir dont le reflet fait d’autant plus peur qu’il peut sembler familier.

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COMPLIANCE, de Craig Zobel

Sortie le mercredi 26 septembre
Voir la bande-annonce 
 
SAVAGES, de Oliver Stone

Sortie le mercredi 26 septembre
Voir la bande-annonce

 

 
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