MIND ENTERPRISES, FUNK FUTURISTE

Un patronyme un peu froid pour le projet ultra-créatif du producteur italien Andrea Tirone, ex-guitariste du groupe post-punk Did. En quête d’un nouveau souffle, il s’installe à Londres (où il vit désormais) et se dessine une voie plus personnelle. Son premier album est conçu comme un DJ set avec des morceaux dance-house et des titres plus intérieurs.
Depuis ses premiers pas en solo en 2013, il a délaissé ses machines au profit de vrais instruments (guitares, basses, percussions africaines) pour retrouver l’énergie du live et le plaisir de jouer à plusieurs. Loin des questionnements identitaires des débuts, ses textes sont plus ouverts vers l’extérieur et inspirés, pour la plupart, des conversations qu’il a eues avec des amis ou sa petite-amie. En fil rouge, la perte commune des valeurs morales face à la toute-puissance de l’argent. Rencontre avec un artiste hors-du-commun.

“Je ne me considère pas comme l’alpha masculin mais la société s’attend à ce que vous
agissiez comme tel en tant qu’homme.”

Paulette : Dans quel environnement as-tu grandi ? Etais-tu déterminé à faire de la musique ?
Andrea : Je suis né à Turin, au nord de l’Italie. C’est une grande ville mais on dirait un petit village. J’ai toujours eu le sentiment d’être un peu en marge. Je ne partageais pas les mêmes principes culturels. Le rôle de l’homme et la femme est très strict, c’est même une vision un peu sexiste, j’ai toujours eu quelques difficultés à l’accepter. Je ne me considère pas comme l’alpha masculin mais la société s’attend à ce que vous agissiez comme tel en tant qu’homme. Ça m’embarrassait beaucoup étant jeune et j’osais à peine aborder les filles. Je me suis renfermé sur moi-même et c’est certainement l’une des raisons pour lesquelles je me suis tourné vers la musique. J’ai commencé à jouer de la guitare à l’âge de six ans, mais c’est devenu une véritable obsession quand j’ai eu 11 ans.

Il y a trois ans, tu décides de tout plaquer pour t’installer à Londres. Pourquoi as-tu ressenti le besoin de fuir Turin ?
Quand j’habitais Turin, je faisais partie d’un groupe de post-punk. J’ai toujours cru en ce projet mais j’étais peut-être le seul à prendre tout ça très au sérieux. L’un voulait ouvrir un club, l’autre trouver un plein-temps. Pour moi, ce n’était pas juste un passe-temps alors j’ai fini par quitter le groupe. En Italie, il y avait aussi un problème de taille. Si tu ne chantes pas en italien, tu ne réussiras pas à percer, c’est mon avis en tout cas. L’industrie musicale ne porte pas grand intérêt à la scène underground. Je me suis dit que j’avais le choix : soit j’arrêtais la musique et j’ouvrais un restaurant soit je suivais mon instinct et m’installais dans un endroit où j’imaginais que ce serait plus facile.

Comment se porte la scène musicale turinoise ? Avais-tu réellement le sentiment d’en faire partie ?
Oui j’en faisais partie, mais on devait être seulement une trentaine de musiciens à Turin. C’était une petite scène indépendante. On partageait les mêmes goûts musicaux, on était bons amis, c’était chouette mais il n’y avait qu’un club en ville où on pouvait faire des concerts… pour moi, ce n’était pas suffisant, il n’y avait rien de tangible, on n’était simplement une bande de mecs bizarres qui font de la musique, le monde extérieur ne nous ressemblait pas. Encore un motif de frustration ! Tu dois chercher l’inspiration sur Internet, dans le monde virtuel, parce que l’endroit où tu vis, le monde qui t’entoure ne te correspond pas. C’est en tout cas ce que je ressentais à l’époque.

Pourquoi avoir choisi Londres et comment as-tu vécu ce déracinement ?
J’ai demandé de l’argent à mon père pour poursuivre mes études là-bas – je n’avais pas envie d’être serveur dans un restau. J’ai suivi des cours dans une école de musique pendant sept mois avant d’abandonner. Je n’aimais pas ça, c’était juste une excuse pour changer de vie. La musique et l’art en général, ça ne s’apprend pas ! L’éducation a plutôt tendance à ruiner votre génie créatif et c’est ce qui m’est arrivé. Il m’a fallu désapprendre ce que j’avais appris pour retrouver l’inspiration. A côté de ça, on ne peut pas dire que ma vie personnelle était très épanouissante. D’abord parce que je ne parlais pas la langue donc j’avais du mal à m’intégrer, même si les gens étaient très sympas avec moi. J’ai vécu dans un appartement merdique pendant un an, dans un quartier proche du centre où vit a une forte concentration d’Italiens. Et enfin, il m’a fallu gérer le choc culturel (sourire).

Au sein de Did, tu étais simplement guitariste. Etais-tu frustré de ne pas pouvoir t’exprimer en ton nom ?
Non, j’adorais ce groupe. On écrivait les chansons ensemble, à quatre, donc ça veut dire faire des compromis. Il y avait parfois une petite frustration quand je ne pouvais pas emmener la chanson là où je l’entendais mais on était en démocratie donc il fallait s’écouter les uns les autres. Aujourd’hui, je chapeaute tout de A à Z et je crois que je préfère. Je peux travailler pendant dix heures sur le même morceau si j’en ai envie ou le mettre de côté si j’en ressens le besoin. Le seul bémol, c’est le manque de regards extérieurs pour me conseiller. C’est difficile de travailler tout seul mais au moins j’ai un contrôle total sur ce que je fais.

Qu’est-ce qui t’a encouragé à te lancer en solo ?
La séparation du groupe. Je me suis retrouvé tout seul donc c’était en quelque sorte la seule option. J’ai toujours fait de la musique et j’avais déjà commencé à travailler sur mes morceaux quand je faisais encore partie du groupe. Le matériel était déjà là, je n’avais plus qu’à me lancer. J’avais prévu d’envoyer mes maquettes à une centaine de maisons de disques mais heureusement au bout de dix, j’ai eu une réponse favorable (rires). J’étais tellement sous le coup de l’émotion que j’ai décidé d’arrêter d’envoyer des mails à d’autres personnes. J’avais peur qu’ils soient furieux contre moi en apprenant que je faisais ça derrière leur dos (rires).

Quand as-tu écrit ta première chanson ?
J’ai l’habitude de travailler sur plusieurs chansons en même temps et il se peut qu’elles restent inachevées pendant un long moment. La première chanson que j’ai réussi à terminer c’est Girlfriend. C’est très étrange parce que je l’ai écrite il y a environ six ans, j’étais encore à Turin avec mon groupe. J’étais très excité sur le moment alors je l’ai mise de côté, comme pour la garder précieusement, et j’ai fini par l’oublier. Il y a cinq mois, je suis retombé dessus et je l’ai trouvé géniale. C’est très symbolique qu’elle apparaisse sur l’album.

Pourquoi Mind Enterprises ?
Mind pour souligner cette idée de contrôle et le fait de créer des choses qui n’existent pas dans le monde réel. C’est le pouvoir des idées, de l’esprit (sourire). Et Enterprises renvoie à mon côté pragmatique qui tente de prendre le pas sur mon côté rêveur romantique.

Tu as sorti ton premier EP en 2013 puis plus rien jusqu’à aujourd’hui. Tu avais besoin de prendre du recul sur la création ?
Non au contraire. J’ai passé mon temps à faire de la musique sur ordinateur et puis j’ai réalisé que ce n’était pas suffisant. J’avais du mal à me rendre compte de ce que serait l’album. Je n’avais pas envie de faire de la dream-pop électronique, je voulais que ce soit plus dance et explorer une autre facette de ma personnalité, qui ne soit pas seulement le reflet introspectif de mes déboires sentimentaux. Tout ça a pris beaucoup de temps. J’avais besoin de plus d’inspirations alors j’ai commencé à écouter de nouvelles musiques, j’ai continué à écrire, écrire, écrire, et puis j’ai eu le déclic mais c’était un long combat.

Comment as-tu provoqué ce déclic ?
D’une manière assez dangereuse pour ma vie privée, vous ne m’y reprendrez plus. J’étais dévoué à ma musique dix heures par jour, tous les jours, je ne répondais plus à mes amis, j’étais complètement déconnecté du monde réel, je faisais mon truc et c’est tout, j’écoutais beaucoup de musique et j’essayais de trouver quelque chose de neuf pour enrichir mon son. C’était complètement stupide de procéder de cette façon, coupé du monde, parce qu’à un moment tu commences à devenir dépressif…

Quel est le fil rouge de toutes ces nouvelles influences que tu avais en tête ?
La musique d’Afrique de l’Ouest, l’afro-funk, Fela Kuti, l’afro-beat, ce genre de trucs, m’ont vraiment beaucoup inspiré. J’aime cette idée de communauté dans leur musique. C’est souvent des big band de 7-8 personnes, mais chacun a son importance. Ils ont une approche de la musique très différente des européens ou des américains, c’est une contre-culture sincère et authentique. Ils ne sont pas dans une posture ou dans la surenchère d’émotions, ils parlent de la vie et des relations humaines sans une once de romantisme mais ça me plaît. Leurs textes ont aussi une portée politique, j’aime cette sensation de liberté. C’est comme ça que j’imagine la musique de club, avec ce côté à la fois dansant et plus profond. J’ai envie d’aller encore plus loin dans cette voie. C’est encore un travail en construction, ce premier album n’est que la première étape de mon voyage.

Le top 5 des groupes qui ont influencé l’écriture de cet album ?
Jingo, un musicien kényan des années 70. William Onyeabor, un artiste nigérian qui fait de l’électro-synthétique. Tony Allen, bien sûr. Todd Terje, pour l’Italo-disco. Et Rob, un artiste afro-funk que j’ai énormément écouté ces dernières années.

A quoi ressemble un concert de Mind Enterprises ?
On est quatre sur scène, deux guitares, une basse, une batterie. On a aussi des synthés et des samplers, de quoi s’amuser ! On propose un set dansant mais punk dans l’attitude, avec un côté rugueux. On va transpirer ! (rires)

Une dédicace aux Paulette ?
J’espère que vous écouterez mon album et qu’il vous plaira !

MIND ENTERPRISES :: Idealist
Because Music
Sortie le 4 mars 2016

Site officiel : http://www.mindenterprises.co.uk/
Facebook : https://www.facebook.com/MindEnterprises

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