MICHEL LECLERC, CINÉ GAUCHO

Cet article a été publié dans le numéro 4 Présidentiel (avril 2012)

Michel Leclerc (droite) et son actrice fétiche, Sara Forestier


Lisa a rencontré le réalisateur Michel Leclerc qui nous révèle les secrets de son deuxième long-métrage, Télé Gaucho, qui sort aujourd’hui. 


J’ai rendez-vous avec Michel Leclerc, le réalisateur du Nom des Gens. Je pousse le portail rose de son petit pavillon de banlieue et pénètre dans le joyeux bordel de son salon. À l’étage, sa compagne, Baya Kasmi (coscénariste du film) donne un bain à leur petite fille. On s’installe à table et on regarde sur l’ordinateur les dernières photos de son prochain film, Télé Gaucho.
"C’est un peu étrange de parler d’un film que l’on est en train de faire", me dit Michel, concentré sur l’écran. Oui, c’est étrange, mais j’avais envie de parler avec lui de cinéma. De son cinéma, de sa façon de mêler amour et politique. C’est de cela que parlera Télé Gaucho, dont il vient d’achever le tournage. L’histoire d’un groupe de gens qui créent une télé libertaire et participative dans les années 90. Au casting : Sara Forestier, Maïwenn, Emmanuelle Béart, Éric Elmosnino. Du lourd quoi.


 

Paulette : Quel est le point de départ de Télé Gaucho ?
Michel Leclerc : Au départ, on a un jeune homme (Félix Moati) qui habite en province. Il est passionné de cinéma. Par un concours de circonstances, sa mère gagne un jeu à la radio. Elle est invitée à rencontrer la présentatrice star de l’émission, incarnée par Emmanuelle Béart sur le plateau d’une émission télé, genre C’est mon choix. Il l’accompagne à Paris et réussit à décrocher un stage de porteur de café sur cette émission qu’il méprise absolument. Il débarque ainsi à Paris, avec ses rêves de cinéma, et loue un petit appartement dans le XXe arrondissement. Là, il tombe sur une bande de fous furieux qui montent une télé anarchiste. Tout ça se passe dans les années 90, avant Internet, mais à une époque où l’on pouvait tout filmer grâce à l’essor des mini caméras vidéo et diffuser les images en public. Là commence sa participation à Télé Gaucho, une télé très à gauche, très militante, qui par conséquent, déteste la télé commerciale. Ensemble, ils vont faire les 400 coups, et c’est le début de sa vie.
 
C’est inspiré de ta vie ?
Un peu oui. C’est inspiré de Télé Bocal, une télé de quartier bénévole et anarchiste dont j’ai fait partie entre 1995 et 2000. Ensuite, je prends pas mal de libertés avec la réalité même si beaucoup d’éléments sont autobiographiques. Le film a été tourné dans le lieu même où est installée Télé Bocal. Ce lieu était un squat, un lieu de mélange, très bordélique, avec des gens qui venaient de partout, un certain esprit du XXe arrondissement. Je raconte ça : cet esprit libertaire, participatif, le monde associatif, la fraternité et l’engagement. Mais tout n’est pas rose : les gens s’engueulent, il y a des batailles d’égos, des mesquineries, des petitesses… Cela dit, c’est quelque chose de très exaltant.

 

"J’ASSUME LE FAIT DE FAIRE DU CINEMA DE GAUCHE."

Te considères-tu comme un cinéaste de gauche ?

Oui, tous mes films parlent de la gauche. Par contre, je n’aime pas beaucoup le terme de « cinéaste militant », car je ne pense pas que le cinéma doive asséner des leçons aux spectateurs, j’aime l’ambiguïté des personnages, je préfère poser des questions que de donner des réponses. Mais bien sûr, je pense appartenir à une famille de gauche. Et quand je regarde un film, quand je rencontre quelqu’un, je me demande toujours de quel bord politique il est. Je ne peux pas m’en empêcher !
 
Penses-tu qu’il existe de bons films de droite ?
C’est une très bonne question ça ! (Il réfléchit.) Prenons Intouchables : malgré les apparences, pour moi, c’est un film de gauche. Et je pense que la très grande majorité des 20 millions de spectateurs qui se sont déplacés y voit un appel à la tolérance. Le message est clairement celui de la fraternité, de la lutte contre les préjugés, sociaux ou raciaux… Et pourtant, il s’est trouvé des journalistes pour y voir le contraire, jusqu’à trouver le film raciste. Comme si le succès du film était forcément louche. Comme si, derrière le message évident que tout le monde a perçu, il y avait forcément une autre idéologie, cachée, qui disait exactement l’inverse.
On a connu un peu la même chose avec Le Nom des Gens, les critiques ont été globalement bonnes sauf celle de Libération. Qu’ils fassent une mauvaise critique n’est pas un problème. Ce qui a été difficile pour moi, c’est que "Libé" est le journal que je lis tous les jours depuis vingt-cinq ans. Que le journal qui a forgé ma sensibilité, ma conscience politique, mon esprit critique, n’aime pas le film, c’est un peu dur à admettre. Le problème de la gauche, c’est qu’elle n’arrive pas à se rassembler. Dès qu’il y a une initiative, il y en a toujours un pour se prétendre plus à gauche, plus pur… le pire ennemi de la gauche a toujours été la gauche.


Revenons un instant sur le succès du Nom des Gens. Meilleure actrice aux César pour Sara Forestier, Meilleur scénario pour Baya et toi… Qu’est-ce que ça a changé ?

Disons que ça m’a ouvert une fenêtre de tir. Avec le succès du film, mes scénarios sont maintenant plus lus, j’ai plus de facilité à monter des projets, à rencontrer les comédiens. Mais je suis conscient que si mes prochains films ne sont pas à la hauteur, mes scénarios retomberont tout en bas de la pile ! (Rires.) C’est la vie, et ce n’est pas si grave. Je me suis toujours dit que la seule chose qui compte est de "fabriquer". Le reste, le succès ou l’échec, est accessoire.
 
Pourquoi avoir fait de nouveau appel à Sara Forestier pour Télé Gaucho ?
Sara est une actrice que j’adore, elle peut tout faire, elle peut me fait rire et pleurer à la seconde. On se comprend au quart de tour, c’est une bosseuse, toute à ce qu’elle fait et qui ne fait pas peser sur les autres son stress. Il me semblait évident qu’elle serait sur le prochain. Et elle en avait très envie aussi. Enfin je crois !
 
"J’AI FAIT UN FILM SUR LE BORDEL."


Maïwenn fait aussi partie du casting, après le succès de Polisse l’année dernière. Est-elle une actrice facile à diriger ?
Maïwenn n’a pas très envie de respecter à la lettre ce qui est écrit. Elle veut être absolument spontanée, jouer avec ses propres mots, elle a peur de ne pas pouvoir faire sien les mots des autres. Du coup, ça peut être assez déstabilisant pour ses partenaires, mais très intéressant pour un réalisateur. Dans le film, elle est en couple avec Éric Elmosnino, qui lui est assez précis. Du coup, il y a de vrais moments d’improvisation, de live, dans le film. Ça se voit qu’il y a une espèce de surprise à ce que l’autre dit. Il y avait matière à ça. C’est un film bordélique. Tous les figurants pouvaient intervenir dans le jeu. Mon rôle à moi, c’était d’organiser le bordel.


Si tu devais retenir une petite anecdote de tournage ?

Plutôt un souvenir. Nous avons tourné face à l’assemblée nationale une séquence où la bande de Télé Gaucho pirate les vœux du président Chirac. Nous avions l’autorisation de tourner cette séquence et je me sentais comme un sale gamin faisant une grosse bêtise. Je me suis dit aussi que c’était quand même chouette de vivre dans un pays où, face à l’institution, on peut se foutre de la gueule de l’institution.  
 
Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
De pouvoir fabriquer pendant longtemps et de garder le goût des autres.
 
TÉLÉ GAUCHO
Un film de Michel Leclerc
Avec Sara Forestier, Éric Elmosnino, Maïwenn, Félix Moati… et Emmanuelle Béart
 
Sortie le 12 décembre
 
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