MARVIN JOUNO : ROI EN SON ROYAUME

 
Marvin Jouno est un artiste rare. De ceux qui ne sont pas prêts à faire des compromis, de ceux qui cherchent et tâtonnent longtemps pour trouver la bonne formule, sans prétention aucune, de ceux qui nous ravissent avec une écriture exigeante qui sublime chaque détail, de ceux qui se proposent de bousculer les codes de la chanson pop avec élégance.
Marvin Jouno, c’est tout ça à la fois. Sa proposition musicale à vocation dansante et ses textes à fleur de peau en font la plus belle promesse de cette rentrée. Encore un peu intimidé, il nous confie les différentes étapes de sa vie d’artiste et son épanouissement récent. Rencontre.
 
Paulette : On te découvre en 2013 sur le radio-crochet Talents Europe 1. Tu n’avais ni manager, ni tourneur, ni maison de disques. Aujourd’hui, tu es bien entouré. Qu’est-ce qui a tout précipité ?
Marvin Jouno : Les trois concours auxquels j’ai participé : Talents Europe 1, On a les moyens de vous faire chanter/France Inter et Les Inouïs du Printemps de Bourges. Ça a permis de mettre en lumière le projet et ça coïncidait aussi avec mes premiers lives. J’ai fait pas mal de rencontres suite à ça.

 
As-tu eu beaucoup de propositions ?
J’ai eu beaucoup de rendez-vous ! Il y avait une vraie curiosité. Mais curiosité ne rime pas forcément avec engagement. J’ai eu pas mal de propositions en édition. J’ai rencontré douze labels au total, mais c’était plus des prises de contact qu’autre chose. Au final, la proposition d’Un plan simple m’a plu, parce que je sentais que c’était les plus motivés !
 
Le choix n’était pas difficile à faire ?
Il n’y avait pas de label idéal, je n’avais pas non plus de label rêvé. J’avais juste envie de travailler avec des gens qui me donneraient les moyens de m’exprimer : financiers et matériels avec toute cette équipe qui se construit autour. Aujourd’hui, il y a dix personnes derrière moi. Avant j’étais tout seul.
 
Qu’est-ce que ça change ? On sait que les artistes tiennent à leur indépendance mais être entouré, c’est essentiel.
C’est plus facile en effet. Je dois avouer que je ne suis pas le mec le plus confiant de la planète, donc ça donne une espèce d’assise. Je minimise les interlocuteurs pour ne pas être trop perturbé, mais j’écoute toujours leurs conseils. Jusqu’à présent, j’ai eu une liberté artistique totale. Grâce à eux, j’ai pu contacter des gens que je n’aurais jamais rencontrés tout seul. Je pense à Colin Solal Cardo (La Blogothèque, ndlr) qui réalise le clip de Quitte à me quitter, Silvia Grav, cette jeune photographe espagnole qui a fait tous les visuels. C’était assez magique ! Jusque-là je travaillais avec des amis talentueux, cette fois-ci j’ai voulu tenter l’aventure sans les amis.
 

Pourtant, tu travailles toujours avec Angelo Foley (Christine and The Queens), qui est présent depuis le début du projet ?
Oui, l’ossature musicale n’a pas bougé. Comme Agnès Imbault (aux claviers, ndlr), qui est là depuis les premières maquettes.
 
Tu optes pour une pop synthétique, pourquoi maintenant ?
Ça a été un long processus de recherche avec Angelo pour trouver la facture qui nous plaisait. L’idée était de moderniser la chanson française, modestement. Sans vouloir suivre une mode, on a beau chercher, on retombe toujours dans ce qu’on écoute. Et force est de constater que j’écoute de plus en plus d’électro, donc j’avais vraiment envie de ce virage-là ! Dès L’Ivoire en fait, mais on était peut-être pas encore prêts. Je crois qu’on progresse tous. Angelo a fait un chemin énorme sur son rapport à la réalisation. Moi, j’ai beaucoup travaillé mon rapport à la musique. J’ai voulu me familiariser avec l’écriture d’une chanson pop : j’adore le format 3 minutes 30, tout dire en deux couplets-trois refrains. Je voulais me frotter à ces codes-là et tenter de maîtriser cette manière de faire pour casser les codes ! Plus tard peut-être, je reviendrai à des morceaux fleuves de 5 ou 7 minutes…
 
Quelle serait ta plus belle définition de la pop ?
La pop c’est populaire, même si je déteste l’appellation “variété française” que je trouve un peu fourre-tout. C’est cette chanson immédiate, précise, avec une vraie exigence du refrain. Un refrain donne tellement de relief, il se passe quelque chose de l’ordre de la digestion, ça permet de tenir la durée et peut-être de parler aux gens ! (rires)
 
Tu réussis à nous faire danser sur de la “pop en VF “ sans que ce soit au détriment du fond. Tes références qui ont réussi ce mariage ?
Je n’écoute pas beaucoup de chanson française. Mes influences sont plus du côté de la pop indé anglaise et américaine. Le postulat de base, c’était de faire la musique que j’avais envie d’entendre et qui me manquait en tant qu’auditeur. Même si je trouve qu’il y a un vrai renouveau de la scène française aujourd’hui, je ne sais pas du tout où me situer, entre ce côté électro-indé et ce côté chanson qui représente l’ADN du projet.
 
Sur l’EP, il y a même une recherche pop symphonique à certains moments…
Un petit peu, oui. Parce que je suis rattrapé par mon ADN “chanson” malgré moi… je chante peut-être trop ! C’est pour ça que je ne sais pas  du tout comment le projet va être perçu. Est-ce que c’est très indé ? Est-ce que c’est très mainstream ? J’ai envie de proposer quelque chose de nouveau et pas de m’inscrire dans un héritage classique en faisant une jolie pop orchestrée.
 

Quelle esthétique as-tu voulu donner à ton premier album à paraître début 2016 ?
On navigue entre différents genres, avec des incursions hip-hop, rock. C’est plus complet, plus riche. Sur l’EP, on a privilégié des chansons assez immédiates, et je pense que l’album va venir compléter tout ça avec des chansons moins évidentes, mois formatées. L’EP a été enregistré en quelques jours seulement. Pour l’album, la maturation a été beaucoup plus importante. C’est sans doute pour cette raison que la palette est plus large et plus représentative de ce que j’ai envie de faire au fond.
 
On sent que tu t’amuses beaucoup avec l’écriture, jouant sur la musicalité des mots pour créer un rythme, usant et abusant des homonymies en double lecture…
A certain moment, on me conseille d’en enlever une ou deux mais je suis assez têtu ! Le but étant de respecter le français mais en même temps de le bousculer un peu. C’est une langue que j’adore mais comme tu le dis je m’en amuse. Je parle souvent de “dyslexie verbale”, ce qu’on entend n’est pas toujours ce qu’on lit. C’est une invitation à la lecture des textes, je ferai tout pour que les gens soient amenés à prendre le petit livret et lire les paroles.
 
“Le jeu de mots est dangereux, je n’ai pas envie d’être le Laurent Ruquier de la chanson”
 
Comment as-tu développé cette technique d’écriture ?
Les thématiques sont toujours quelque chose qui me percute et qui me touche. Souvent une expérience de vie assez profonde. Et ensuite, j’ai besoin d’avoir ce que j’appelle des punchlines, c’est presqu’un prétexte ou un refuge… Après le jeu de mots est dangereux, je n’ai pas envie d’être le Laurent Ruquier de la chanson (rires). Mais ça m’éclate, c’est ma digestion d’une culture rap. J’ai découvert les subtilités de la langue française avec Booba ! (sourire) Avec son premier album, Temps morts (2002, ndlr) et Lunatic (groupe de rap formé en 1994 par Booba et Ali, ndlr). Et c’est justement tout le défi de faire sonner cette langue, qui peut être très musicale même si on pense le contraire.
 
Tu es très pointilleux. Quelle vocation a l’écriture ?
Je ne suis pas un grand bavard, je peux même être un peu taiseux parfois, mais avec la musique, je suis à peu près certain qu’on m’écoute (sourire), ce qui n’est pas toujours le cas dans la vie. Donc je m’applique à être précis dans ce que je raconte. Et c’est magique de pouvoir parler aux autres, dans tous les sens du terme !
 
Malgré une écriture fine et exigeante, on sent la volonté d’être compris. Est-ce que c’est important pour toi ?
Ça l’est devenu ! Parce qu’au début, je m’amusais à ne pas l’être. Ce sont tous les professionnels que j’ai rencontrés qui m’ont intimement conseillé de simplifier au maximum, mais je ne suis pas prêt à faire tous les sacrifices. J’ai quand même envie de garder une exigence et un respect pour la langue.

 
Sur les quatre chansons de l’EP, il est beaucoup question du temps qui passe. C’est de la peur ou de la nostalgie ?
Je suis complètement obsédé par la mort, pas la mienne, mais celle de mes proches et des gens qui comptent. Et puis la mélancolie est vraiment un sentiment qui me fascine. C’est la beauté triste ! C’est un sentiment qui me plaît et je me complais là-dedans. Entre ma peur de la mort et mon goût pour la mélancolie, mon rapport au temps s’inscrit quelque part entre les deux. Et puis, je suis quelqu’un d’impatient. Je suis souvent en projection sur le futur et je fouille le passé, j’ai du mal à profiter de l’instant présent mais j’y travaille (rires).
 
Tu fais partie des artistes à suivre. Si tu devais refaire le chemin dans ta tête, quels sont les moments clés qui font ce que tu es devenu ?
Quand j’étais jeune, je voulais être Tintin, j’ai tout défini pour devenir journaliste, et puis finalement je me suis dit que ce n’était pas le meilleur moyen de donner son point de vue. Alors, je me suis retrouvé très attiré par le documentaire, et dans le cadre de mes études dans le cinéma, j’ai découvert le goût de la fiction. Ensuite, nouvel accident de parcours, j’ai la possibilité de travailler comme décorateur et je fais ça pendant dix ans. L’intermittence me permet de développer mes projets de photos et de musique. Y a un an de ça, je décide de me consacrer entièrement à mon projet musical… parce qu’il y a des gens derrière – autrement je n’aurais pas osé. J’ai fait ce choix pour me remplir, pour exister. J’ai trouvé une immédiateté et une autosuffisance que je n’avais pas dans le cinéma. Je n’attends personne pour écrire mes chansons, y a ce rapport un peu solitaire aussi.
 
Tu sors d’une semaine de résidence. Vers quoi t’orientes-tu scéniquement ?
On a travaillé la nouvelle formule. Moi je ne joue pas d’instrument, je travaille avec un guitariste-bassiste et Agnès aux claviers. C’est toute la difficulté de faire sonner cette électro-pop avec très peu de musiciens, donc y aura bien évidemment des programmations. La scène, ça s’est toujours fait à tâtons. On a changé quinze fois de formules sur ces deux dernières années et puis on a décidé de tout épurer l’année dernière vers une formule piano-voix, mais on a perdu une grosse part du projet. Le live est en construction sur le moyen terme. Il faut dire que je n’avais aucune expérience au départ. Le premier concert, je l’ai fait les yeux fermés ! Je voulais juste voir si c’était compatible avec ma personne, et j’y prends beaucoup de plaisir maintenant ! Je m’épanouis et j’ai juste d’avoir la proposition scénique définitive.
 
Une dédicace aux Paulette ?
Il y a dix ans, j’ai rencontré ma copine dans un gîte qui s’appelait “Chez Paulette”. Dix ans plus tard, jour pour jour, je fais une interview avec Paulette. Symboliquement, je suis très content.

 
MARVIN JOUNO :: OUVERTURE
Un plan simple
 
 
> En concert gratuit le samedi 3 octobre, au Square d’Anvers, Paris, à 21h (festival Kiosquorama), le soir de la Nuit Blanche Paris 2015
 
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