MADJO : “J’AI FAILLI BAISSER LES BRAS PLUSIEURS FOIS”


Photos d’Antoine Chesnais. Merci au Comptoir General

Un saut dans le vide, suivi d’une irrésistible ascension vers l’inconnu,  avec son lot de déconvenues. Voici comment on pourrait résumer la genèse de ce nouvel album. Madjo est enfin de retour avec Invisible World, mis au point loin de Paris, dans sa maison de famille en Haute-Savoie. Un concept-album en forme de quête personnelle d’identité : elle est allée au fond des choses, à la rencontre de ses racines et de cette part sombre de son histoire familiale. Autoproduit par la force des choses, cet enregistrement est en rupture totale avec le précédent, car plus personnel et plus assumé. Rencontre.

 
Paulette : Aucun enregistrement depuis  2010, date de sortie de ton premier album, Trapdoor. Besoin de faire le vide autour de toi ?
Madjo : J’ai tourné longtemps, pendant plus de deux ans, jusqu’en 2013. Et ensuite, j’ai ressenti le besoin de faire un break, pour faire le vide et pour avoir d’autres choses à dire.
 
Pour cela, tu es partie en Haute-Savoie. Une envie de fuir ?
J’ai eu besoin de repartir, mais ce n’était pas du tout réfléchi. Finalement, je me suis trouvée bien là-bas, et j’ai décidé de mettre au point ce deuxième album loin de Paris. C’était la première raison de mon départ en fait. J’avais besoin d’autre chose, d’une autre atmosphère, d’un autre environnement, mais ce n’était pas une fuite. Je n’avais pas envie de reproduire un premier album à Paris c’est tout.
 
Tu as commencé à l’enregistrer en 2012. Pourquoi a-t-il été si long à concevoir ?
Il y a d’abord eu la période de pré-production où j’ai cherché un fil conducteur, puis un premier mixage, mais je suis revenue dessus plusieurs fois. J’ai vraiment pris le temps de digérer la première version, mais je ne la trouvais pas suffisamment aboutie. Le temps m’a permis d’affiner les choses. Je pense avoir été au bout du processus et je suis satisfaite du résultat.
 
Est-ce que tu avais des objectifs précis ?
Non, au départ, c’était une espèce de capharnaüm où on a essayé plein de choses, avec l’ingénieur du son, qui a réalisé l’album, les musiciens. J’ai aussi travaillé seule, cherché, tâtonné, voir ce qui pouvait sonner, ce qui sonnait moins, mais je n’avais pas de ligne directrice. La couleur s’est imposée après quelques titres et on s’est dit que ce serait intéressant d’aller fouiller dans cette direction-là.
 
Proposer quelque chose de radicalement différent du premier album, c’était voulu ?
Oui, ça par contre c’était une vraie envie ! Casser l’image et la couleur du premier album, c’était la seule chose dont j’étais sûre !
 
Est-ce qu’il y a eu beaucoup de remises en question ?
Enormément ! Ça a été un album douloureux ! Ça ne s’est pas fait dans l’aisance et la légèreté. Même si je n’étais pas totalement seule, j’avançais quand même dans le noir. Plus encore parce que j’ai choisi de l’autoproduire. C’était risqué parce que j’ai investi mes billes. Lorsque tu as un label derrière toi, tu te laisses un peu plus porter. Là, il faut que tu aies une vision qui aille au-delà de la musique. Tu deviens presque ton propre chef d’entreprise ! Ça a été plus rude que pour le premier, mais cet apprentissage sera forcément positif par la suite.
 

Ce nouvel album est très différent du précédent. Plus synthétique, rythme en avant…
Effectivement, j’aurai pu te parler de ça tout à l’heure : c’était une volonté dès le départ ! On s’est imposés cette règle de ne partir que des rythmiques, de quelque chose de très dépouillée, pour ne pas se laisser influencer par les mélodies que les instruments peuvent t’apporter.
 
Pourquoi ce choix ?
Parce que je trouvais intéressant de casser cette règle de base où l’on compose forcément à partir d’un piano ou d’une guitare. Le rythme inspire autre chose et ça peut aussi donner une plus grande liberté à la voix. Sur cet album, il n’y a pas non plus de format traditionnel couplet-refrain. Je me suis imposé d’avoir plus de rythme, mais à côté de ça, j’avais aussi besoin de casser tous les carcans qu’on peut avoir dans la musique actuelle ! Ils sont importants pour les gens parce que ça permet de créer des repères, mais sur cet album, j’avais envie d’une liberté totale de composition !
 
Sur cet album, la voix est plus aérienne, plus hypnotique, que sur Trapdoor. Qu’est-ce qui a autant influencé cette nouvelle façon de chanter ?
Je pense que ça va avec le lâcher prise, l’ouverture de la voix et l’affirmation. C’est la tournée qui a contribué à ouvrir toutes ces portes. Je me suis sentie plus à l’aise avec ma voix et j’ai développé ma personnalité dans le chant. A la fin de la tournée, on est partis six semaines en Afrique, c’est ce qui a  donné cette couleur plus rythmée. On est rentrés au mois de juillet, et je me suis enfermée tout de suite après pour commencer à travailler ! Je me suis autorisée plus de choses que sur le premier. C’est plus assumé, même plus féminin, avec ce côté très ouvert de la voix, très épurée, très aérienne.
 
J’ai l’impression que ton premier album n’a pas été assez soutenu par ta maison de disques, en termes de promo et d’exploitation. Qu’est-ce que tu en penses ?
J’ai eu la chance de vivre plein de choses grâce à mon tourneur. On a fait presque 200 dates, donc je n’ai pas eu de frustration de ce côté-là. Mais c’est vrai que je n’ai pas eu un soutien indéfectible de ma maison de disques, sinon je travaillerai encore avec eux. Ils attendent des résultats immédiats. Il faut sortir un disque très vite et on préfère un artiste qui puisse faire un Zénith six mois plus tard. Ça ne me correspond pas. Là, j’ai produit ce disque toute seule mais je ne suis pas pour l’autoproduction totale. Malheureusement, les maisons de disques prennent de moins en moins de risques. On n’est plus dans l’écriture de carrière d’artiste sur du long terme, c’est terminé !
 

Y-a-t’il des choses que tu aurais fait différemment sur le premier, avec le recul ?
Je ne sais pas si j’ai envie de revenir en reniant l’histoire du premier (silence).  Je pense que j’osais moins, parce que c’était nouveau pour moi. Je n’étais pas du tout affirmée. C’est aussi pour cette raison que le premier est aussi éclaté. C’est douze chansons assez différentes les unes des autres. Le projet scénique était très différent de l’album. Là, j’ai essayé de joindre les deux pour éviter de faire le grand écart. Ça m’avait porté préjudice sur le premier, on m’a souvent reproché un live meilleur que l’album. J’ai chanté dans les deux langues, on me l’a aussi reproché, mais j’ai encore du mal à comprendre pourquoi. Beaucoup d’artistes l’ont fait, comme Lhasa, Sophie Hunger, Yael Naïm…
 
Pourtant sur cet album, tu ne chantes qu’en anglais. Pourquoi ?
La langue française est une langue qui permet moins parfois. On parlait de l’aspect vocal plus aérien, je n’aurais pas pu le faire avec le français. C’est une langue qui est très dure à faire sonner. Elle autorise moins de choses, c’est mécanique, c’est du placement vocal. Nathalie Dessay le disait, quand elle chantait en français, c’était terrible. Après je n’ai pas choisi l’anglais par facilité, parce que ce n’est pas ma langue, il a fallu écrire les textes ! C’est un challenge qui est tout aussi difficile. Mais j’avais envie d’une ouverture vocale que je ne pouvais pas avoir avec le français. C’était une évidence ! La musique a donné le ton.
 
Tu es retournée sur les traces de ton enfance en enregistrant cet album dans la maison de tes parents, la villa Madjo. Qu’a-t-elle de si spécial ?
C’est la maison où j’ai grandi, donc elle a une empreinte très forte. Et puis c’est une maison de famille. Ça va au-delà de mes parents, puisqu’elle appartenait aussi à mes grands parents. Ils ont acheté cette maison quand ils sont rentrés d’Afrique. Mon père est né en Afrique, à l’époque coloniale des blancs africains, et il s’est marié avec une métisse sénégalaise. Cette maison fait le pont de toutes ces rencontres multiculturelles. Et puisque j’y ai grandi, il y a pas mal de fantômes, d’interrogations qui planaient, beaucoup de non-dits aussi. Ce n’est pas un hasard si j’ai décidé de poser mes machines et mes instruments là-bas. Avec le recul, il y avait presque un aspect thérapeutique !
 
Tout est parti de là, de cette quête personnelle d’identité ?
Oui tout à fait. Et les choses sont bien faites, parce que je n’aurais pas pu le faire profondément avec une grosse maison de disques. Ça aurait été plus compliqué, j’aurais dû rendre des comptes et le sortir plus vite. Y aurait eu moins de liberté. Je me serais peut-être encore retrouvée sur des compromis que j’ai pu prendre sur le premier album. C’est le destin qui m’a poussé dans cette maison.
 
Ça signifie se replonger dans les albums photos ou c’est plus spirituel que ça ?
Évidemment, c’est pour ça que j’ai choisi ce titre d’album, qui représente tout cet aspect invisible de la généalogie humaine. Je n’ai pas connu mon grand-père paternel qui est mort dans cette maison. La mère de mon père vivait avec nous, c’était une femme malade depuis des années. D’ailleurs elle nous a quittés durant l’écriture de cet album. C’est pour ça que c’était douloureux, parce que très personnel. Je ne raconte pas l’histoire de quelqu’un d’autre. Sur le premier album, je me cachais derrière des personnages et derrière mon imaginaire. Là, on est dans la maison d’enfance, mais c’est un album de femme, plutôt abouti, avec une histoire familiale plus maîtrisée.
 
 
Pourquoi ce besoin d’extérioriser ces souvenirs du passé ?
C’était nécessaire pour avancer !
 
La nature joue un rôle important pour toi. Qu’est-ce qu’elle t’apporte ?
La nature me recadre. Je suis partie en Haute-Savoie pour me reconnecter. En ville, c’est beaucoup plus frénétique et j’avais besoin de faire le vide total ! J’ai écouté beaucoup moins de musique pour cet album. Pour le premier, j’écoutais tellement de choses que je m’y perdais. Tu ne te rapproches pas forcément de ce que tu es toi mais de ce que tu admires chez les autres. J’avais besoin de casser tout cet aspect-là. C’est pour cette raison qu’on a ce côté presque austère de la roche, c’est simple, c’est minéral, c’est brut. On me retrouve sur cet album ! Je l’assume plus que le premier !
 
Il y a aussi beaucoup d’écho dans ta voix sur ce disque, comme si tu chantais entre deux montagnes. C’était l’effet recherché ?
Alors non, mais c’est marrant comme tout s’est emboîté de façon très naturelle. Je me rends compte que tout a du sens. Jusqu’au clip qui représente ma quête d’identité à travers l’ascension d’une montagne, avec tout ce que ça comporte de difficultés et de chutes aussi. Il a fallu deux ans parce que par moment, je n’y étais pas !
 
Est-ce que tu as failli tout abandonner ?
Oh oui de nombreuses fois ! Je me disais que je n’étais peut-être pas faite pour ça. J’ai failli baisser les bras plusieurs fois mais c’était peut-être aussi mon moteur. Y avait un côté très sportif. Par moment, j’étais fatiguée physiquement et je ne pouvais plus continuer parce que ça demande trop de remises en question, trop d’efforts !
 

Dans ces périodes de doutes, qu’est-ce qui t’a encouragé à reprendre le dessus ?
Les autres, l’entourage qui était très présent, les musiciens parce qu’ils avaient plus de distance. Ils n’ont jamais arrêté d’y croire, ce qui n’était pas toujours mon cas.
 
Sur la pochette, on devine une cartographie. Tu parles de géographie des liens. Qu’est-ce que cela symbolise ?
C’est une géographie des liens de par les gens qui m’ont permis d’écrire et de construire cet album, des inspirations, des écrivains, des films. C’est un tout ! Quand tu écris un album, tu n’es pas vide, tu te nourris d’énormément de choses. Y a un côté presque aquatique sur le haut du visage parce que j’ai parfois été sous l’eau. Et le buste, l’émotion, où là tout se retrouve. C’est finalement un album assez-concept (rires) !
 
On parlait de l’importance de la nature. Il y a aussi la littérature. Quels sont les auteurs qui ont guidé ton inspiration pour cet album ?
Sylvain Tesson, Géographie de l’instant et Dans les forêts de Sibérie. Frédérique Deghelt, Les Brumes de l’apparence, parce que son livre fait justement écho à tout ce qui n’est pas palpable, à tout ce monde de l’invisible, le titre de l’album. Virginia Woolf, Une chambre à soi, qui fait directement écho à la conception de l’album que j’ai écrit dans une chambre.
 
Une dédicace aux Paulette ?
Soyez curieux ! J’espère que cet album vous plaira et qu’il vous touchera. Cela me permettra de recréer le lien au-delà de la Villa Madjo, sur scène !
 

MADJO :: INVISIBLE WORLD
PIAS France
 
 
Concerts :
18 mars : Le Badaboum, Paris
31 mars : Festival Chorus des Hauts de Scène
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