LOU DOILLON, LIBRE ET ÉMANCIPÉE

Lou Doillon parle à cœur ouvert de ses failles, de ses doutes, de ses états d’âmes et c’est ce qui nous la rend si humaine et accessible. Son deuxième album, Lay Low, toujours en anglais, fait office de confirmation. Malgré le succès du premier, elle avait encore du mal à assumer son statut d’artiste, chanteuse, auteure, compositrice. Elle nous parle de ses nouvelles qualités de productrice, de la difficulté d’avoir un rôle de leader et du bonheur d’obéir à ses propres règles. Rencontre sincère.

Paulette : Ce qui m’a frappé à la première écoute de ce nouvel album, c’est votre voix, plus ronde, plus assurée. Vous en jouez davantage. Vous confirmez ?
Lou Doillon : Oui pour sûr. Déjà j’ai passé un an et demi en tournée, j’ai plus chanté que je n’avais jamais chanté de ma vie. Et je me suis retrouvée à enregistrer cet album au Canada avec Taylor (Kirk, tête pensante du groupe Timber Timbre, ndlr) et ses musiciens pour qui c’était totalement assumé que je sois chanteuse-auteur-compositeur. D’un coup, je pense que ça m’a mis dans une pose où je n’avais pas d’autre choix que d’y aller. En plus, le plaisir de chanter est sûrement plus grand aujourd’hui, ou en tout cas plus conscient. C’est devenu officiel (sourire) !

Malgré le succès du premier album, Places, vous en doutiez encore ?
Oui y avait le doute. Être français, ça a plein de côté positif, surtout quand on est à l’étranger mais qu’est-ce qu’on s’en fout plein la gueule dans ce pays. Avec le premier album, je sentais bien qu’il y avait quelque chose de l’ordre de la chance. Tout le monde se disait que je n’étais pas forcément capable d’en faire un deuxième. Donc je me suis posé beaucoup de questions : est-ce que c’était juste un coup de bol ? Est-ce que c’était juste grâce à Etienne ? Est-ce que c’était juste à un moment donné dans le temps ? Est-ce que c’est vraiment mon métier ? C’est pour ça que c’était important d’enregistrer cet album à l’étranger avec des gens qui n’avaient aucune idée de qui j’étais, d’où je venais. Je me suis rendu compte que je pouvais les toucher, et donc que mon métier est vrai !

La gestation de Lay Low était plus compliquée. Pour quelles raisons ?
Pour Places, il y avait l’énergie magnifique d’Etienne Daho. Il a joué le rôle de chaperon et géré tout ce qui était technique. Il était très respectueux et me laissait choisir, mais j’étais comme une enfant : on me présentait des plats et je disais oui ou non. Pour Lay Low, je me suis rendu compte, après avoir écrit les chansons, que j’attendais qu’on vienne me trouver alors que c’était à moi d’aller démarcher ! Je n’avais aucune expérience en tant qu’actrice ou en tant que muse dans le milieu de la mode. Donc pendant un an, j’ai cherché, essayé avec des gens, réessayer avec d’autres, jusqu’au point critique où je me suis demandé si j’aurais la force. J’y croyais plus. A force de travailler les mêmes chansons avec plusieurs personnes différentes, elles ont commencé à se fragiliser à mort !

Qui avez-vous rencontré ? Pourquoi ça n’a pas marché ?
J’ai d’abord essayé avec un groupe de filles que j’adore, Les Savages, mais c’était trop rock et trop punk. Ensuite, je suis allée travailler avec Bernard Butler, le guitariste de Suede, qui avait produit l’album de Duffy (Rockferry, 2008, ndlr), mais j’ai compris que je n’étais pas soul ou vintage pop. Puis, j’ai rencontré Aaron Dessner, le guitariste de The National qui a produit Mumford & Sons. On n’a pas eu le temps de travailler ensemble mais j’ai senti que je ne faisais pas de folk (rires). Finalement, c’était peut-être un mélange de tout ça, un patchwork ou un cadavre exquis de tout ce que j’aime. Et là, mon mec s’est rendu compte que ça faisait un an que j’écoutais non-stop Timber Timbre et il m’a dit : “pourquoi tu ne demandes pas à ce dont t’es fan ?”. C’est vrai que je suis méga groupie de ce groupe et je me suis dit : “merde, oui !”

Cela révèle que vous aviez une idée bien précise de ce que vouliez…
Je pense (sourire). C’était la blague d’Etienne et des gens proches de moi, parce que j’étais au bout du” roul” et je n’arrêtais pas de dire : “j’y arriverai jamais, je ne sais pas ce que je veux !” Ils m’ont tous dit : “tu rigoles ou quoi ! Y a pas une note, si ce n’est pas celle que tu veux, que tu laisses passer. Ça fait six mois que tu balances tout à la poubelle. Lorsque tu tomberas sur la bonne personne, tu seras la première à le savoir”. Et c’est vrai ! Quand j’ai commencé les premières démos avec Taylor, j’étais sûre de moi alors que lui ne l’était pas et la maison de disques non plus.

Pourquoi l’avoir choisi lui ?
J’ai du mal à expliquer ce que j’aime. Je suis quelqu’un qui fonctionne plus aux émotions et à l’instinct. Je ne sais rien prévoir… la vie est bien plus drôle et folle que ça ! Quand je me suis retrouvée à Montréal avec Taylor et qu’on a commencé à jouer ensemble – c’était sur Where To Start – je me suis dit que j’avais hâte d’être en tournée ! Je le ressentais dans tout mon corps. Ça ne m’était pas arrivé une seule fois en un an : ce désir de sauter les étapes. C’est comme ça que j’ai su !

En studio, il vous a poussé dans vos retranchements. Besoin d’être bousculée ?
C’est un ours mais j’avais un bon instinct. Je pense qu’on souffre toujours de l’éducation qu’on a reçu d’une manière ou d’une autre et que le rapport au père est toujours quelque chose de compliqué chez les filles. Vu que mon père a décidé que plus c’était compliqué, plus ça voulait dire qu’il m’aimait, plus ça me demandait du travail, mieux c’était et c’est comme ça qu’on se rapprochait de quelque chose, me retrouver face à un type qui d’entrée m’a joué la même carte : “ça va pas être facile, je ne sais même pas si j’ai envie, on verra, peut-être, éventuellement, si jamais, et t’as intérêt de bosser comme une tarée”, je me suis dit : “ok ça veut dire qu’il m’aime!” (Rires)

Qu’aviez-vous envie de vous prouver ?
Au début, Taylor ne comprenait pas ce que je voulais. Comme j’aime me perdre dans les métaphores, je lui ai dit que j’étais assez folle pour m’assumer au point d’aller faire du patinage, la nuit, au mois de mars sur une petite marre quand la glace peut péter à tout moment. Et que depuis un an, je n’avais rencontré que des gens qui me mettaient sur une patinoire olympique, qui épaississaient la glace, mais on ne pouvait qu’être déçus parce que je ne suis pas une patineuse artistique. La seule singularité que j’avais, c’était d’être assez branque pour me mettre en danger. Il m’a dit qu’il n’était pas non plus un patineur artistique et qu’il voulait qu’on bosse ensemble. On a ça en commun : on est prêts à assumer nos failles ! Tout à coup, musicalement, les accidents étaient heureux. Je ne voulais pas d’un super-groupe hyper-poli. Je voulais des vieilles tapisseries, de la poussière et des images fortes ! Je voulais qu’on sente que c’est du live, qu’on entende le bruit des pédales, les respirations. Pour moi, la musique est de l’ordre du vibratoire, comme un battement de cœur !

“Je ne voulais pas d’un super-groupe hyper-poli. Je voulais des vieilles tapisseries, de la poussière et des images fortes !”

Vous êtes plus que jamais investie dans la production, mais vous n’étiez “pas assez costaude pour convaincre seule”. Dans le futur, vous seriez prête à prendre les rênes ?
Maintenant peut-être ! J’ai réussi à le faire quand on a terminé l’album. J’avais enregistré Lay Low et Weekender Baby avec mon groupe, il y a un an et demi à Paris, avant de partir au Canada. Je trouvais ça super mais les gens autour de moi n’étaient pas sûrs. Finalement, j’ai baissé les yeux en me disant qu’ils avaient sûrement raison. Ça m’a pris du temps et c’est à Matthieu Chédid que je le dois. Je lui ai fait écouter ces chansons, lui disant que je voulais être intègre et qu’il fallait que tout soit enregistré dans le même studio avec les mêmes musiciens. Il m’a dit : “Mais t’es folle, l’intégrité c’est être sincère !” Je l’en remercie parce que je ne pourrai pas les entendre autrement aujourd’hui.

Vous avez commencé à écrire vos nouvelles chansons pendant votre dernière tournée, interrompue par un événement tragiquement (la disparition de sa sœur, Kate, ndlr). Où avez-vous trouvé la force de continuer ?
Je n’ai pas vraiment arrêté d’écrire, hormis pendant la période de trauma intense dont on ne se souvient même pas. Mais quand il y a des choses aussi folles et violentes qui se passent à côté de soi, on regarde forcément ce qu’on écrit différemment. La ligne est fine entre ce qui est de l’ordre d’un personnel universel et de l’ordre d’un personnel qui n’avancerait les autres à rien. Je n’ai pas envie de faire de la musique pour qu’on me tape sur l’épaule et qu’on me dise : “ça va aller !” (Rires). Donc j’ai “censuré”, plus que sur le premier album. Quand on écrit et qu’on est un peu dépressive, les métaphores de la chute sont nombreuses, donc il fallait absolument virer tout ça parce que je n’aurais pas les épaules de le chanter. Et pour les gens en face, ça aurait été un cauchemar ! Il y a des artistes que j’adore qui ont su le faire, comme Björk (Vulnicura, ndlr) ou Emilie Simon (Franky Night, ndlr), mais elles n’ont pas fait de tournée car trop personnel, trop douloureux. Moi, j’avais envie de tourner avec cet album. Et je n’en ai pas encore assez fait pour en faire un pour moi.

© zelie noreda

Comment a évolué votre songwriting par rapport au premier ? 
Je dirais que le deuxième a plus de maturité dans l’écriture, pour la simple raison que j’ai vieillit. Le premier album était sur comment moi je m’intègre au monde. Et le deuxième a peut-être plus à voir avec le fait que je me rends compte qu’on vit tous la même chose, ensemble. J’ai connu des douleurs qui m’ont rendu beaucoup plus universelle qu’auparavant. Aujourd’hui, j’ai un enfant qui est ado, j’ai vécu des histoires d’amour et des peines dont je pensais ne jamais me remettre et puis finalement on s’en remet, et puis il y a d’autres histoires d’amour, on fait des enfants et les enfants quittent la maison, on peut même enterrer les enfants, et qu’est-ce qu’on est vivants bordel ! Cet album est beaucoup plus vivant, j’appartiens beaucoup plus au monde sur celui-là que sur le précédent.

Depuis la sortie de Places, vous avez mis de côté le cinéma. Un choix délibéré ? 
Pourriez-vous définitivement tourner la page ?
Je pense qu’il y a un mélange. Faire un album demande énormément. C’est trois ans de ma vie qui viennent de s’écouler sans que je m’en sois vraiment rendu compte. Au cinéma, il m’arrivait de faire deux-trois films par an. Au bout d’un moment, je vais avoir besoin d’être en vacances de moi-même, donc je serai contente qu’un réalisateur me propose un rôle. C’est très rassurant de se mettre au service d’une histoire qui n’est pas la sienne. C’est troublant d’être son propre chef, fatigant aussi, et c’est parfois difficile de prendre du recul. En ce moment, je suis là pour rassurer tout le monde, en tant que leader et maman. Et parfois, je ne sais plus si ce que je fais, c’est bien.

Qu’avez-vous découvert avec la musique que vous n’aviez pas avec le cinéma ?
Il y a des moments qui nous dépassent. La musique a quelque chose de profondément païen. C’est des moments d’abandon total de l’ordre du mystique. Je n’ai jamais vécu ça avant, même au théâtre. Ça me demandait beaucoup de rigueur et de concentration, et c’était aussi valable pour le public. On ne va pas au théâtre en étant mort de rire ou en roulant des pelles. Alors qu’en concert, les gens s’en foutent, et c’est encore plus libéré en festival. Je me rappelle, aux Francos de la Rochelle, j’étais en train de chanter Questions & Answers, en fermant les yeux et tout à coup, j’ai senti la foule en mouvement. J’ai ouvert les yeux et j’ai vu 2 000 personnes les bras levés se balançant de gauche à droite. Physiquement, c’est le truc le plus dingo du monde !

Qu’incarne la femme d’aujourd’hui selon vous ?
Je pense que le plaisir est pour elle. La Française, plus précisément, garde toujours une cartouche de réserve. Elle n’est jamais au max de ce qu’elle peut faire, comme s’il y avait toujours une possibilité d’aller un peu plus loin. J’aime être émue plus qu’impressionnée. Il y a plein de femmes qui marchent avec leurs émotions, c’est accepté et elles le portent ! J’adore ça !

Une dédicace aux lectrices ?
J’évolue tellement sous le poids de la culpabilité, le désir de bien faire les choses, mais y a des moments où ça devient trop pénible. Taylor Kirk m’a dit une phrase qui m’a sauvé : “Fuck it !”. C’est vrai qu’on ne vit qu’une seule fois donc il faut savoir lâcher prise !

LOU DOILLON ::LAY LOW
Barclay/Universal

Site officiel: http://loudoillon.fr/
Facebook: https://www.facebook.com/loudoillon
Twitter: https://twitter.com/mlleloudoillon

> En concert le 8 décembre, au Casino de Paris, et en tournée en France, en Suisse, en Belgique et en Australie

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