L’INCROYABLE ODYSSEE DE PONE


Photos d’Hellena Burchard

Aperçu récemment derrière les Casseurs Flowters (Orelsan et Gringe), Pone, plus connu sous le nom de Dj Pone, fête ses 20 ans de carrière. Repéré par Dj Damage, le prodige des platines collectionne d’abord les titres de champion du monde et d’Europe de turntablism avant de multiplier les aventures collectives. Il est le plus jeune membre du Double H, joue avec la Scred Connexion, les Svinkels, Triptik, et surtout Birdy Nam Nam, pionnier de la scratch music. Après l’euphorie des tournées pharaoniques et des salles en ébullition, Dj Pone aspire au calme. Après une échappée en duo et un premier EP, son avenir se dessine en solo. Radiant, son premier album composé avec Superpoze, est sensible, doux et nostalgique, une première pour Thomas Parent qui tombe le masque.

Paulette : Quel est ton état d’esprit le jour de la sortie de ton premier album solo ?

Pone : Je ne peux pas dire que je suis tendu puisque l’album est terminé. Et puis, j’ai eu de très bons retours de la part des journalistes et de mes proches, donc c’est plutôt rassurant.

Qu’est-ce qui t’a conduit vers Superpoze ?

Je l’ai rencontré il y a quelques années dans un festival. On s’était dit que ce serait cool de faire un track ensemble. Et puis on s’est recroisés il y a un peu plus de deux ans. Je jouais avec Sarh (duo qu’il a formé avec José Reis Fontao, chanteur et guitariste de Stuck In The Sound, ndlr) à Grenoble. Il m’a dit qu’il comptait venir à Paris alors je l’ai invité dans mon studio, à Ménilmontant, mais je n’avais rien prémédité. C’est quand je l’ai entendu parler musique que j’ai eu envie de bosser avec lui. Je ne connaissais pas son travail, il n’avait pas encore sorti son album, mais je sentais que c’était le bon choix. Il était très mature, et j’avais besoin d’un truc solaire, doux et ouvert.

Qu’est-ce qui vous rassemble ?

Je voulais quelque chose de moderne sans passer pour le vieux con qui se raccroche aux wagons. Il aimait la violence de mes rythmiques, et moi ses mélodies douces qui donnaient un joli contraste à l’ensemble. On aime tous les deux les sons organiques qui crépitent et qui grincent. On avait des références communes mais pas que. Par exemple, il n’avait jamais entendu Nightclubbing de Grace Jones, alors que pour moi c’est un album mythique. Et lui m’a fait découvrir Mount Kimbie. Je sortais d’une période un peu difficile, je me séparais de Birdy Nam Nam, j’étais seul dans ma vie personnelle, et je n’avais plus envie de souffrir. Bosser avec Superpoze, c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver, on a fait cet album simplement, sans forceps. 

Tu qualifies cette aventure solo de « saut dans le vide ». Avais-tu besoin de cet inconfort pour oser sauter le pas ?

J’adore me faire peur (rires). C’est mon cheval de bataille. Oui j’ai un gros background, j’ai rempli l’Olympia et des Zénith avec Birdy Nam Nam notamment, mais Dj Pone ce n’est pas Birdy Nam Nam et inversement. Le jour où le chanteur des Red Hot Chili Peppers se lancera en solo, il jouera à la Boule Noire…

 Le vertige vient du fait de devoir tout recommencer à zéro ?

Mon passé en groupe m’a évidemment servi, et desservi parfois. Mais là c’est différent, c’est mon projet solo qui n’a rien à voir avec ce que j’ai fait avant. Les gens peuvent perdre du temps à essayer de comprendre ce qui est en train de se passer, mais pour moi c’est un enchaînement logique. J’ai fait mon album parce que j’en avais envie. Oui c’est un saut dans le vide mais je vois quand même le fond.

Tu as douté par moments ?

Oui, le soir l’album est super et le lendemain il est nul, mais c’est un grand classique (rires) ! Je doute encore mais je suis très content de ce qu’on a fait, avec Superpoze et Boogie Vice qui produit l’album. Aujourd’hui, je ne peux pas faire mieux que ce que j’ai fait. Ce n’est pas un disque agressif donc normalement les gens ne vont pas se dire : « Mais c’est insupportable ! C’est de la merde ! ». Ce n’est pas non plus un disque de porc hyper commercial. Quentin de Fauve me disait : « Au pire il t’arrive une Superpoze, tout le monde va te dire que c’est bien et c’est tout (rires) ! » Je ne suis pas inquiet, mais je suis soumis à des contraintes financières puisque j’ai décidé de sortir mon disque tout seul. Évidemment j’ai envie que ça marche et que les gens apprécient ma musique !

 En 2014, tu sortais l’EP « Erratic Impulses » chez Ed Banger/Because Music. Pourquoi ne pas avoir sorti cet album avec eux ?

Pedro Winter (boss d’Ed Banger, ndlr) adore le disque mais ce n’est pas la question. Je me suis lancé dans cette aventure sur un coup de tête. J’ai simplement appelé mon manager pour lui annoncer que j’allais faire un album avec Superpoze, et j’ai foncé. Niveau timing, c’était pas l’idéal de signer avec Ed Banger, j’aurais sorti mon album en même temps que tous les mastodontes du label : Justice, Cassius, Mr Oizo… je ne voulais pas me retrouver au milieu de tout ça. J’ai quand même fait le tour des maisons de disques pour avoir des avis, éventuellement une proposition, mais puisque j’étais arrivé aussi loin tout seul – j’avais l’album, le mastering, la pochette, les attachés de presse, les tourneurs – je me suis dit : autant aller au bout. La seule chose que je n’ai pas c’est la force de frappe financière d’une maison de disques mais le prix de ma liberté, c’est mon indépendance. Mon disque est exactement comme je l’ai voulu. Il n’y a pas une note ou une longueur de morceau que je n’ai pas validé. Même si je parais sympathique comme ça, quand il s’agit de ma musique je ne lâche rien. Avec une major, ça aurait été la guerre !

 Sur quoi as-tu le plus progressé ?

J’ai surtout gagné confiance en moi. A trop travailler en groupe, on en oublie que notre avis a de l’importance. J’ai du mal à me dire que je suis content de moi, je ne vais pas me cravacher la gueule mais je ne suis pas tendre avec moi-même en règle générale. Je suis très exigeant mais j’ai progressé de ce côté-là. Aujourd’hui, je sais que je suis capable de faire un disque et de monter une équipe.

 Tu te débarrasses de la particule Dj. Pour assoir ton statut de producteur ?

L’étiquette Dj, c’est celle qui m’a fait connaître et avec laquelle j’ai le plus voyagé. Je me doute qu’elle va me suivre encore longtemps. La preuve, on me parle encore de Svinkels et Triptik alors que ça fait plus de dix ans que je ne joue plus avec eux. Avec l’étiquette Dj, je me sens obligé de faire ma petite démo, de scratcher, et je n’en ai pas toujours envie. Ma dernière compèt’ date de 2002, ça fait très longtemps. Pour ce disque, j’avais envie de marquer cette différence. J’ai quitté Birdy Nam Nam pour changer d’air. Mais je ne me voyais pas refaire un maxi ou des Dj sets toute ma vie. J’avais envie de défendre ma musique, montrer ce que j’ai dans le ventre et repartir en tournée. La scène, ça me manque !

Cet album, c’était un prétexte pour remonter sur scène ?

C’est toujours un prétexte ! Attention faire le rat de studio, ça me plaît aussi beaucoup, mais là tout de suite, je suis impatient que mon show soit prêt et que ça tourne !

C’est un album doux, parfois mélancolique. C’est cathartique ?

C’est un album de mélancolie heureuse. La mélancolie c’est moi, et le reste, c’est Superpoze. Je suis quelqu’un de très nostalgique et je suis aussi très sensible à la musique. Il y a des choses qui me bouleversent et d’autres qui me donnent une énergie incroyable. Si je suis dans une phase mélancolique, je vais forcément être tenté de faire des trucs dans cet esprit-là. Comme j’ai toujours mené ma carrière en groupe, c’est un aspect de ma personnalité qu’on ne soupçonnait pas. Cet album, c’est moi, c’est doux même s’il y a des morceaux qui accrochent un peu.

Un morceau fait figure de transition, « Discontinuity ». Tu l’as imaginé ainsi ?

Exactement ! J’ai joué au Dj sur le tracklist. C’est le seul morceau dancefloor de l’album. La première partie du disque est très contemplative. Ensuite tu plonges dans un truc plus dark et plus énervé jusqu’à Highways, et là c’est free hugs pour tout le monde. Je suis de l’école album, ce n’est pas un hasard si j’ai mis tel morceau à tel endroit.

Sur cet album, tu t’ouvres aussi à la pop…

Oui sûrement. Même si je vois du hip-hop dans tout ce que je fais. J’ai toujours été très éclectique, y compris dans mes Dj sets. Ça n’a rien à voir mais j’adore Arctic Monkeys par exemple. Y a un mot qui est devenu un peu interdit mais qui définit bien mon album, c’est le mot trip-hop. J’ai grandi avec les disques de Ninja Tune et Big Dada (des labels indépendants, ndlr), les Tricky, les Portishead – leur premier album m’a re-tour-né ! Si ça c’est être pop, je suis pop à mort.

Les featurings sont surtout des voix d’hommes. Chanter, c’est un fantasme ? 

Je pense que oui. J’aime les voix d’hommes hyper sensibles, limite androgynes, comme Thom Yorke. Chez les voix de femme, je préfère les voix dure avec un grain qui arrache à la Janis Joplin ou Tina Turner. Jaw, je l’avais entendu chanter sur l’album de Para One. Il a une voix très soul, type gospel. Louisahhh !!! c’est une amie, elle chante sur le morceau le plus technique de l’album. C’est un vrai morceau de producteur avec un beat très saccadé, histoire d’en imposer (rires) ! Isles, c’est Pedro Winter qui me l’a présenté. Il a 22 ans, il habite à Austin au Texas mais il est d’origine mexicaine. C’était sa première fois en studio, il est venu enregistrer le morceau à Paris juste après les attentats. Quand je l’ai entendu chanter, je me suis accroché à mon siège, c’était très beau. Sage, c’était l’idée de Superpoze.

Plus jeune, tu fréquentais quels milieux ? Est-ce que tu retournes régulièrement à Meaux ?

95% de mes potes sont des graffeurs, tagueurs surtout. Ma mère vit toujours à Meaux donc j’y vais très souvent. Je suis assez attaché à ma ville, c’est mon côté nostalgique. Dans le clip de Physical Element, on voit plein d’endroits où j’ai grandi. J’aime bien repasser devant mon ancien bahut ou mon ancienne maternelle. Ça me fait sourire.

Quand et comment es-tu venue à la musique ?

Mes parents ne sont pas musiciens. C’est venu petit à petit. Un jour, j’ai endormi une cassette à un mec. Y avait Run DMC et les Beastie Boys, ça m’a traumatisé. Ce moment que tu vis qu’une seule fois quand tu es vierge de musique. A l’époque, j’écoutais Lili voulait aller danser de Julien Clerc et Macumba de Jean-Pierre Mader, donc j’ai pris un choc de dingue. Ensuite, j’ai découvert Bérurier Noir. Je commence à rentrer dans le rap. Dans une radio locale, je découvre Cypress Hill, Tribe Called Quest. J’écoute des gens qui passent de la bonne musique, des trucs pointus, donc très vite, je suis à bonne école. J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer tous ces gens supers qui m’ont vraiment aidé. Cut Killer, Crazy B, Damage. Je commence les compétitions et là tout s’enchaîne.

Bientôt la quarantaine, 20 ans de carrière, qu’est-ce que ça représente pour toi ?

J’y pense de plus en plus. Passer la barre des 37-38, la barbe grisonnante, voir grandir ma fille et les enfants de mes potes… Ma carrière s’étale sur 20 ans mais 90% de ce que j’ai fait n’existe que dans ma tête ou dans l’inconscient de mes proches, j’ai des photos et des K7 mais pas de traces réelles. A l’époque, il n’y avait pas Internet donc on garde moins de souvenirs du temps qui passe. Je donnerai tout pour revoir ma compet’ de 2002 à San Francisco ! Ces 20 ans, c’est de l’assurance en plus. J’ai toujours le trac avant de monter sur scène mais je le gère mieux maintenant. 

Sur scène, on t’attend au tournant. Est-ce que tu appréhendes ? Comment comptes-tu défendre ton projet ?

J’aime qu’on me lance des défis ! Je suis un compétiteur dans l’âme, c’est quelque chose que j’ai hérité du hip-hop. Je suis le premier à m’attendre au tournant. Ça fait une dizaine de jours que je bosse sur la V2 de mon live. Je ne suis pas tout seul, je suis accompagné par un batteur et un claviériste. J’avais envie d’un set vivant et organique, avec des vraies prises de risques. Quelque chose de brut à la LCD Soundsystem ou à la Soulwax. Je veux jouer dans des petites salles qui sentent la sueur ! 

Tu es fan de cinéma français des années 80, tu as joué les doublures main pour Mouloud Achour (Sheitan de Kim Chapiron), tu as fait la BO du film « Les Vents contraires » de Jalil Lespert. Une carrière d’acteur à la Kool Shen, ça te tente ?

J’ai aussi fait des scratchs dans Taxi, pour illustrer la course de fin. Avec Drixxxe, j’ai fait la musique du Transporteur 1 et 2, et le 3 avec Birdy Nam Nam. Mais je ne suis pas sûr que je m’en sortirais si tu me mettais une caméra devant la gueule. Tu as cité Jalil Lespert, c’est un très bon ami  à moi. S’il avait décelé en moi le potentiel d’un acteur hors du commun, je pense qu’il m’en aurait déjà parlé ou proposé de jouer les garçons de café dans un de ces films (rires). On ne va pas tout mélanger !

Une dédicace aux Paulette ?

C’est gentil de dire aux mecs que la barbe grisonnante c’est sexy, mais moi je le vis très mal (sourire).

PONE :: Radiant (Ponar)

Sortie le 21 octobre 2016

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Concerts :
Le 31 octobre à Mulhouse (Noumatrouff)
Le 17 novembre à Genève (L’Usine)
Le 18 novembre à Grenoble (La Belle Electrique)
Le 1er décembre à Toulouse (Connexion)
Le 2 décembre à Biarritz (Atabal)
Le 3 décembre à Bordeaux (Rock School Barbey)
Le 9 décembre à Angoulême (Nef)
Le 14 décembre à Paris (Gaité Lyrique)

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