LEYMAH GBOWEE, ACTIVISTE DE LA PAIX

Leymah Gbowee s’est battue avec l’arme de la non-violence pour mettre fin à la guerre civile et à la dictature de Charles Taylor dans les années 2000. Depuis l’élection de l’actuelle présidente Ellen Johnson Sirleaf, elle oeuvre pour l’éducation des femmes dans le monde. Rencontre avec une activiste pleine d’espoirs.

 
Paulette : Votre pays le Libéria n’est pas très connu des Français. Or, il est le premier État africain indépendant et le premier à avoir élu une femme présidente de la République. Cela vous rend-t-il fière ?
L. Gbowee :L’une des choses dont je suis le plus fière est effectivement le fait que nous ayons réussi à élire la première femme présidente du continent. Là-dessus, je peux dire que j’ai contribué à faire l’Histoire de mon pays. Notre pays n’a jamais été colonisé, ce sont les esclaves noirs américains libérés qui sont venus construire le pays en 1821. Mais ma question est : où étions-nous, nous les indigènes, à ce moment-là ? Donc même si nous n’avons été jamais colonisés, les problèmes actuels de notre société prennent racine dans les contrastes de notre histoire. C’est en connaissant l’Histoire que la réconciliation nationale pourra se faire.
 
Vous avez participé à chasser le dictateur Charles Taylor du pouvoir en 2003 (il a depuis été condamné pour crimes contre l’humanité). Quel est son profil psychologique selon vous ?
Si je devais le décrire psychologiquement, je dirais que c’est une personne à personnalité duale, un narcissique, quelqu’un qui s’aime tellement qu’il souhaite se détruire. Il s’aime à son propre détriment. Même quand les Libériens l’ont élu en 1997, il ne s’est pas conduit en leader, mais en dictateur. Il n’a laissé aucun héritage.
 
“Lorsque j’ai décidé de me mettre nue devant le Comité, c’est que je me sentais menacée dans mes valeurs, mes idéaux.”

Vous êtes une activiste féministe qui prône la non-violence. À ce titre, vous avez inventé les manifestations de femmes vêtues de blanc, vous avez même menacé le Comité chargé de trouver un accord de paix durant la guerre civile de vous déshabiller entièrement. Où trouvez-vous ce courage et ces idées ?
Vous savez, lorsque vous êtes dans une situation désespérée, votre cerveau fonctionne à 3000 à l’heure. Quand nous manifestions, nous avions besoin de trouver chaque jour de nouvelles idées. Les grèves du sexe n’étaient pas mon idée au départ, mais je l’ai tout de suite adoptée. Elle venait d’une femme musulmane. Nous étions une équipe et nous mettions chaque jour une nouvelle idée sur la table. Lorsque j’ai décidé de me mettre nue devant le Comité, c’est que je me sentais menacée dans mes valeurs, mes idéaux, tout ce en quoi je croyais depuis mon enfance. Violer une femme, la forcer à ôter ses vêtements est une chose. Se déshabiller de son plein gré pour sa dignité en est une autre. C’est ce que j’ai fait ce jour-là. J’ai donné le dernier pan de ma dignité avant d’être mise en prison comme activiste de la paix.
 
“Si quelqu’un pense que je n’ai pas ma place de par mon genre, ma couleur, ma nationalité, il devra quitter la pièce.”
 
Qu’est-ce que ça fait d’être une femme Prix Nobel ? Êtes-vous respectée en tant que femme Africiane ?
En tant que femme africaine, je suis née dans un environnement où je n’avais aucune chance de réussir. Si quelqu’un pense que je n’ai pas ma place de par mon genre, ma couleur, ma nationalité, il devra quitter la pièce, je ne le laisserai pas me manquer de respect. C’est aussi simple que cela. Malheureusement le Prix Nobel ne se porte pas autour du cou. J’ai un passeport libérien, mon mari un passeport britannique. J’ai bien failli une fois être envoyée à la cellule immigration de l’aéroport alors que nous voyagions ! Je ne porte pas de costumes, je n’ai pas de garde du corps. Lorsque je déambule dans les rues de Barcelone, personne ne prête attention à moi sauf certains hommes à la recherche d’un corps bon marché. (Rires.)
 
“Mon souhait est d’élever des hommes et des femmes féministes !”


 
Vous êtes mère de six enfants. Les éduquez-vous, filles et garçons, de la même façon ? Comment enseignez-vous le féminisme à vos enfants ?
J’ai quatre filles et deux garçons. Pour moi, les principes de non-violence et d’égalité sont très importants. C’est pour cela que j’interdis à mes garçons de traîner au lit. Tout le monde doit être debout à 4h ! J’essaie également de lutter contre cette tradition en Afrique du garçon roi, je leur dis que ce n’est pas parce qu’ils sont nés garçons qu’ils sont privilégiés ! Pour les filles c’est la même chose. Ça n’est pas parce qu’elles sont nées filles qu’elles ne peuvent pas accomplir de grandes choses. Mon souhait est d’élever des hommes et des femmes féministes !
 
Un exemple d’injustice dans les lois de votre pays ?
Nous n’en avons aucune, c’est ça le plus injuste ! Par exemple, nous n’avons pas de lois pour les violences conjugales. Mais nous en avons une pour le viol. Mais les personnes condamnées sont très peu nombreuses en comparaison au nombre d’affaires, la corruption reste un très gros problème au Libéria, l’éducation, le système de santé sont très pauvres… Je ne pense pas qu’on puisse retomber dans la guerre mais nous avons énormément de choses à faire.
 
Avez-vous des ambitions politiques pour votre pays ?
Oui mais pas tout de suite. J’ai encore un enfant de 6 ans donc je vais attendre un peu, je veux faire partie de sa vie. Je n’ai que 43 ans donc j’ai encore le temps !

 
À quoi pensez-vous quand vous ne pensez pas à la construction de la paix ?
“Peace Building”. (Rires.) Vous savez, mes enfants ont toujours eu pour habitude de me rejoindre dans mon lit. Récemment je me suis aperçue qu’ils ne le faisaient plus du tout. Quand j’ai demandé à ma fille pourquoi elle ne venait plus, elle m’a répondu : “Pour quoi faire maman ? Tu ne fais que travailler sur ton ordinateur !” Et c’est vrai, je ne peux pas m’arrêter de travailler !
 
> Interview réalisée dans le cadre de la “Barcelona Challengers Conference” des 15 et 16 juin 2015 (présentée par Mazda).
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