LES RÊVES LUCIDES : POURQUOI Y SONGE-T-ON ?

Les rêves lucides nourrissent des fantasmes inavoués... L’idée de perdre le contrôle de soi est une sensation qui attire et interroge nos propres capacités oniriques. Une évasion furtive qui ne se refuse pas!

Longtemps perçu comme un épiphénomène appartenant presque à l’ordre du mystique, le rêve lucide est aujourd’hui une sensation bien plus familière qu’on ne le croit. Parfois incompris, cet état, à la frontière du rêve et de la réalité, suscite de nombreuses questions autant qu’il se démocratise. Une chose est sûre : on veut en savoir plus.

 

« Faire un rêve lucide, c’est une expérience incroyable! On peut contrôler notre rêve au gré de notre imagination, raconte Eugénie, écrivaine de nouvelles et scénariste de séries. Tout devient possible : partir en teuf en pleine crise sanitaire, rejoindre un défunt autour d’un café… » Eugénie s’est rendu compte qu’elle faisait des rêves lucides quand elle était petite, à l’âge de 7 ou 8 ans. « C’était spontané. Tous les soirs, j’avais hâte d’aller me coucher pour pouvoir tout contempler. Je me revois encore dans ma chambre d’enfant en train de prendre les commandes de mon rêve. Lorsque j’ai perdu ma grand-mère, j’allais la retrouver dans mes rêves. Je trouvais ça étrange, car ça n’arrivait à personne autour de moi. J’ai fini par consulter un psychiatre, qui m’a dit que c’était des rêves lucides. » Une sensation troublante et imprévue que Caroline a elle aussi déjà vécue. La jeune femme de 26 ans a découvert cet état « bizarre » lorsqu’elle était adolescente. « À une période, ça m’arrivait très souvent. Un jour, j’ai même rêvé que j’étais dans GTA. Je transformais le jeu! Je me disais : ‹ Fais ce que tu veux, retourne sur la plage à Sydney ›, s’amuse la Marseillaise. Et quand je me réveille, je suis contente. »

Un rêve lucide, c’est quoi ?

Évoquée par les philosophes de l’Antiquité comme Aristote, puis par Descartes, cette notion a été plus officiellement reconnue au début des années 1980 notamment grâce aux travaux du psychophysiologiste américain Stephen LaBerge. Longtemps objet de controverse, aujourd’hui, tous.tes les scientifiques s’accordent sur sa définition. « Le rêve lucide correspond au moment où on réalise qu’on est en train de rêver », explique le docteur Jean-Baptiste Maranci, médecin psychiatre spécialiste des troubles du sommeil à La Pitié Salpêtrière. Le rêve lucide survient lorsque le.la rêveur.se est en sommeil paradoxal, c’est-à-dire pendant la dernière phase de sommeil avant le réveil. Mais concrètement, comment ça se passe ? Comment savoir si on est dans un rêve ou dans la réalité ? Autant de questions qui nourrissent aujourd’hui les fantasmes. « Ce moment de lucidité se produit lorsque le.la rêveur.se prend conscience d’une anomalie, d’une incohérence. Par exemple: un texte avec des mots manquants, des objets ou des lieux connus qui ne sont pas identiques à la réalité… Ça ouvre la possibilité de prendre les commandes », poursuit le spécialiste.

 

Plus anodin qu’on ne l’imagine

Plus banals qu’exceptionnels, mais plus déroutants qu’un jeu vidéo, les rêves lucides attirent et intriguent. En plus d’être reconnus par la communauté scientifique, ils deviennent un sujet d’engouement populaire. Les raisons ? Il n’en existe pas vraiment. « Plus c’est bizarre, plus ça attire », ironise Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’École normale supérieure de Lyon, détaché au CNRS. Pour le docteur Jean-Baptiste Maranci, les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans cette promotion : « Sur les réseaux sociaux et autres plateformes, on lit beaucoup d’échanges de techniques et d’expériences. » En réalité, ce phénomène est bien plus anodin que ce que l’on croit. Pour beaucoup, c’est même une sensation presque familière. « Une personne sur deux reconnaît avoir déjà fait un rêve lucide, mais celles qui y parviennent fréquemment ne représentent que 2 % de la population », rapporte le docteur Maranci, qui est intervenu dans le podcast Rêves lucides : quelques techniques pour influer sur ses propres rêves (coproduit par Brut et le studio Paradiso, ndlr). Nous ne sommes donc pas tous.tes égaux.les face à cette capacité onirique. « On ne peut pas expliquer pourquoi certain.e.s y arrivent mieux que d’autres. On remarque néanmoins que ce sont souvent des profils plus créatifs, mais ça n’explique pas tout », poursuit le médecin psychiatre.

Une pratique qui demande de l’entraînement

Des années après ses songes de jeunesse, Eugénie, désormais âgée de 30 ans, cherche à retrouver cet état de « conscience dans l’inconscient » qu’elle ressentait enfant. Une des sensations les plus stupéfiantes de sa vie. C’est la raison pour laquelle elle tente aujourd’hui de la stimuler. Pour cela, elle a recours à une méthode quotidienne: « Je m’entraîne en fixant ma main. Je la regarde, puis je détourne furtivement le regard, et j’y reviens. Je me concentre dessus pour qu’elle réapparaisse par la suite dans mon rêve. » Selon le docteur Maranci, il existe plusieurs « tests de réalité ». « On peut aussi appliquer cette méthode à un objet fétiche ou bien se boucher le nez et se concentrer sur le fait que l’air ne passe pas. » La répétition de ces petits gestes au quotidien multiplie les chances qu’ils réapparaissent dans nos rêves. Si on observe une altération, c’est qu’on est en train de rêver. Par exemple, si on arrive à respirer alors qu’on a le nez bouché, ça signifie qu’on n’est pas dans la réalité. « Il est également possible de s’entraîner en fractionnant le sommeil, ajoute le docteur Maranci. On met son réveil tôt le matin et, en essayant de se rendormir, on peut stimuler notre lucidité et provoquer un rêve lucide. » Enfin, une autre méthode, plutôt banale mais jugée très efficace : écrire ses rêves. Eugénie met régulièrement à jour son carnet de rêves. « Ça permet d’exercer la mémoire et ça augmente le nombre de rêves dont on se souvient. Et donc, ça stimule la lucidité dans le sommeil », analyse Bernard Lahire, auteur de La part rêvée – L’interprétation sociologique des rêves, volume 2 (éditions La Découverte). En quelques mois seulement, Eugénie constate ses progrès. « C’est surprenant, résume-t-elle. Mes rêves sont complètement différents ! Je fais un sommeil paradoxal au moins trois fois par semaine. Et surtout : je me rappelle presque à chaque fois de mes rêves. » Or, « quand on sait de quoi on rêve, c’est souvent un déclic pour savoir ce qu’on devrait changer dans notre vie », analyse Bernard Lahire. Les rêves lucides n’ont pas spécialement d’impact dans la vie d’Eugénie. En revanche, ils lui permettent parfois d’intérioriser certains aspects du quotidien. « Je ne rêve jamais de choses que je ne connais pas. Mais parfois, je peux avoir des flashs concernant des projets professionnels en cours. Je me dis : ‹ C’est une super idée, il faut que je me réveille pour le noter › », raconte-t-elle.

 

« Quand on sait de quoi on rêve, c’est souvent un déclic pour savoir ce qu’on devrait changer dans notre vie »

 

Démocratisé et étudié

Longtemps perçue de façon mystique, voire de l’ordre de la science-fiction, aujourd’hui, l’expérience du rêve lucide se démocratise. Pour le docteur Maranci, il est temps de désacraliser cette pratique qu’il juge « pas plus dangereuse que le fait de jouer à certains jeux vidéo. » « Je n’ai pas l’impression que mes patient.e.s qui font des rêves lucides soient en perte de réalité. Aucune étude ne montre que ça dégrade leur état psychologique. » Pour l’heure, aucun bénéfice thérapeutique ne lui est attribué. « Il a été étudié pour lutter contre les cauchemars, mais les études sont encore mitigées », rappelle le docteur Maranci. Cependant, le spécialiste travaille de près sur le sujet : « On fait des tests avec des volontaires. On leur montre des images neutres ou négatives, puis on leur demande de faire une sieste. Certain.e.s feront un rêve lucide, d’autres non. On pourra ainsi voir l’impact des stimuli sur l’humeur et le ressenti émotionnel. » Pour le moment, les résultats ne sont pas encore connus, mais c’est une première en France. Pour Bernard Lahire, les rêves lucides méritent d’être étudiés, mais il faut tout de même rester prudent.e. Il rappelle même que celleux qui les pratiquent sont encore une minorité. Eugénie, quant à elle, apprécie ses rêves lucides « pour la beauté du geste ». Sans y voir de second sens ni de mission thérapeutique ou salvatrice. Pour elle, faire des rêves lucides, c’est avant tout goûter à un plaisir d’ailleurs, fuir les angoisses de la vie et s’évader en toute liberté. Et par les temps qui courent, ça fait du bien.

 

Article du numéro 50 « Rêver » par Lisa Hanoun

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