LE ROAD-TRIP DE BUVETTE


Photos de Tristan Savoy

On est fan du nouvel album du franco-suisse Cédric Streuli, récemment basé à Montreuil. Dans Elasticity, on suit la grande aventure d’un héros des temps modernes qui cherche par tous les moyens à s’évader. Un voyage entre réel et imaginaire, fantasme et hallucination, profane et sacré, où l’on croise des créatures étranges, des chimères, des paysages urbains, des oasis, des tapis volants, des machines à remonter le temps… Ce qui frappe d’emblée, c’est le pouvoir suggestif des textes de Buvette. Conçu comme un court-métrage, avec un début et une fin, cet album pop-folktronica est brillant d’inventivité et devrait vous emmener très loin. Rencontre au septième ciel.

Paulette : On se sent coupables de ne pas t’avoir découvert plus tôt. C’est ton quatrième album…

Buvette : (sourire). Le troisième si l’on considère mon premier album Houses and the Voices (2010, ndlr) comme une démo. Il est sorti sur un label que j’ai créé avec un ami et qui nous permettait surtout d’organiser des événements. Leysin, où j’ai grandi, est un petit village de montagne dans les Alpes suisses. On était les seuls à faire de la musique donc on a voulu créer un groupe, une scène, où des artistes très différents seraient amenés à se rencontrer et jouer ensemble. Autant de projets électroniques que des trucs rock bruitistes, en passant par des choses plus conceptuelles ou plus funky. Le but n’était pas de créer un son mais une communauté.

Avec Elasticity, tu attires un public plus large. Comment l’expliques-tu ?

C’est un disque plus accessible. Les morceaux ont une structure classique, intro-couplet-refrain et ainsi de suite. Je pense que ça peut toucher plus de monde. Ça tient aussi au fait que je suis plus actif à Paris via mon label Pan European (qu’il rejoint en 2014 pour la sortie de son troisième album The Never Ending Celebration, ndlr). Le projet est aussi en train de changer d’aspect : je passe d’un projet solo électronique à un groupe. Ce disque n’a pas été fait de manière autiste comme les précédents. J’ai enregistré tous les instruments moi-même, excepté la guitare et la basse – j’ai invité le guitariste de Poni Hoax et le bassiste de L’Impératrice. Et pour le live, je me retrouve à la tête d’un petit orchestre. Ça change complètement ma manière de faire de la musique.

Tu as le sentiment d’avoir trouvé ton style ?

J’espère ne jamais jouer un genre figé. J’ai besoin de voyage et de variation. Par exemple, je serais incapable de dire ce que j’écoute comme musique, parce que ça change toutes les dix minutes. Quand je fais des DJs sets ou des mixtapes, les gens sont surpris, parce que je peux passer de TLC (girls band des années 1990, originaire d’Atlanta, ndlr) à de la techno hardcore.

Beaucoup d’artistes ne sont pas prêts à se revendiquer d’une scène musicale en particulier, mais pour toi cela semble essentiel. Pourquoi ?

Ce que je définis comme scène, c’est un rassemblement de gens dans un lieu à une époque donné. J’adore lire les crédits des disques, j’aime pouvoir me dire que tel groupe à enregistrer avec tel mec dans un studio à New York, et que ce mec avait auparavant collaboré avec tel autre groupe. Ça me permet de comprendre la musique. Pour moi, ça n’est pas un genre particulier joué par des mecs tous habillés pareil, je me situe à l’opposé dans mon appréciation de la musique. C’est plus un mouvement artistique, comme le dadaïsme par exemple. C’est une manière de nommer une époque et un groupe de gens qui partagent des valeurs communes et qui s’inspirent mutuellement.

Un mot pour décrire ce nouvel album ?

Elastique. L’élasticité, c’est la distorsion temporelle des pensées. En anglais, la terminaison du mot en » city » (ville en français, ndlr) n’est pas anodine. J’aurais aussi pu l’appeler elastopolis ou elasticstadt. Le disque parle d’un personnage ou d’un être qui cherche à fuir la ville ou plus largement un territoire oppressant, à s’évader de manière physique ou mentale. Je fais référence à l’élasticité de l’imaginaire, du temps, des perceptions. On suit l’épopée de ce personnage.

Rêve, fantasme ou hallucination ?

Un mélange des trois je dirais (sourire). La trame entière du disque m’est apparue en rêve, quand j’étais au Mexique l’an dernier. J’avais déjà une idée de ce que je voulais représenter mais je n’arrivais pas à l’exprimer. Tout s’est débloqué d’un coup. C’est très naïf mais c’est ce qui s’est passé. Quand j’écris, j’essaie toujours de planter un décor pour indiquer à l’auditeur où on se trouve et générer des sensations. J’ai une formation de photographe, c’est important pour moi.

Ton personnage est-il en quête d’un ailleurs fantasmé ? A l’écoute du titre « Are we there yet ? » (On y est ?), on l’imagine zen et asiatisant…

(Sourire) C’est un sample d’un mec qui joue du violon chinois dans le métro à Nation, on entend même des bruits de pas. On a l’impression d’être au bout du monde, en Chine ou au Japon, mais en réalité on est dans les souterrains de la ville. Tout est question de perception, de sensation et d’interprétation. L’ailleurs fantasmé est partout. Quand tu voyages, tu peux facilement tomber sur un endroit incroyable que tu ne voudras plus quitter, mais ça peut aussi être une projection mentale. Dans « We All Need A Trip To Trip On », mon personnage regarde le reflet de la télé sur son mur et ça l’emmène ailleurs – en fait il attend son dealer (sourire). « All The Sounds In One » pose cette question : quel est le meilleur voyage, introspectif ou physique ? Mais c’est un tout, il n’y a pas un lieu ou un état définitif.

On est dans Las Vegas Parano

Un petit peu. A un moment, le personnage s’enferme dans les toilettes d’un train pour fumer des joints et se faire un voyage gratuit à la mer. Moi-même j’adore fumer des joints mais ce n’est pas une ode à la défonce. Ce n’est pas quelque chose que je revendique comme Primal Scream (sourire).

Y a un côté très futuriste. Tu es fan de science-fiction ?

J’ai sorti un clip de science-fiction Staring At The Lines mais je suis super novice. J’ai une sorte de barrière esthétique, comme pour la salsa pendant longtemps. Mais je me rends compte, de plus en plus, que c’est une magnifique source d’imaginaire et de rêve. Ça permet de s’évader de cette chose dans laquelle on est tous les jours, qu’on vit bien assez, qu’on appréhende bien assez.

Qu’est-ce que tu cherches à préserver dans ta musique ?

La liberté. C’est la forme d’art qui génère le plus d’émotions chez moi. Cet été, je suis allé voir Neil Young en concert à Bercy, je suis super fan. J’ai pleuré à chaudes larmes pendant toute la première partie du set. Il n’y a que la musique pour me bouleverser à ce point. C’est de l’ordre de la psychanalyse. Les concerts sont une sorte de messe collective, c’est très fort et très libérateu

Très vite, tu es parti aux Etats-Unis pour faire une mini-tournée, une démarche assez originale puisque tu n’avais pas encore sorti d’album. C’était stratégique ?

A ce moment-là, c’était assez innocent comme démarche. Quand j’ai commencé à faire de la musique seul, en 2008, j’étais influencé par la scène new-yorkaise de cette époque : Gang Gang Dance, Black Dice, Animal Collective, Beach House, Casiotone for the painfully alone… J’ai compris que si je n’étais ni guitariste ni pianiste, j’allais quand même pouvoir faire de la musique, seul, avec des appareils simples. J’avais très envie d’aller à New York, j’avais des potes qui vivaient là-bas donc j’ai mis tout mon matos dans une valise et je suis partie trois semaines. J’ai donné une dizaine de concerts. Aujourd’hui, je réfléchirais à deux fois avant d’aller jouer aux Etats-Unis.

Tes parents sont d’anciens hippies. Que t’ont-ils transmis ?

Le mot hippie est un peu galvaudé. C’est juste qu’ils voyageaient beaucoup, ils vivaient avec peu de choses, ils sont même allés dans le deep – quand tu rentres d’Inde avec 20 kilos en moins. C’est mon père qui m’a initié à la musique : Black Sabbath, Hendrix, Led Zeppelin, Deep Purple mais aussi des trucs péruviens ou de la musique classique indienne. Il s’est remis à voyager, il n’est que deux mois par an en Suisse. Ma mère travaille dans un jardin de plantes médicinales d’altitude. Elle passe son temps libre dans la forêt à cueillir des champignons, tout ce qu’elle mange vient de son jardin. C’est cette philosophie de vie qu’ils nous ont transmis – j’ai un frère et une sœur.

Tes projets ? Une BO de film ?

Je travaille sur la BO d’un documentaire réalisé par Marie, une amie, avec qui j’ai déjà travaillé sur un de mes clips. Je prépare un remix pour Poni Hoax. Je travaille le live avec mon groupe. Et ensuite, je ferai un nouvel album. Ça sera un disque très dépouillé, à l’image du morceau « Concrete River » – un des derniers morceaux qu’on ait fait pour « Elasticity ». Ce sera basse-batterie-voix, assez nu. Il va falloir bien chanter !

Une dédicace aux Paulette ?

A toutes les lectrices de Paulette, ne prenez jamais rien pour acquis. Il n’y a que les choses ennuyeuses qui sont figées !

BUVETTE :: Elasticity (Pan European Recording/A+LSO/Sony Music)

Sortie le 23 septembre 2016

Facebook : https://www.facebook.com/BUVETTE-106025589450783

Instagram : https://www.instagram.com/buvette_/

Soundcloud : https://soundcloud.com/buvette

En concert le 30 septembre à Montreuil (Festival Looping), le 14 octobre à Paris (Mama Event), et le 21 janvier 2017 à Paris (La Maroquinerie).

 
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