LE PRÉ COMMUN, UNE COMMUNAUTÉ AUTOGÉRÉE

Retrouver un équilibre personnel au sein d’une communauté qui partage des valeurs collectives et construire un avenir plus écologique, tel était le pari du Pré Commun. Et c’est plutôt bien parti!

Qui n’a jamais rêvé de vivre en harmonie avec la nature, entouré.e de ses meilleur.e.s ami.e.s ? On en rêvait, iels l’ont fait. Fascinée par ce mode de vie responsable, militant et basé sur le vivre-ensemble, je me suis intéressée à la question, et je n’ai pas été déçue de mes découvertes et de mes rencontres. Focus sur un projet teinté de bienveillance qui place l’écologie au cœur de ses préoccupations : le Pré Commun.

 

« En déjouant un système français bien établi, cette communauté toute douce et éthique revêt le costume de pionnière. »

 

Si l’habitat autogéré est un concept qui se développe de plus en plus depuis quelques années en Europe et ailleurs, les exemples concrets sont encore rares dans l’Hexagone. Pourtant, il en existe bel et bien. À quelques pas de Paris, une résidence donne envie de se trouver des cheveux blancs : la Maison des Babayagas. Située à Montreuil, cette maison pas comme les autres est une résidence participative, autogérée et réservée aux femmes de plus de 60 ans. Ses vingt-et-une occupantes imaginent ensemble un quotidien plus doux et des projets pour vieillir comme elles ont vécu : indépendantes et autonomes. La beauté du projet est éblouissante et propose une autre façon de mener son existence et de vieillir, à mi-chemin entre nos colonies de vacances et nos colocations étudiantes. Un mode de vie plutôt séduisant.

 

L’habitat participatif, kézako?

Lors de mes recherches sur l’habitat participatif, j’ai découvert un autre lieu aussi utopique qu’engagé : le Pré Commun. Avant d’entamer ce sujet croustillant, arrêtons-nous un instant sur une définition : un habitat participatif, c’est tout simplement un type de logement qui permet à un groupe d’habitant.e.s de concevoir, créer et gérer son habitat collectivement. Il existe en général des lieux d’habitations individuels, mais aussi des espaces collectifs. Il peut s’adresser à tous.tes et exister sous différents statuts juridiques. Je vous invite à aller consulter le site Internet du Pré Commun pour glaner plus d’informations administratives. La plupart des habitant.e.s de cette communauté sont déjà familier.e.s avec ce type de vie commune un peu en marge, comme David, qui vit dans une tiny house (une petite maison sur roue, comme une roulotte revisitée) sur le terrain du Pré Commun, avec ses deux filles et sa compagne, Iris. Il explique : « Mon mode de vie n’a jamais été dans la ‹ normalité ›… Mon premier logement, après mes études aux Beaux-Arts, fut une cabane en bois que nous avions construite avec un ami. Avant que nous ne la découpions littéralement en morceaux pour la déménager sur un coin de terrain en bord de Loire et que je m’y installe, elle lui avait servi d’atelier de sculpture. J’y ai vécu deux ans, sans eau courante ni électricité, bénéficiant dans le voisinage d’une lessive par-ci, d’une prise pour mon téléphone par-là, d’un repas ailleurs, etc. Je filais des coups de main à tous.tes les voisin.e.s du quartier, et j’ai pu vivre en marge du système, travaillant très occasionnellement pour mes maigres besoins. Deux années très heureuses ! Ça a durablement façonné ma conception de la vie en société, de l’entraide et de la liberté. »

Il était une fois…

Tout commence en 2016 à La Montagne, une commune située dans le sud de la Loire, à vingt-cinq minutes de Nantes. Un groupe d’ami.e.s, vivant ensemble depuis plus de quarante ans, décide de se lancer dans une grande aventure. Si l’expérience de la vie en communauté est un atout majeur dans ce projet, les parcours militants, les expertises de chacun.e, mais surtout une soif de s’autoformer et de partager des connaissances, animent chaque futur.e habitant.e du Pré Commun. Quelques discussions plus tard, suite à des rencontres dans le cadre de l’association Habitat et Energies Naturels (HEN) au printemps 2016, le groupe totalise quatorze adultes et sept enfants. Il amorce alors le travail de définition du programme et la rédaction de la raison d’être du projet. Après treize mois de chantier et d’imprévus, l’aménagement commence en mars 2020. Mais comment trouver un terrain, des fonds et des entreprises (locales et écologiques) pour un type de projet encore si peu connu en France ?

 

«L’un des enjeux phares de la vie au Pré Commun? Arriver à accepter la lenteur des démarches et de l’avancée du projet, qui est calé sur un rythme à contre-courant de la société. »

 

Le montage du projet

Pour que ce beau projet et ces belles valeurs communes prennent vie, il fallait bien sûr garantir l’appui des banques. Pour y parvenir, notre fine équipe, après des heures de paperasse administrative, a fait une demande de prêt collectif qui permet aux personnes précaires, d’un âge avancé ou avec une faible solvabilité, d’avoir accès à suffisamment de fonds pour monter un projet. Cette première étape illustre à quel point la situation française actuelle, en termes de financement, est clivante : elle ne laisse que peu, ou pas, de possibilités à tous.tes de bénéficier d’un tremplin. C’est à travers cette particularité que ce projet montre déjà sa force : par l’élaboration d’un plan qui sort du cadre, qui titille, qui gêne le cadre législatif, administratif, politique même.

Après l’accord du prêt bancaire sur quarante ans, des apports personnels et des prêts libres, le compte est bon. Le projet continue, doucement mais sûrement, de se frayer un chemin entre les aléas bureaucratiques et impondérables du chantier. Aujourd’hui, chaque habitant.e paye un loyer mensuel de 6,20 euros par mètre carré, pour répondre aux obligations d’un logement social (car c’est bien de ça dont il est question) et participer aux charges communes. Le terrain sélectionné dispose d’une ancienne maison de 250 mètres carrés, à ce jour occupée par les lieux communs (salons, salle à manger et cuisine) et de 890 mètres carrés de surface habitable, qui donnent lieu à trois maisonnées et douze autres logements.

L’un des enjeux phares de la vie au Pré Commun ? Arriver à « accepter la lenteur des démarches et de l’avancée du projet, qui est calé sur un rythme à contre-courant de la société. L’organisation et la montée en compétences, c’est un travail au long cours », souligne Guillaume. Le qualitatif et la lenteur, l’écologie et la solidarité (financière, notamment) priment sur la rapidité et les méthodes polluantes, encore trop présentes dans le monde de la construction d’habitats collectifs et sociaux en France aujourd’hui.

Quelle organisation?

L’un des piliers de la réussite de ce projet coopératif est sans nul doute l’état d’esprit du groupe. Ces habitant.e.s, aux parcours variés, possèdent une réelle envie de partage. De connaissances, d’expertises et surtout, d’une même philosophie non spéculative, axée sur l’écoute des rythmes et des besoins de chacun.e. Je jubile encore de ces jolis principes ! Très vite, des commissions sont créées afin de développer des discussions autour de nombreux sujets sur la vie au sein de la communauté, et des outils de communication sont testés pour que chacun.e trouve un moyen fiable et simple de s’exprimer et d’échanger. Ce projet est avant tout politique, et retranscrit un rejet d’une réalité qui ne correspond pas aux attentes des habitant.e.s du Pré Commun, qui ont su trouver une organisation et une prise de pouvoir qui leur sont propres.

Sur le plan pratique, pour les habitations individuelles, « les habitant.e.s se sont formé.e.s et ont réutilisé la terre des travaux pour enduire les murs. Des ‹ autofinitions › esthétiques, isolantes et basées sur le réemploi », m’explique Bruno, pendant les portes ouvertes en octobre dernier. Si des entreprises professionnelles travaillent sur le projet, les habitant.e.s participent dynamiquement : « Pour l’élagage, car nous avons dû abattre beaucoup d’arbres, j’ai été émerveillé de voir la disponibilité et les moyens mobilisés par une équipe de quatorze adultes, dont les deux tiers étaient retraité.e.s », glisse Guillaume. L’aspect non négligeable, qui fait la différence et la force de ce groupe, c’est la notion intergénérationnelle. Certain.e.s habitant.e.s ne travaillent plus ou peu, et s’investissent énormément, insufflant ainsi une vague de dynamisme. Des actions fortes et stratégiques sont ainsi mises en place ; du temps et des compétences, mis.es à disposition. « Compétences » est d’ailleurs un terme qui revient souvent au cours des échanges que j’ai pu avoir, tout comme « autoformation », « transmission », «s ociocratie » (mode d’organisation du pouvoir exercé par l’ensemble du groupe et non par une seule ou quelques personnes élues ; sorte de management participatif), ou encore « gouvernance horizontale ». Et « liberté », bien sûr.

Défrichage en douceur

Le Pré Commun présente une typologie d’organisation, de contrôle des finances et d’autopromotion tout à fait singulière pour un projet d’habitation, et apparaît comme une vague d’espoir. Un idéal rendu possible grâce à une énergie, une solidarité et une bienveillance stratégiques et militantes. En déjouant un système français bien établi, cette communauté toute douce et éthique revêt le costume de pionnière. Tel un atelier de défrichage, le Pré Commun montre que des modèles de vie alternatifs sont viables et ouvrent la voie à d’autres schémas que ceux proposés par les normes sociales.

Loin d’imposer leur façon de vivre, les habitant.e.s du Pré prônent le respect de l’autre. David explique : « Le point sur lequel je suis convaincu depuis bien longtemps, et que j’essaie de garder à l’esprit, c’est que le prosélytisme est contre-productif. J’ai toujours fait les choses comme je voulais, en attachant un maximum d’importance au fait de ne pas nuire à mon.ma prochain.e. Je m’assure également qu’iel n’ait pas pris de décision à ma place, par un potentiel jugement de ma démarche… Notre choix de statut coopératif, par exemple, est peu courant. Il nous convient, mais ça ne veut pas dire qu’il a vocation à devenir une norme dans l’habitat autogéré. C’est beaucoup de temps à offrir à la coopérative, surtout que nous n’en sommes qu’à nos débuts ! Moi, je trouve ça super enthousiasmant et motivant, et je suis très optimiste pour la suite ! Chacun.e doit pouvoir aller à son propre rythme – surtout quand il s’agit de choix aussi importants que ceux qui touchent à la manière d’habiter, de cohabiter, de se nourrir, d’élever des enfants – pour franchir les étapes les unes après les autres, sans trébucher. »

 

Article du numéro 50 « Rêver » par Susy Lapierre

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