LA SAISON DES FEMMES, LE GIRL POWER À LA SAUCE BOLLYWOOD

Leena Yadav a grandi sillonnant l’inde au rythme des mutations de son père, général de l’armée indienne. Des plaines désertes aux îles luxuriantes, des villages isolés aux villes bondées, elle découvre des son plus jeune âge les disparités qui scindent sa terre natale.

C’est avec un oeil expert et dur mais non sans une tendresse et bienveillance notable que Leena dépeint dans ces films un pays aux facettes multiples. Une inde d’une beauté étourdissante mais fondée sur des traditions archaïques ou le patriarcat règne arbitrairement, ou les femmes n’ont que rarement leur mot à dire.

Ces mots, Leena les a entendus et les affiche sur grand écran en couleur dans son dernier film “La saison des femmes”. Un long métrage touchant sur les destins croisés de quatre femmes au coeur de l’état aride du Gujarat dans l’ouest du pays. On y découvre le quotidien de Rani, Lajjo, Bijjli et Janaki (Tannishta Chatterje, Radhika Apte, Surven Chawla, Lehar Khan) quatre femmes liées par une amitié fraternelle autant que par leur détresse face aux persécutions des hommes.

En gagnant le prix du jury du festival de Valenciennes, Leena bouscule les codes et donne une voix a des “femmes ordinaires au destin extraordinaire” fait d’elles de véritables actrices de leur destin plutôt que des victimes. Nous avons rencontré Leena lors d’un entretien durant un bref passage de la réalisatrice à Paris.
Portrait d’une femme impertinente et surtout impénitente.

Paulette: Vous avez grandi en Inde, vous êtes vous parfois sentie limitée par votre genre?
Leena : Je ne me suis jamais sentie dévalorisée en tant que femme. J’ai eu la chance d’avoir des parents très progressistes qui ne m’ont jamais posé de limites. Je n’ai jamais eu le sentiment que mon genre pouvait être un obstacle à mes ambitions. Par contre j’ai été témoin de l’oppression subie par les femmes autour de moi. Que ça soit une amie, une voisine ou un membre de ma famille. Je n’y étais pas complètement étrangère.

Vous dites pourtant que certains chefs de village vous ont interdit de filmer car vous étiez une femme réalisatrice ?
Oui, la misogynie est venue plus tard. Un épisode en particulier m’a beaucoup marquée. J’ai souvent été amenée à travailler avec des hommes en tant que productrice. Un jour en me voyant entrer passer la porte, le client a quitté la pièce. J’imagine qu’il ne pouvait pas envisager de travailler avec une femme. Pour la saison des femmes J’ai du tourner dans un village fictif car les hommes des villages voisins refusaient de me laisser tourner avec mon équipe. Ils pensaient que ma présence corromprait leurs femmes. La vérité c’est que ces hommes ont peur de perdre le contrôle, de perdre leur virilité.

“J’ai longtemps refusé qu’on me présente comme une femme réalisatrice.”

Dans votre travail, votre genre est il plutôt un handicap ou une force?
Je pense que la féminité est à double tranchant, pas seulement dans le travail. Parfois j’en tire des privilèges, d’autre fois au contraire on me traite comme si j’étais une personne de moindre importance. Pendant un moment, j’ai refusé qu’on me présente comme une “femme réalisatrice”. Je ne voyais pas en quoi le fait d’être une femme nécessitait d’être mentionné quand je faisais le même travail que n’importe quel homme. J’ai commencé à apprécier ma féminité plus tard. Elle m’a permis de traiter des sujets que je n’aurais pas pu traiter autrement comme dans la saison des femmes .

Il se dégage une incroyable sensualité de votre film . Était-ce quelque chose de voulu ?
Oui, je pense que c’est un aspect important de la vie de ces femmes. Leur relations entre elles mais aussi leur relation à leur propre corps : Objet de désir mais aussi source de violence. En Inde, nous sommes très tactiles. On se touche, on s’enlace aussi beaucoup. Malheureusement dans les pays dits “développés” cette proximité est souvent perçue pour un signe de faiblesse. On apprend aux gens a rester “dignes” et distants. Au fond, nous sommes des animaux. Nous avons besoin du contact avec les autres. Ignorer ce besoin et essayer de le remplacer par des réseaux sociaux en tous genres me semble barbare. Je pense que beaucoup de gens sombrent en dépression à cause de cette isolation. Dans mon film j’ai voulu montrer cette sensualité comme une forme d’émancipation et d’entraide féminine. Pour montrer que ces femmes ne se laissent pas abattre.

Et les homme dans tout ça?
Je ne veux pas en faire des tyrans. Ce n’est pas facile pour eux non plus. Ils doivent se conformer à des standards terriblement misogynes et rétrogrades de l’homme fort, violent et inébranlable. Ils sont privés d’affection et de soutien de leur entourage et sont constamment mis a l’épreuve par les autres hommes. J’ai voulu montrer cette dualité dans mes personnages masculins, leur manque de confiance en eux qui les pousse à la violence. Même si leurs rôles sont secondaires ces hommes tiennent une place très importante dans mon film.

“J’essaie encore de trouver des partenaires pour sortir le film en Inde mais c’est très difficile.”

Quel était pour vous le défi dans ce film ?
Je voulais mettre en lumière la condition des femmes, pas seulement en Inde mais dans le monde. C’est très surprenant, beaucoup de gens lisent ce film de manière très linéaire et pensent que ces chose n’arrivent que dans des pays en développement, loin de chez eux . Mon objectif était d’ouvrir les yeux des spectateurs, de prêter attention à ce que subissent les femmes au quotidien, même dans leur pays.

Le film n’est sorti qu’en Europe pour le moment. Quelle sera selon vous la réaction du public en Inde ?
J’essaie encore de trouver des partenaires pour sortir le film en Inde mais c’est très difficile… Les producteurs ont peur de se mouiller et c’est compréhensible. Ce genre de film dénonciateur fait peur. Cependant j’espère trouver du soutien rapidement. Je pense qu’il pourrait aider à décoincer les mentalités et, je l’espère, à faire bouger les choses.

> La saison des femmes
Sortie au cinéma le 20 avril 2015

> Article de Louise Baxter
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