LA RUE, DAVE ET LES AUTRES

  Je ne m’appelle pas et je n’ai pas de religion. Sans âge et sans couleur, je suis d’une terre immense et de parents universels. J’ai l’air gentil, un peu fantôme, je ne suis pas de ceux qu’on remarque. Lorsque je vous frôle, à peine un courant d’air et la vie continue. Avec ses heurts, ses croisades, ses discours de canailles : la vie continue avec moi, contre moi ou finalement, par moi. Être muet, invisible, je suis partout, je suis toujours, je suis encore et malgré les décors, je suis debout.
 
D’aussi loin que ma mémoire me porte, je n’ai jamais eu de revendications à porter. J’ai grandi sans tuteur dans un monde de morale, j’ai poussé entre les pavés et trouvé ma place sans m’inquiéter du droit à l’espace. Parfois, de plus en plus, j’ai rencontré des détracteurs. Ils disaient minorités ou déviance, ils disaient encore dérive menace et Nature. Ils mettaient Dieu dans leur cabas, n’importe lequel puisqu’une caution est une caution, et ils parlaient d’ordre social. Je les écoutais, sceptique. J’osais parfois faire remarquer qu’on ne peut représenter le monde sans inclure tous ses êtres.

Certains jours, je m’enterrais dans l’idée d’ignorer ceux qui m’ignorent, une sorte de camouflage aux roquettes de l’ignorance. Lorsque j’étais en forme, lorsque j’avais mangé du lion, j’en chopais un dans une ruelle et je lui demandais pourquoi. Pourquoi laisser hurler ceux qui condamnent, quand ceux qui plaident n’ont qu’un filet de voix ? Pourquoi laisser confondre sentiments personnels et lois ?

Je ne défile pas, je ne fais pas partie de ceux qui investissent les rues pour prôner leurs idées. Dans l’invisible marge des manifestations, je suis des spectateurs, des optimistes et des sereins. Pour vivre heureux vivons cachés, et quelques encouragements aux porte-drapeaux qui questionnent, pour moi, un avenir que j’ai toujours cru modulable. J’aime leur force, leur vaillance. Je côtoie leurs idées, je signe d’une gratitude, je rentre ensuite cultiver l’amour que je suis, sans prendre en compte les votes du public.
 
Cet amour du même sexe, je l’ai choisi et depuis chaque minute de chaque vie, je refais ce choix face à une société qui croit que silence vaut satisfaction, que les gros titres sont le miroir brisé de nos identités.

Jusqu’à hier, je n’ai jamais senti la haine sur moi. Jusqu’à hier, je n’ai jamais cru bon de prendre les armes. Je préférais l’intime au spectacle, j’aimais vivre ma vie, sans menacer les vôtres, au gré d’un corps à corps semblable, puisque tout amour ne peut être que de l’amour.
 

Jusqu’à hier, je n’ai jamais voulu faire entendre ma voix. Puis l’on m’a parlé liberté. Dave est venu me dire que je ne pourrais jamais accéder au statut social de mes frères, que mimer leur tradition maritale n’avait pas d’intérêt. Que ce que je suis, dans l’intime, ne mérite pas que l’on considère mes choix citoyens. Les politiques m’ont expliqué, dans les yeux, que mes enfants seraient du vide – puisqu’aucune loi ne permet leur filiation commune. Ils seraient de moi, mais pas de l’amour – blâmons ce que je suis, blâmons ma soumission à l’épanouissement. J’ai vu violence et rejet figurer en lettres capitales dans tous les journaux du pays. J’ai serré les dents, attendu le silence. Lorsque des militantes féministes ont été frappées, à l’air libre, pour avoir demandé les mêmes droits pour tous, j’ai entendu. La déflagration sociale, l’éclaboussure nauséabonde en bas de mes fenêtres. J’ai entendu les voix monter, qu’on muselle sous prétexte de bienséance. Les témoignages d’enfants d’homosexuels belges. Le cri de guerre d’une Despentes horrifiée. Les voix soumises, qu’on rejette dans les champs pour ne pas trop admettre le réel.

Pourtant, il est une réalité qui dépasse de loin toute confession et tout discours politicien. Refuser à certains le droit de mettre en mots leur différence, c’est aller vers la tyrannie. Leur expliquer qu’un mode de vie reconnu n’est pas un mode de vie accepté, c’est entériner le racisme par la loi. Aimer est aimer, la citoyenneté des êtres ne tient pas au sexe de celui qui partage leurs nuits. Elle est dans la vision que nous mettons en œuvre pour que le monde, pluriel, complexe, soit le reflet de ceux qui le composent. Pour aller vers la paix, vers l’écoute et la liberté, la citoyenneté doit être comprise dans ce qu’elle implique de respect et d’égalité. Elle n’est pas dans le symbole, elle est du droit et du devoir.
 
Je ne m’appelle pas, et je n’ai pas de visage. Je suis de la patience, depuis toujours j’attends que le monde avance. J’attends d’avoir le droit, enfin, de fonder une famille, de lier mon chemin de vie à celui d’un autre. Lorsque je lis que le mariage pour tous n’est pas une question d’égalité, j’entends.

J’entends qu’en 2012, au pays des droits de l’Homme, on ne sait toujours pas que l’homosexualité n’est pas contagieuse, qu’elle ne côtoie pas la pédophilie et qu’elle ne saurait se répandre comme un virus incontrôlable sous prétexte d’acceptation. Être muet, invisible, j’écris aujourd’hui que je ne suis pas une menace. Que la menace, finalement, serait de refuser les mains tendues. Le mariage pour tous existera, quoi qu’il arrive. Il verra le jour bientôt, car le monde métissé que nous avons construit ne tolère plus racisme et esclavage. Si Dave ne souhaite pas convoler, personne ne le bâillonnera pour le mener jusqu’à l’autel les yeux bandés. Nous serons magnanimes, nous abandonnerons Dave à ses choix intimes puisque nous souhaitons, furieusement, qu’il nous laisse libres de faire les nôtres.

Si Despentes aime insulter pour grandir, nous accepterons qu’elle scande ses mots Molotov histoire d’être dignes des pluralités qu’elle défend.

Et si les Femen se risquent encore à tirer la langue lorsque la rue les tient en joug, nous irons, solides, faire barrage devant elles. Nous ne discuterons pas leurs méthodes. Nous disputerons leur droit à choisir une posture qui les rende libres, et qu’importe si nous trinquons la nuit tombée aux mêmes principes ou si nous préférons d’autres actions. Il s’agit d’exister, de laisser exister. Il ne s’agit pas de croire, mais seulement d’admettre, et au-delà d’admettre, d’accepter, d’accueillir.

Les hommes naissent libres et égaux en droits et en devoirs, murmurent encore quelques lumières. Alors à ceux qui préfèrent refuser l’autre sous prétexte de conviction personnelle, je dis que ma liberté de conscience, c’est d’être partout, toujours, d’être encore et malgré les violences, d’être debout. Je ne suis personne mais par ma voix se diffusent d’autres voix. Toutes celles qui s’élèveront pour parler liberté, ouverture et respect me trouveront dans leurs chœurs. La lumière est là, ceux qui prétendent fermer les yeux sur toute une partie du monde n’ont plus aucune excuse.

>Retrouvez Max sur son blog Pas ternes et palabres !
 

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